Il y a 50 ans, un tournant de la guerre d’Algérie

16 septembre 1959: le discours de de Gaulle sur l'autodétermination. Depuis bientôt quatre décennies, pas une année, pas un mois ne passent sans qu'un livre ne vienne ajouter une pierre, petit caillou ou imposant rocher, à l'auguste monument de papier consacré au général de Gaulle.

16 septembre 1959: le discours de de Gaulle sur l'autodétermination. Depuis bientôt quatre décennies, pas une année, pas un mois ne passent sans qu'un livre ne vienne ajouter une pierre, petit caillou ou imposant rocher, à l'auguste monument de papier consacré au général de Gaulle. Les derniers ajouts bibliographiques révèlent les mutations de la figure gaullienne dans la mémoire collective française et permettent de suivre à la trace les transformations apportées à la statue du Général par ses mille et un sculpteurs.

 

Dans ce foisonnement éditorial, très rares sont les auteurs qui n'abordent pas, de près ou de loin, la politique algérienne du Général, considérée à juste titre comme l'un des enjeux majeurs de sa présidence. Parmi les acteurs de l'époque, tous ou presque ont livré leur témoignage sur la question, du Premier ministre Michel Debré au président du Conseil constitutionnel Léon Noël, du gendre de De Gaulle Alain de Boissieu au directeur de L'Écho d'Alger Alain de Serigny, du général Jacques Massu au général Raoul Salan, du secrétaire général pour les Affaires algériennes Bernard Tricot à l'avocat des partisans de l'Algérie française Jacques Isorni, sans oublier, côté algérien, les leaders nationalistes Ferhat Abbas, Saad Dahlab ou Ali Kafi, acteurs et témoins privilégiés de la lutte des factions au sein du FLN.

 

Tous se confrontent - et répondent de manière différente - à la question de la décision prise par le général de Gaulle de s'orienter vers l'indépendance de l'Algérie, alors qu'il a été porté au pouvoir au mois de mai 1958 par les partisans de l'Algérie française. Certains, fidèles ou opposants du premier président de la Ve République, font le récit d'une histoire jouée d'avance, d'un plan tenu secret et appliqué par de Gaulle une fois revenu aux affaires.

 

Quelle a donc été, dans la politique du général de Gaulle face à la guerre d'Algérie, la part des circonstances et celle des intentions ? A-t-il appliqué strictement un programme conçu de longue date par lui seul ou a-t-il évolué au gré des contingences et des conseils reçus, naviguant à vue, dans une mer agitée et truffée de mines ? Que voulait-il vraiment ? Maintenir l'Algérie sous domination ? S'en débarrasser ? Du côté des historiens et des meilleurs journalistes, c'est souvent, devant ces questions, une certaine perplexité qui l'emporte.

 

L'historien Charles Robert Ageron explique combien il est impossible de se faire une idée claire des rapports du général de Gaulle avec l'Algérie. De son côté, Jean Daniel affirme que le général de Gaulle avait exclu clairement les hypothèses de l'intégration et de l'indépendance. Jean Lacouture, dans sa monumentale biographie de De Gaulle, décrit pourtant " un de Gaulle au pluriel ", personnage multiple qui ne pense pas de la même façon le problème algérien selon qu'il porte la casquette du " sociologue de l'histoire ", du général ou de l'homme politique.

 

L'ouvrage paru dès 1974, La Guerre d'Algérie ou le Temps des méprises, qui rapporte les analyses de plusieurs témoins importants de l'époque, parmi lesquels André Jacomet ou Hubert Beuve-Méry, s'arrête quant à lui sur cette question : " Que sait-on des intentions du Général ? " Il semble que même ses proches les ignoraient. Et que ni ses discours ni ses actes ne permettent, le plus souvent, d'entrevoir une volonté de solution libérale, autonomiste. Contre cette incertitude fondamentale, l'historien américain Irwin Wall, dans son récent essai Les États-Unis et la guerre d'Algérie, a développé une thèse nettement plus tranchée. Selon lui, le général de Gaulle voulait garder l'Algérie française.

 

Il ne faut pas, assure-t-il, se fier aux confidences faites aux uns et aux autres car elles se contredisent. De Gaulle a souvent agi sous la pression de l'ONU et surtout des États-Unis. Le choix de l'autodétermination, annoncé quelques jours seulement après la visite officielle du président Eisenhower à Paris en septembre 1959, exprime alors davantage la volonté d'une association forte de l'Algérie avec la France qu'une étape vers l'indépendance.

 

Peut-on tout de même parvenir à comprendre les ambiguïtés de la politique algérienne de De Gaulle ? Pour tenter, cinquante ans après, ce récit d'histoire, il faut repartir d'un moment oublié de la guerre d'Algérie, une date clé, tombée depuis lors dans une sorte de trou mémoriel : le 16 septembre 1959. Ce jour-là, à 20 heures, le général de Gaulle s'adresse aux Français dans un discours radiotélévisé. Alors que l'Algérie est à feu et à sang depuis cinq ans déjà, l'homme qui est revenu au pouvoir à la faveur de la crise secouant les départements français de l'autre rive de la Méditerranée lâche le mot : " autodétermination ". " La seule voie qui vaille ", explique alors le président de la République, est celle du " libre choix que les Algériens voudront bien faire de leur avenir ". " Compte tenu de toutes les données algériennes, nationales et internationales, je considère comme nécessaire que le recours à l'autodétermination soit dès aujourd'hui proclamé ".

 

C'est un basculement décisif, qui ouvre grand, certes sans le dire tout de suite, la porte aux tenants de l'" Algérie algérienne ". Car si les Algériens votent pour décider de leur avenir, c'est la volonté de la population musulmane, très largement majoritaire, qui l'emportera. L'indépendance est encore loin, mais elle entre pour la première fois dans le domaine du possible.

 

Le général De Gaulle ne fixe pas d'échéances précises, de calendrier pour une éventuelle négociation. Il affirme aussi qu'en cas de sécession " toutes dispositions seraient prises pour que l'exploitation, l'acheminement, l'embarquement du pétrole saharien, qui sont l'œuvre de l'armée et intéressent tout l'Occident, soient assurés, quoi qu'il arrive ". Rejetant en fait " l'intégration ", baptisée par lui " francisation ", il offre aux Algériens le choix entre " l'association " et la " sécession ". Ce discours du 16 septembre 1959 suppose la négociation ouverte avec le FLN, et accorde à la population musulmane (majoritaire aux neuf dixièmes) de trancher le sort de l'Algérie. Les partisans de l'Algérie française crient aussitôt à la trahison. Trois ans après le discours de " l'autodétermination ", c'est donc la volonté de la population musulmane, très largement majoritaire, qui l'emportera...

 

Le général De Gaulle deviendra la figure principale de la guerre d'Algérie, celle autour de laquelle se cristalliseront les passions et les haines. Et longtemps, le mystère de sa décision autour du passage à l'autodétermination algérienne continuera de hanter les habitants d'Algériens, pieds-noirs ou Algériens musulmans.

 

Demeure cette date clé, le 16 septembre 1959, le jour où le général De Gaulle apparaît sur les écrans de la télévision et lève l'équivoque de son attitude face au conflit algérien, pour lâcher le mot tabou : " autodétermination ". La France se décide, enfin, à sortir du système colonial en Algérie. Une autre guerre va commencer, franco-française, cette fois....

 

Benjamin Stora, auteur du livre, Le mystère de Gaulle. Son choix pour l'Algérie, Ed Robert Laffont, 2009.

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