Le Musée national de l’histoire de l’immigration a dix ans !

Réflexions autour du 10e anniversaire du Musée national de l'histoire de l'immigration.

Le Musée national de l’histoire de l’immigration a dix ans !

Par Benjamin Stora, Président du Conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration.

 

Déjà dix ans : en octobre 2007, la Cité de l’histoire de l’immigration, qui allait devenir Musée national de l’histoire de l’immigration, ouvrait ses portes au public au Palais de la porte Dorée dans le XIIème arrondissement de Paris. Premier musée du genre en Europe, il est désormais bien implanté dans le paysage muséal et connaît aujourd’hui un succès qui se confirme chaque année un peu plus : 1,1 million de personnes y sont venues depuis l’ouverture, dont 91 000 lors de sa dernière exposition, « Ciao Italia ! » ; sa fréquentation devrait atteindre 400 000 visiteurs en 2017 (avec l’aquarium tropical qui se trouve en bas du Palais). Son site internet, consulté par 1,5 millions de personnes par an, met gratuitement à la disposition du grand public, de très nombreuses ressources et une documentation précieuse. Il fait désormais référence en la matière, en particulier dans le monde de l’éducation. A l’occasion de ce 10ème anniversaire et alors que la France et l’Europe sont le théâtre, depuis trois ans, d’un nouvel afflux migratoire, il est important de rappeler le rôle de ce lieu original pour la (re)connaissance historique et politique de l’immigration en France.

Il y a dix ans, la légitimité d’un tel lieu a été fortement débattue. Au point de départ de sa création, on trouve la bataille pour l’inversion des regards autour de la question migratoire, perçu de manière négative dans une partie importante de la société française. Il fallait trouver une traduction culturelle à l’effervescence de l’antiracisme des années 1980, avec les marches pour l’égalité des droits. Tout s’est accéléré avec l’accession du Front national au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002. Une mission de préfiguration pour une Cité a été confiée par Jacques Chirac à Jacques Toubon. Dès l’origine, des questions méthodologiques se sont posées : ce lieu devait-il être un simple lieu d’histoire et de mémoires ou, au contraire, une entreprise citoyenne ? La réponse concrétisée à l’époque reste toujours valable à mon sens, à savoir que ce lieu, devenu Musée national, doit être les deux à la fois. Il s’agit de raconter une histoire de l’immigration, de la faire entrer dans le patrimoine commun de tous les Français et d’essayer de la faire vivre dans le présent, à travers les combats contre le racisme et pour la citoyenneté. A l’ouverture, le débat s’est également emporté sur le choix du lieu, le Palais de la Porte Dorée construit pour l’exposition coloniale internationale de 1931. Pourquoi vouloir implanter une telle activité muséale et citoyenne dans un bâtiment marqué par l’histoire coloniale française ? Ma position est qu’il ne faut justement pas éluder l’histoire coloniale mais, au contraire, l’assumer comme une partie intégrante et structurante de l’histoire de l’immigration. Enfin, un autre débat très vif portait sur le soutien du « ministère de l’Identité nationale » qui était à l’époque la principale tutelle du projet et contre lequel se sont opposés des historiens qui ont refusé d’apporter leur caution et leur légitimité scientifique à une entreprise qui semblait vouloir valoriser une identité nationale exclusive et fermée.

Aujourd’hui, cette page est tournée. A mon arrivée à l’été 2014, je me suis employé à convaincre le Président de la République, François Hollande, de la nécessité politique d’inaugurer officiellement le musée. Il le fit en décembre de la même année. Avec Mercédès Erra, la présidente du conseil d’administration, j’ai également insisté pour que cet établissement puisse disposer d’un budget de fonctionnement en cohérence avec ses missions et ses subventions ont été augmentées. Enfin, j’ai souhaité, avec Hélène Orain, la directrice de cet établissement public, que s’y développent les activités pédagogiques, culturelles et artistiques et les débats citoyens. Aujourd’hui, le musée a acquis une visibilité dans les médias et auprès du public qu’il n’avait pas auparavant. Récemment renouvelé par le Président de la République à la tête de son conseil d’orientation, je veux poursuivre ce travail et l’accentuer dans deux directions.

Il nous faut d’abord permettre une reconnaissance plus importante de l’apport des immigrations post coloniales. Il est assez remarquable en effet que, malgré la démonstration apportée par les chercheurs de l’influence de la période coloniale et post coloniale sur l’immigration, celle-ci peine toujours à se faire admettre, notamment au sein de l’école. Cette histoire doit intégrer le récit national républicain pour éviter les communautarismes mémoriels. Les nouveaux programmes d’histoire-géographie l’abordent à peine et jamais aucun sujet de baccalauréat ou d’agrégation ne lui a été consacré. La transmission de ce savoir est donc la première de mes priorités. D’importants travaux d’histoire ont été lancés pour repenser son exposition permanente.

Dès à présent, le musée doit également engager un travail de fond sur les questions contemporaines de l’immigration. Le drame des migrants en Méditerranée vient chaque jour nous rappeler que la question migratoire s’est élargie à l’Europe et à l’échelle mondiale. Il ne s’agit plus seulement de l’immigration de recrutement économique ou de regroupement familial que la France a connu dans les années 1980. L’accélération et la mondialisation des flux migratoires provoquent un basculement des cadres de pensée établis sur les migrations qui obligent les États comme les musées à concevoir différemment ces problématiques. L’ensemble des démocraties européennes est confronté à une course de vitesse: la géopolitique des flux dépasse largement la guerre civile en Syrie ; son ampleur est durable. Nous devrons donc apprendre vivre avec des personnes issues de pays, de cultures et de langues différentes des nôtres. A son niveau, le musée national de l’histoire de l’immigration doit prendre part à cette réalité en élargissant son périmètre muséal et en abordant ces thématiques nouvelles. Depuis la rentrée, le festival Welcome ! Migrations et hospitalité s’en fait l’écho. C’est la première étape d’un engagement qui devra se prolonger.

La tâche est immense ; tant les questions migratoires restent sensibles. Elle rappelle combien l’existence d’une institution atypique comme le musée national de l’histoire de l’immigration est essentielle dans le paysage politique et culturel français.

 

Prochaine exposition : Lieux saints partagés. Coexistences en Europe et en Méditerranée. Du 24 octobre 2017 au 21 janvier 2018.

 

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