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Billet de blog 22 juin 2008

L'éclipse d'un certain mois de mai

Les pratiques de commémoration se multiplient en France. Depuis plusieurs années, les historiens se sont interrogés sur l’instrumentalisation et la confiscation des mémoires, sur «l’art d’oublier», comme le disait Paul Ricoeur,

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Les pratiques de commémoration se multiplient en France. Depuis plusieurs années, les historiens se sont interrogés sur l’instrumentalisation et la confiscation des mémoires, sur «l’art d’oublier», comme le disait Paul Ricoeur, dans une société «éternellement en colère contre elle-même», sur les rythmes de l’effervescence mémorielle, ou les divers moments de remémoration : temps du silence, celui du témoignage, celui de la connaissance et de la reconnaissance politique.

On pourrait ajouter à ces interrogations, celui de la hiérarchie des commémorations. Le mois de mai, en France, pose un redoutable problème : la séquence « Mai 68 » a largement envahi ces derniers mois le champ médiatique, au détriment de l’autre mois de mai, celui de 1958 qui a vu l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle. Il faut d’abord revenir sur ces événements de 1958 pour ensuite établir l’importance entre les deux moi de mai…Les « journées de mai » 1958 en Algérie ont provoqué la chute de la IVe République, et la naissance de la Ve.

L’année 1958 commence par un coup de tonnerre : l’aviation française qui avait décidé de pourchasser les « rebelles » algériens, bombarde, le 8 février 1958, le village tunisien de Sakiet Sidi Youcef. Il y a de nombreuses victimes civiles. La France se retrouve isolée au plan international. La crise de la IVe République connaît de nouveaux développements avec la démission du gouvernement de Félix Gaillard le 15 avril. Ce qui semble une nouvelle péripétie de l’instabilité gouvernementale va vite se transformer en crise de régime lorsque le 9 mai le FLN, l’organisation indépendantiste algérienne, annonce l’exécution de trois militaires français. Diverses organisations appellent à manifester contre « la démission » des pouvoirs publics, leur incapacité à affronter la situation algérienne.

En fin de matinée le 13 mai, des manifestants européens s’emparent du siège du Gouvernement général. La foule a occupé le bâtiment officiel après une cérémonie au monument aux morts dirigée par les généraux Raoul Salan et Jacques Massu. Un Comité de salut public est en cours d’installation. Massu, au balcon, est acclamé. Pour les militaires, les interrogations sont nombreuses, portant en particulier sur la personnalité capable de résoudre le conflit algérien qui dure depuis trois ans déjà. Le nom du général De Gaulle commence à circuler.

Le soir du 13 mai, les émeutiers sentent la victoire à portée de main, ils veulent que l’armée s’installe au pouvoir.Le 14 mai, c’est l’investiture du gouvernement Pierre Pfimlin. Ce jour là, le général Massu lance un appel au général de Gaulle. Le gouvernement de Pierre Pfimlin, affaibli, ne peut faire face aux « événements » qui secouent Alger. Le 15 mai, le général de Gaulle se déclare « prêt à assumer les pouvoirs de la République ». Les manifestations de fraternisation entre Européens et Musulmans se succèdent sur la place du Forum à Alger. Les événements se précipitent.

Le 19 mai, dans une conférence de presse, « l’homme du 18 juin », se déclare prêt à assumer « de nouvelles responsabilités dans un moment de grande difficulté » pour la France. Le général de Gaulle accepte le 29 mai de former le gouvernement et le 1e juin son gouvernement est investi par l’Assemblée nationale. Le 4, il lance à Alger le fameux « Je vous ai compris ». La IVe République se meurt. Le 28 septembre 1958, Européens et Musulmans (dont les femmes) votent massivement en faveur de la Constitution de la Ve République.

Ces « événements » de Mai 1958 gardent une importance exceptionnelle dans l’histoire contemporaine française. Nous vivons toujours, depuis un demi siècle, avec cette Constitution qui a surgi de la période de la guerre d’Algérie. Une Constitution qui donne un si grand pouvoir au Président de la République, avec son article 16 lui procurant les « pleins pouvoirs », et que la gauche n’a jamais abrogé au moment de son arrivée au pouvoir en 1981. D’autre part, l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle va donner une impulsion majeure à la politique algérienne de la France, qui se terminera, comme on le sait, par l’indépendance de 1962.

Ce changement de cap provoquera un conflit très grave au sein de l’armée française, avec la tentative de putsch en avril 1961. L’indépendance de l’Algérie entraînera une redéfinition majeure du nationalisme français, qui ne fera plus de l’Empire son centre de gravité. Les conséquences de ces journées sont donc très lourdes en terme de politique institutionnelle et de politique étrangère.

Du côté algérien, les « journées de mai » auront pour conséquence l’affaiblissement des « politiques » et la montée en puissance de « l’armée des frontières », dirigée par H. Boumediene qui refusera tout compromis avec le général De Gaulle. Une nouvelle culture, militaire, s’installe dans le nationalisme algérien, dès cette année. C’est pourtant l’autre 13 mai, celui de 1968, qui occupera largement l’espace de commémoration. On peut comprendre l’éclipse de mai 1958 par le fait que la France, emportée dans les années 60 par la fièvre de consommation, a préféré oublier les drames de la décolonisation (massacres de harkis, exode des pieds noirs, amertume des appelés), et a souhaité célébrer l’aspect festif de mai 68, souvenir moins tragique. Une époque se terminait, celle de l’Empire, une autre commençait…

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