Histoire de l'immigration et ruptures mémorielles

Après les attentas de janvier 2015, une rencontre des présidents d'universités s'est tenue autour de questions sur l'origine de la violence et des radicalisations. A cette occasion, plusieurs pistes de recherches sont apparues. Mon intervention a porté sur sur la compréhension des ruptures mémorielles à l'oeuvre dans l'histoire de l'immigration maghrébine.

Intervention de Benjamin Stora le 4 mai 2015 à l’Assemblée nationale à la rencontre organisée par la Conférence des Présidents d’universités.

 

Monsieur le Président de la CPU, chers amis, chers collègues.

Ce seront simplement quelques réflexions que je ferais ce matin devant vous, sans l’ensemble des graphiques savants et précieux de l’exposé que nous venons d’entendre, et qui prouvent aussi à quel point la recherche démographique française a énormément progressé. Et le travail remarquable de François Héran n’y est pas pour rien, son travail est tout à fait indispensable. Mais il nous indique aussi à quel point existe un fossé entre l’accumulation de ce savoir académique et universitaire, et sa transmission, sa diffusion dans le grand public. Il existe autour de la question migratoire, je le sais encore plus depuis que je préside le Conseil d’orientation du Musée de l’Histoire de l’Immigration, énormément d’idées reçues, des préjugés négatifs et des stéréotypes sur, évidemment, le grand « débarquement », l’envahissement des immigrés dans la société française. Tout le travail accumulé ici montre l’inverse, notamment au niveau du pourcentage d’étrangers dans la société. Combattre ces stéréotypes est un défi redoutable, porté par la Recherche française et l’Université et qui n’est pas simplement dans l’accumulation du savoir que dans sa transmission. Je pense en effet que le grand problème est celui de la transmission, de la diffusion. Il faut donc aussi se préoccuper de la question médiatique. Nous le savons, nous vivons dans une société de l’instantanéité, de la diffusion avec une grande rapidité des préjugés, des idées fausses et des idées reçues. Et pour résister à cela, l’Université est peut être mal outillée.

Le second aspect que je voudrais développer est celui-ci : dans la problématique des flux migratoires, des chiffres, des statistiques, il existe le point de vue de l’historien. Qui intervient dans le rapport aux histoires vécues. Bien entendu, l’histoire vécue par la société française et l’histoire vécue par les immigrés eux-mêmes se modifient suivant les mises en contexte historique. Aujourd’hui la société française est peut-être, à tort ou à raison, persuadée que il y a énormément d’immigrés, beaucoup plus qu’auparavant, qu’ils arrivent en nombre encore plus nombreux. Nous avons vu que cela ne correspond pas à tout ce qui vient d’être dit à l’instant. Mais au titre de ces vécus, de ces traumatismes et de ces blessures de l’histoire, il y a, entre autre, le rapport à la France à la colonisation française et de l’esclavage dans l’histoire de la longue durée. Ce sont des questions historiques fondamentales qui traversent aujourd’hui l’ensemble de la jeunesse française. J’ai moi-même pu en faire l’expérience dans une série de conférences que j’ai donné dernièrement. Je suis allé à  Villetaneuse tout de suite après les attentats contre « Charlie » et l’ypercasher, de Villetaneuse aux Mureaux, des quartiers nord de Marseille, à Lyon et Villeurbanne, etc. À chaque fois, des assistances nombreuses et des questions qui reviennent toujours de manière lancinante et terrible avec le rapport à l’histoire. L’histoire française qui a du mal à assumer ce passé. Et disons les choses clairement, cela a été évoqué par François Héran avant moi, ceux qui ont commis ces attentats récents ne sont pas des immigrés. Ce sont des Français, ils sont nés en France mais ils portent une histoire. Une histoire qui est, si on regarde leurs parcours familial (Merah, frères Kouachi, l’attentat de Villejuif) d’origine algérienne. C’est une hypothèse qui a été soulevé, le rapport très particulier de l’histoire française, algérienne, et coloniale. Il faut traiter de cette question. Ma seule intervention ne peut naturellement pas apporter toutes les réponses. Ces personnages qui ont commis ces attentats portent en eux une histoire singulière, qui est en fait une histoire de rupture, de traumatisme, de blessure du rapport à la France coloniale, à leurs parents, à leur histoire familiale (qui n’est pas simple). On pourrait avoir une première interprétation très schématique qui serait celle d’une continuité des traces de la violence coloniale, mal supportée par les enfants issus de la deuxième ou troisième génération, et transférée ensuite sur le territoire français. Ce continuum historique est porté d’ailleurs par un certain nombre d’associations et de groupes qui expliquent que la société française vit toujours comme une société coloniale. C’est dit de manière explicite dans les rencontres, les conférences. Je pense qu’il y a des méconnaissances de la société française sur cette histoire, j’y reviendrais. Mais il y a aussi des ruptures. Et pas de continuité, pas de déterminisme. On a beaucoup parlé de déterminisme social par exemple, mais il n’y a pas de déterminisme historique. Si on examine les trajectoires de ces personnes, on s’aperçoit qu’il y a à la limite plus de ruptures que de continuités. Rupture avec la tradition familiale, rupture avec la tradition religieuse, rupture avec les nations, française et algérienne. Par exemple pour ce qu’il s’agit des jeunes Algériens d’origine, la plupart ignorent tout du mouvement des Oulémas de Ben Badis, ils connaissent pas ce mouvement réformiste algérien apparu dans les années 1930, et qui voulait une séparation entre la pratique du culte et les autorités de l ‘époque. Ils ignorent la tradition singulière algérienne, et qui a façonné tout un imaginaire y compris familial. Il y a une rupture par rapport à la culture familiale traditionnelle, qui était celle du nationalisme politique longuement porté en France par des associations présentes depuis cinquante ou soixante ans, dont ils ignorent tout de l’existence. Il faut donc, à mon sens, s’interroger sur ce mécanisme de rupture à la fois familial, culturel et politique. Plutôt que de simplement chercher des continuités par rapport à l’histoire coloniale, ou l’histoire religieuse.

Pourquoi les ruptures ? Pourquoi ceux qui passent à l’action terroriste ne connaissent pas l’histoire de leurs grands-parents qui ont été, pour certains, membres de la fédération de France du FLN ? Pourquoi ils ne connaissent rien de la tradition religieuse islamique, au sens classique du terme, portée ou non par leur famille ? Bref, il faut s’interroger sur ces mécanismes qui créent des fossés mémoriels. Les fossés mémoriels m’intéressent car ils nous permettent de travailler sur des mécanismes de l’oubli, de l’absence de mémoire. Ces espèces de béances, de trous de mémoire, à l’intérieur d’une même immigration ou d’émigration. Ces trous de mémoires peuvent s’expliquer de différentes manières. D’abord en France, il y a une très grande méconnaissance de l’histoire du Maghreb contemporain. La Ministre parlait tout à l’heure des postes à créer. Vous savez combien il y a de postes en France de professeurs des universités qui sont spécialistes de l’histoire du Maghreb contemporain ? Quatre. Il y a quatre professeurs de l’histoire du Maghreb contemporain en France. Je ne parle pas de l’islam, du terrorisme, de la langue. Je parle de l’histoire. C’est à dire au XIXème et XXème siècle, quelle est l’histoire du Maghreb contemporain ? Algérie, Maroc, Tunisie, Libye ? Il y a des sociologues, des anthropologues, des politologues, mais l’histoire… Connaître l’histoire de ces gens qui sont venus en France depuis longtemps maintenant, et qu’on appelle aujourd’hui des Arabes, des Musulmans, et qui viennent à 80% du Maghreb. À partir de ce moment-là, vous pouvez avoir en cascade le problème de la transmission d’un savoir académique au niveau de l’enseignement secondaire, de l’IUFM, des concours, du CAPES… S’il y a des postes à créer en France, c’est de se réapproprier le fil de la continuité historique du savoir sur ce que c’est que le Maghreb. On a le sentiment de tout connaître sur le Maghreb parce qu’il a une très grande proximité géographique avec nous, une proximité historique par rapport à la question coloniale. Dans la mesure où de nombreux Maghrébins parlent français, au niveau de leurs élites en particulier, alors on a le sentiment de cette connaissance, connivence. Il y a beaucoup de gens en France qui disent connaître l’Algérie. Sauf que l’Algérie, depuis l’indépendance de 1962, a quatre fois plus d’habitants, elle en a 38 millions aujourd’hui. Peu de gens le savent, peu s’y rendent, et peu parlent la langue. À partir de là, on ne sait peu de choses de cette histoire, de ce pays, de ses élites, de ses acteurs, de ses ministres, de ses gouvernements, de ses militaires, de ses industriels, de ses intellectuels, de ses artistes, de ses caricaturistes, etc. Il y a là un déficit de connaissance. Il faut partir de cet aspect simple. À mon avis, une rupture dans la tradition historique de ces pays, tout de suite après la décolonisation, est préjudiciable. Le regard a été porté ailleurs, pour de nombreuses raisons sur lesquelles je ne peux pas m’attarder aujourd’hui. Il faut donc se réapproprier ce savoir, et se demander quelles sont les histoires propres et singulières de chacune de ces personnes.

L’autre grande explication, c’est la singularité des histoires migratoires. Chacune des grandes immigrations en France portent des singularités. Il y a des immigrations qui sont en situation d’évidence par rapport à la société française, et puis les immigrations qui sont dans des positions de conflictualité. C’est fondamental, on ne peut pas considérer que les immigrations soient les mêmes. Autre proposition, il faut donc renforcer le pôle de connaissance des histoires de l’immigration. Or, j’ai constaté, depuis ma prise de Présidence du Musée de l’Immigration, que le nombre de chercheurs en France sur l’immigration avait diminué en histoire. Ce n’était pas le cas jusque dans les années 2000 où on avait réussi à surmonter ce handicap de connaissance par une formation plus grande des jeunes chercheurs et doctorants en histoire de l’immigration. On voyait des thèses soutenues. Et bien à ma grande surprise, en discutant de la recherche avec des responsables du Musée, ils m’ont expliqué qu’il y avait de moins en moins de chercheurs en France sur l’histoire de l’immigration. Il y a un déclin dans la connaissance ; il faut aussi créer des postes en tant que tels sur l’histoire des immigrations. Qu’est-ce que  qu’une immigration, quelle est son histoire, les statuts juridiques, les acteurs. Voilà une grande explication sur ces trous de mémoire. Ce n’est pas simplement un problème d’éducation scolaire, mais aussi un problème de formation des élites.

Cette formation des élites qui ne connaissent pas les histoires singulières du Maghreb et les histoires des immigrations, cela se réfracte dans le monde de l’économie française. Quand vous avez des entrepreneurs qui veulent implanter des entreprises au Maghreb, ils se heurtent de plus en plus à une méconnaissance de l’histoire de ces sociétés. Et se retrouvent dans une situation où ils connaissent de moins en moins la société dans laquelle ils croient pouvoir investir facilement. Je ferme cette parenthèse, mais je propose donc de reprendre, oui, pour ne pas faire de l’histoire de l’immigration une question périphérique dans le savoir académique, puisque nous sommes ici dans une journée sensée promouvoir des propositions en termes de postes, de thèmes de recherches. Cela permettrait également, de proposer enfin des sujets sur l’immigration dans les épreuves du bacalauréat.

La troisième chose, c’est de regarder en face cette histoire coloniale, de l’appréhender. Il y a une très forte tendance à la régression dans le regard porté sur le passé colonial. Il y avait eu, dans les années 1990, incontestablement un progrès dans la recherche sur l’histoire coloniale, avec l’émergence de nombreux jeunes chercheurs. Et puis depuis les années 2005-2010, de moins en moins de chercheurs travaillent à nouveau sur cette histoire. Il existe des lobbys puissants, des mouvements d’extrême droite en France qui entretiennent au contraire une mémoire voulant inverser le regard que l’on pourrait avoir sur le passé colonial. Dans le midi de la France aujourd’hui, il est difficile pour les chercheurs sur la colonisation de porter un regard distancié et critique sur cette histoire. Je ne vais pas citer le nom des villes aujourd’hui, de Perpignan à Béziers, de Béziers à Nice, de Nice à… et bien cela devient difficile de parler de l’histoire de la colonisation parce qu’on se fait accusé d’être des propagandistes de la "repentance". On ne peut plus parler d’histoire coloniale, du 8 mai 1945, de ce qui s’est passé à Sétif, en Indochine, au Maroc, à Madagascar...  C’est pourtant un sujet important. Mais on n’en parle peu. Par contre dans les banlieues (Vaulx-en-Velin, Quartiers Nord de Marseille, en Seine Saint Denis où j'ai logtemps enseigné, à Roubaix, etc.), on parle beaucoup du 8 mai 1945 ! Des réunions sont planifiées, et qui rassemblent beaucoup de monde. On ne peut pas être absents de cela.

Dernière proposition donc, et je terminerai là-dessus, il faut également dévelloper les études post-coloniales en France. Cela existe aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne. Les études post-coloniales posent le problème des mémoires et de la connaissance de ces mémoires à l’intérieur de nos sociétés. Je fais donc très rapidement trois propositions, pour reprendre si l’on peut dire le fil de propositions:

Il faut développer :

1)    l’histoire du Maghreb contemporain

2)    l’histoire des migrations françaises et internationales

3)    l’histoire post-coloniale

Ce sont trois domaines d’activité de recherche. Le désir de connaissance des populations issues de ces immigrations post-coloniales est très grand. Je n’ai pas noté le chiffre qu’a donné François Héran, c’est dommage, sur le pourcentage de populations issues des immigrations post-coloniales, il est considérable dans la société française d’aujourd’hui. Et il y a un décalage que vous n’imaginez pas entre ces populations scolaires et le niveau de connaissance des enseignants, désarmés, face aux questions posées par ces enfants ou adolescents. C’est cela qui entretient aussi la question des fantasmes, de l’intégrisme, de « l’identité malheureuse », de tous les termes que vous trouverez dans les grands médias, fréquemment. A ce désir de connaissance de soi, peu de réponses sont apportées. Mon propos, est très simple. Plaider pour un renforcement de la discipline de l’histoire, et non pas simplement pour l’entretien des mémoires blessées.

 

Benjamin Stora, Président du Conseil d’orientation du Musée national de l’histoire de l’immigration.

 (dernier ouvrage publié : Les mémoires dangereuses, Ed Albin Michel).

 

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