Notre jeunesse

Une femme magistrate, et ancienne présidente de Cour d’assises, décide non pas de changer, mais d’enrichir son regard sur la société. De remonter le fleuve tumultueux des histoires déjà accomplies. D’aller en amont des événements traversant les « quartiers difficiles » qui ont vu des embrasements secoués l’ordre établi.

A propos du livre:

Plaidoyer pour un droit à l’espoir. De la cour d’assises à la banlieue. Le dialogue singulier d’une juge avec les jeunes des quartiers.

De Isabelle Rome.

Ed Enrick B Editions. 2018, 156 pages.

Une femme magistrate, et ancienne présidente de Cour d’assises, décide non pas de changer, mais d’enrichir son regard sur la société. De remonter le fleuve tumultueux des histoires déjà accomplies. D’aller en amont des événements traversant les « quartiers difficiles » qui ont vu des embrasements secoués l’ordre établi. Non pas pour excuser des comportements violents, surement pas ; mais pour comprendre, entrevoir des solutions. De la Cour d’assises aux banlieues difficiles, voici un récit dans une situation rare, une femme de justice et des jeunes de Creil, une soixantaine, qui discutent librement. Dans une ville classée dixième des villes les plus pauvres de France, une de celles où les familles sont deux fois plus touchées par le chômage que sur le reste du territoire. Les propos échangés dans cette lointaine banlieue de la région parisienne donne à ce livre toute sa force et son originalité. Isabelle Lonvis-Rome expose sans fard les affres, les espérances et les conditions d’une jeunesse d’aujourd’hui encore trop méconnue.

Voici l’exceptionnel Luca, titulaire d’un diplôme de secouriste, qui fait partie du corps des Sauveteurs de l’Oise, vivant seul avec sa mère. On devine vite qu’il a la volonté farouche de n’appartenir à personne, et il veut, dans le même temps, aider tous les autres. Il aime passionnément l’égalité. Tout comme Jawad, Chloé, et Tyeb qui dit  « que les Etats ne sont ni fraternels, ni solidaires entre eux, mais nous pouvons nous comporter différemment lorsque nous sommes entre nous. La fraternité existe, c’est à nous de la faire vivre ! »  Djibril et d’autres constatent la désunion dans les familles, les désespoirs d’amis qui sont fatigués devant les insincérités qui entourent ceux qui veulent s’en sortir. Les harcèlements sexuels. Les inégalités sociales. Pourtant, ils espèrent tous dans une France « qui leur appartient », qu’ils « ne veulent pas lâcher ».

Les personnages qui émergent ainsi dans ce beau livre apportent chacun leur couleur particulière à cette agora éphémère sur le plateau de Creil. Ils ne souhaitent pas faire leurs débuts dans la vie à reculons, mais prendre la vie à bras le corps, loin des postures victimaires. Et ne se montrent pas en rupture avec les conventions sociales et culturelles de notre époque. En aimant la consommation de masse, les loisirs partagés, le besoin de se fixer dans une vie affective. Tout en voulant rester eux-mêmes : «Je pense aussi à Laura, écrit Isabelle Lonvis-Rome, enveloppée dans son voile de couleur pourpre, dont la crainte est de n’être, un jour, plus considérée comme Laura mais comme musulmane seulement. Plus tard, elle veut travailler et ne pas dépendre de son futur mari ». Leurs propos nous disent aussi leur grande lucidité, par le constat que la ségrégation se mêle sans cesse au bain culturel de l’égalité, qui irrigue en permanence les discours de la société française. Et ils n’arrivent pas toujours à comprendre comment défaire les noces compliquées de l’hostilité et de l’hospitalité.

Les paroles rapportés par Isabelle Lonvis-Rome, composent un tissu social d’une nouvelle urbanité qui refuse les divisions et les déchirements ; les étiquettes préfabriquées par la précarité et les institutions ; ou les écrits d’une presse décidément toujours pressée. La politique est montrée ici dans ses intimes frémissements. Dans le courage de se regarder soi-même, et en manifestant de la vigilance face aux représentations négatives. Tous les interrogés s’obstinent à se tenir debout, plantés au beau milieu d’un monde multiculturel en pleine recomposition. Ecoutez, regardez tous ces acteurs surprenants, courageux, d’une France nouvelle.

Benjamin Stora.

 

 

 

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