Exposition, Paris-Londres. Music Migrations

Paris et Londres ont été les capitales des deux plus grands Empires coloniaux. Ces Empires vont disparaître dans les années 1960. L’exposition « Paris-Londres, music migrations » réalisée par le Musée national de l’histoire de l’immigration aborde cette période charnière. La musique va jouer un grand rôle....

Deux grandes capitales, de deux Empires disparus

Par Benjamin Stora

Exposition, Paris-Londres. Music Migrations.

Du 13 mars 2019 au 5 janvier 2020.

Musée national de l’histoire de l’immigration.

Palais de la Porte Dorée. Paris 12e

Paris et Londres ont été les capitales des deux plus grands Empires coloniaux. Ces Empires vont disparaître dans les années 1960. L’exposition « Paris-Londres, music migrations » réalisée par le Musée national de l’histoire de l’immigration aborde cette période charnière. Au prisme de la décolonisation, ces métropoles ont dû redéfinir les relations bâties avec leurs anciennes colonies.

Ce basculement géopolitique insèrent les deux villes dans des systèmes migratoires hérités de leur passé colonial ; leurs politiques publiques sont axées sur le caractère transitoire de ces immigrations postcoloniales en métropole et sur les difficultés d’intégration à la communauté nationale. Cependant, dès les années 60, la France et la Grande-Bretagne entament une période de forte croissance économique et font appel à une main d’œuvre immigrée en provenance des anciennes colonies, notamment dans les industries en déclin et les services publics. La vulnérabilité des populations immigrées contraste avec les bénéfices de la société de consommation.

Si les conflits de la décolonisation ont eu des développements différents en France et Grande-Bretagne (au cœur des traumatismes, la guerre d’Algérie pour l’une et la partition de l’Inde pour l’autre), l’exposition montre que ces pays partagent un même processus de fabrication des imaginaires sur l’immigration et de « mémoires de revanche ». Le paradoxe est identique : ces migrations sont économiquement souhaitées mais politiquement refoulées. La fin des empires façonne ainsi des représentations autour des peurs de l’étranger. 

L’exposition compare deux histoires urbaines dont les voies sont inversées. La relation entre centre et périphérie engage des processus de paupérisation opposés : à Londres, la ségrégation touche les quartiers centraux alors qu’à Paris, c’est surtout la banlieue des grands ensembles. Ces zones de relégation de l’immigration vont être le théâtre, dès les années 60, des révoltes contre la pauvreté, les violences et les discriminations. Mais aussi des espaces alternatifs animés par des artistes marginaux où des cultures underground se mêlent aux cultures immigrées.

Londres précède Paris d’une décennie. Les affrontements de la jeunesse contre les violences subies y engendrent un militantisme qui va investir la musique comme canal principal des luttes urbaines. Il faut attendre la fin des années 70 pour que Paris emboite le pas en tissant des liens avec Londres. Une chronologie des mouvements antiracistes et des luttes politiques des immigrés rythme ainsi l’exposition, et montre comment s’opère l’hybridation des registres. Les lieux de production et de diffusion musicales, et plus largement les scènes artistiques, font des deux métropoles les hauts lieux de la créativité. Leur effervescence frappe l’imaginaire par la diversité et la densité des expressions issues de l’immigration. A la fin des années 1980, ce métissage politico-culturel devient le moteur de la modernité en Europe.

L’exposition « Paris-Londres, Music migration » propose un premier inventaire des recherches sur l’histoire des migrations à l’échelle des quartiers et des réalités quotidiennes. Observer ces infra-territoires nous éloigne des généralisations et des clichés. Le catalogue établit un socle de connaissances entre deux pays dont les échanges scientifiques sont anciens. Il restitue, puis dépasse les débats particulièrement vifs qui ont opposé, de part et d’autre de la Manche, deux modèles de société : la voie du « communautarisme » à l’anglais et celle de « l’assimilation républicaine» à la française.

Ce plongeon historique souligne l’intérêt des cadres généraux d’explication et la complexité des singularités locales. Il révèle une autre contradiction apparente. D’un côté le langage universel se déploie par l’action des arts, mais les populations victimes du racisme et de l’exclusion s’approprient ces arts comme une arme de révolte ou de reconnaissance identitaire, parfois à l’encontre de l’universel.

Paris et Londres ont évolué dans un espace mondial en pleine reconfiguration. Aujourd’hui, si elles ont acquis le statut de ville mondialisée, c’est grâce à cette histoire immigrée, culturelle et militante, complexe et heurtée. Elles ont élargi leur horizon, développé des scènes artistiques dont les résonnances se diffusent partout ailleurs, en interpellant le monde entier (concerts de solidarité, carnavals, manifestations). Malgré des positionnements différents, marqués en Grande-Bretagne par l’insularité et en France par un attachement au continent européen, les deux villes ont avancé ensemble et de manière connectée, sur la voie de la mondialisation. A l’heure où le « Brexit » renforce l’option pour l’isolationnisme en Grande-Bretagne, une séparation radicale entre les deux capitales paraît impossible, tant elles sont fabriquées d’une même étoffe, celle des sociétés libres et humaines, unies dans la vie et la culture, dans l’effervescence.

Benjamin Stora,

Président du conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.