Germaine Tillion, une femme combattante

Germaine Tillion vient de mourir à l’âge de 100 ans. En travaillant sur l’histoire de l’Algérie, je me suis souvent attardé dans mes lectures sur ses textes, toujours d’une cohérence absolue, d’une grande détermination dans l’approche d’une vérité scientifique. Cette femme, née en 1907, peut témoigner des nombreuses épreuves traversées dans ce siècle. Un livre d’hommages qui lui a été consacré est sorti à l’occasion de son centième anniversaire, aux éditions du Seuil. Avec des textes qui disaient non pas un seul itinéraire mais de nombreux chemins qui se croisent, se touchent, s’éloignent, dessinant plus que des lignes de fuite, des rencontres, des luttes et des travaux.

 

On peut ainsi évoquer sa pratique de l’ethnologie qui lui a permis de créer une distance à l’égard de sa propre expérience. « Ne pas croire qu'on sait parce qu'on a vu; ne porter aucun jugement moral; ne pas s'étonner ; ne pas s’emporter ; vivre de et par la société indigène ». Ce sont les enseignements que la jeune ethnologue, Germaine Tillion, adopte lorsqu’elle s'installe en Algérie dans une tribu berbère entre 1934 et 1940, à la découverte de « la montagne à la joue rose » de l’Aurès où vivent les Berbères chaouïs. Installée dans une grotte, au flanc de l’Ahmar Kheddou, elle vit alors au milieu de nomades très pauvres qui n’avaient jamais vu de Français. La jeune femme découvre en quatre missions successives, un espace envoûtant, où le versant méridional est un véritable rivage, « celui du grand Sahara dont on rêve, une mer de sable qui s’étend jusqu’à l’horizon et même au-delà, ponctuée seulement de lacs salés et de mirages ». Elle assiste aux noces et aux fêtes rituelles, accompagne les pèlerinages, pointe les survivances antiques par-delà les mutations religieuses.

 

De sa découverte de l’Aurès et de sa rencontre avec ce peuple semi-nomade elle offre dans différents ouvrages une vision précieuse et fugitive d’un mode de vie aujourd’hui presque disparu. Forte de l’expérience aurésienne, Germaine Tillion publie en 1966 Le Harem et les cousins, étude sur l’endogamie des sociétés méditerranéennes. Elle met notamment l’accent sur la condition des femmes et leur soumission. Loin de condamner, elle cherche à comprendre les fondements de la culture méditerranéenne (remontant bien avant l’islam) pour mieux démontrer les mécanismes injustes et violents des systèmes familiaux et claniques envers les femmes.Le Harem et les Cousinsreste un livre majeur et dérangeant, à la fois par les méthodes employées et l’ampleur des problèmes et hypothèses posés.

 

Germaine Tillion rentre de sa quatrième mission dans les Aurès en juin 1940 au moment même de la demande d’armistice formulée par le maréchal Pétain. L’idée de résistance s’impose alors, se structure… Elle sera arrêtée en 1942, déportée en camp de concentration en 1943. Elle repart en Algérie en 1954, est frappée par la « clochardisation » du pays, trouve le pays dans la guerre. Elle entre au cabinet du Gouverneur d’Algérie, Jacques Soustelle, avec qui elle s’affrontera lorsque ce dernier choisira « le tout-répressif » après le soulèvement d’août 1955 dans le Constantinois. Ses constats sur la misère en Algérie aboutissent à la conclusion que la disparition de la pauvreté passe par l’éducation. C'est pourquoi elle décide d’impulser l’ouverture de « centres sociaux », lieux consacrés à l'éducation de toute la population.

 

Elle revient en Algérie en juin 1957 avec une Commission internationale d’enquête sur les lieux de détention en Algérie. Dans cette guerre qui s’amplifie, Germaine Tillion veut être à l’écoute de toutes les souffrances. En juillet 1957, en pleine « Bataille d’Alger », elle favorise le premier contact entre les dirigeants du FLN (ce qui lui sera beaucoup reproché) et le gouvernement français qu’elle racontera dans Les Ennemis complémentaires. Dans ce livre, on trouve le récit des rencontres tumultueuses avec Yacef Saâdi, les dénonciations virulentes de la torture, les plaidoyers contre la peine de mort, une correspondance abondante avec le général de Gaulle après 1958, des interventions pour faire libérer de prison aussi bien des anciens « porteurs de valises » du FLN que des anciens membres de l’OAS. Elle rejette le terrorisme aveugle dirigé contre les civils européens, et exprime dans le même temps sa préférence pour une solution politique permettant de sortir du système colonial. Démarche qui va à l’inverse de cette vision simpliste, aujourd’hui diffusée, d’une gauche française tiers-mondiste, aveugle et naïve, manipulée.

 

Dans une lettre ouverte à Simone de Beauvoir (qui la met en cause dans son livre La force des choses) publiée par le Monde dans son numéro daté du 11 mars 1964, Germaine Tillion explicite ses positions. Elle écrit qu’elle n’a pas « choisi » les gens à sauver. « C’est parce que toutes les cordes tiraient en même temps, et qu’aucune n’a cassé, que je n’ai ni rompu avec la justice pour l’amour de la France, ni rompu avec la France pour l’amour de la justice ». Et elle ajoute : «C’est aussi pour cela, précisément pour cela, je veux dire : parce que je ne parle pas par ouïe-dire, que je déteste donner des leçons de morale. J’ai dû, par contre, en subir beaucoup trop. » Ce destin de femme intellectuelle est exemplaire dans ce siècle d’exploits technologiques insoupçonnables, et d’actes de barbarie inimaginables comme le souligne Tzvetan Todorov dans la préface du livre d’hommages à Germaine Tillion. Cette femme qui sans cesse a su transformer sa mémoire personnelle en histoire combattante pour les droits humains.

Benjamin Stora.

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