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Le Club de Mediapart lun. 25 juil. 2016 25/7/2016 Édition de la mi-journée

Lien national et mémoire

La société française est confrontée à un défi redoutable, celui d’une possible guerre des mémoires, pouvant remettre en cause l’existence d’un lien national.
La société française est confrontée à un défi redoutable, celui d’une possible guerre des mémoires, pouvant remettre en cause l’existence d’un lien national. Comme d’autres pays, la France connaît une puissante vague mémorielle venant ébranler les grands récits nationaux traditionnels, en même temps qu’elle exprime des attentes nouvelles vis-à-vis du passé. Ce mouvement bouscule un ensemble de traditions historiographiques, politiques, culturelles. Qu’il s’agisse du passé lointain ou du passé proche, une série de débats difficiles se sont organisés autour des « lois mémorielles » ; et des conflits ont éclaté à propos de l’histoire de l’esclavage, par exemple sur la survie d’une « économie de plantation » aux Antilles ; ou entre groupes porteurs de la mémoire de la guerre d’Algérie, entre descendants d’immigrés, de harkis, ou de « pieds-noirs ». La concurrence entre ceux qui se vivent toujours comme des victimes a envahit la scène politique, provoquant des replis sur des origines réelles ou imaginaires. Le sentiment d’appartenance à la nation se fragmente.
Pourtant, depuis plusieurs années la connaissance de la période de la colonisation, ou de celle de l’esclavage, s’est considérablement développée, notamment à la suite de travaux universitaires portant, par exemple, sur les histoires des guerres d’Indochine ou d’Algérie, les refus (ou acceptation…) du système colonial, la nature du régime esclavagiste, ou l’activité politique des immigrés venant de l’outre-mer. Mais ce qui frappe, provoque l’interrogation, c’est que cette histoire savante n’arrive pas à freiner les usages abusifs du passé s’exprimant par la puissance des revendications mémorielles. Ces revendications sont souvent portées par des nostalgiques du temps colonial, ou par ceux qui veulent « rejouer » l’anticolonialisme en portant les habits du passé. Ces attitudes, et ces conflits permanents, affectent le statut ou la construction du lien national.
Nous savons que l'Histoire est une discipline fondamentale, surtout lorsqu'il s’agit de défendre les valeurs républicaines, démocratiques et laïques. Car « un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre »….. La construction d’un récit d’histoire nationale, nouveau, peut donner un sens aux différentes mémoires, blessées, actives, vivantes. Aujourd’hui, deux séquences historiques sont puissamment présentes dans les débats, et utilisées comme des références décisives, en particulier dans la jeunesse française : l’esclavage et la colonisation.
Ces deux pages essentielles de l’histoire nationale sont encore trop faiblement prise en charge, dans l’enseignement et les médias.

Il n’est pas ici nécessaire de revenir sur l’utilité de l'enseignement de l’histoire, au lycée et à l’université, pour la formation civique des citoyens. Mais il faut insister sur le fait qu’il n’existe pas en France, de chaire d’enseignement de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage ; et les enseignants, du secondaire en particulier, sont très peu formés à la connaissance de l’histoire des pays, et des personnages, issus de l’ancien monde colonial (qui sait aujourd’hui, que les grands leaders indépendantistes, comme Bourguiba, Ferhat Abbas ou Bourguiba étaient imprégnés des valeurs républicaines françaises, qu’ils ont utilisé contre le système colonial ? Ou que l’Emir Abdelkader, qui avait combattu la présence française en Algérie, s’était ensuite rallié à la conception de l’Islam des Lumières ?) Une commission, formée d’enseignants et de spécialistes de cette histoire, pourraient faire des propositions nouvelles sur les contenus d’enseignements, dans le secondaire, et proposer l’ouverture de postes de Professeurs, ou de thèmes pour les Ecoles doctorales portant sur l’esclavage et la colonisation. Cette commission pourrait être composée d’historiens spécialistes de ces questions, de diverses sensibilités. En ce qui concerne les médias, films, émissions télévisées, expositions à caractère historique et tout ce qui fait l’actualité dans ce registre, il est plus que temps de lancer rapidement une grande émission sur les chaînes de service public qui traite de ces questions, en s’adressant à un public très large. A partir de la sortie d’un film, de la parution d’un ouvrage d’un écrivain francophone, ou d’une actualité culturelle ou sociale, une émission peut aborder de manière régulière ces thèmes, pour donner un sens à l’appartenance à la société française d’aujourd’hui. Mais ces questions, posant de fait le multiculturalisme qui s’installe dans la société, ne semble pas préoccuper les dirigeants politiques….
B.S
PS : A partir de l’utilisation d’un message privé (mail) un chercheur en sciences humaines, V.Geisser, va être traduit devant une commission disciplinaire du CNRS pour avoir diffamé un « fonctionnaire de défense ». Tout en ne partageant pas les opinions de ce chercheur sur l’islamisme ou la laïcité, il va de soi que l’utilisation par l’administration d’une correspondance privée (la même chose s’était produite récemment pour un salarié de TF1) pour sanctionner un fonctionnaire n’est pas acceptable.

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Tous les commentaires

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" cette appropriation de l'histoire fait naturellement partie de la politique. "

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N'oublions pas non plus "l'historien" Winston Smith dans 1984 d'Orwell.

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jpylg

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L'auteur

Benjamin Stora

Historien, professeur des universités
Asnières

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