Discours à la Cité de l'immigration

Voici le discours que j'ai prononcé à l’occasion du vernissage de l’exposition permanente Repères, le lundi 15 septembre 2014.

 Chers amis qui êtes venus  nombreux ce soir,

 

Je reconnais d’ailleurs parmi l’assistance beaucoup de mes « compagnons d’armes » depuis de nombreuses années, que ce soit sur le plan citoyen, politique, ou des mouvements associatifs qui interviennent sur les questions d’immigration.

 

Je suis très ému ce soir d’être avec vous pour cette nouvelle présidence de cette Cité de l’immigration, de ce musée, qu’importe le terme, de ce Palais de la Porte Dorée qui est magnifique et que vous découvrez peut-être ce soir pour la première fois. Nous dirons donc que c’est le Palais de la Porte Dorée. J’espère un jour que l’on dira, « je vais au Palais de la Porte Dorée », comme on dit aujourd’hui, « je vais au Musée d’Orsay », ou au « Quai Branly », sans forcément en lien avec une exposition précise. Car le lieu est très beau, synthèse du style Art déco, de l’architecture classique française, de l’architecture marocaine,  avec les bas-reliefs en pierre de la façade, les fresques gigantesques à l’intérieur du Palais, et l’aquarium tropical.

Je voudrais dire d’abord mon émotion et la joie d’être avec vous ce soir. Comme vous le savez, je suis moi-même issu non pas de l’immigration, au sens large, mais d’une histoire de personnes qui ont connu l’arrachement, le déracinement, l’exil, avec ma famille à l’âge de 12 ans, de l’Algérie vers   la France. Puis avec la solitude de cet exil, il y a eu l’école républicaine et l’intégration rapide dans la société française par l’engagement politique. Ce parcours, classique, décrit devant vous très rapidement, se retrouve dans une multitude d’ouvrages, de récits consacrés à l’immigration. Le parcours de l’arrachement, de la détresse, de la solitude, et puis apparaissent l’école, l’engagement, la politique, la solidarité, la fraternité, le militantisme, notamment dans l’après 68. Cet itinéraire a été le mien sur une trentaine d’années.

 

Je voudrais également vous dire que, si je suis là ce soir, ce n’est pas simplement en rapport avec une trajectoire personnelle, celle d’un exil bien sûr, et d’un engagement.  Je voudrais souligner une autre dimension, en rapport avec un travail académique, scientifique. Ma première thèse, soutenue en 1978, sur l’histoire de l’immigration était consacrée à un personnage qui avait pour nom Messali Hadj. Il est un grand personnage de l’histoire du nationalisme algérien, lui-même un immigré dans le Paris des années 1920, 1930. Au contact du mouvement ouvrier français, il a pu trouver les ressources, la force, les moyens sur le plan culturel, politique, intellectuel pour avancer sur la voie qui était la sienne, celle de l’indépendance algérienne. Puis il y a eu ma thèse d’État sur l’immigration algérienne, soutenue en 1991, avec mon professeur Charles –Robert Ageron. Dans la préparation de ce travail universitaire, j’ai rencontré dans des séminaires ou des colloques, des chercheurs de premier plan qui m’ont ouvert la voie, comme Abdemalek Sayad, René Gallissot, Ahsène Zehraoui, ou Maryse Tripier, sociologue à l’université Paris 7 où j’ai donné mes premiers cours comme assistant dans les années 1980.  A ce moment-là, j’ai également participé à la « fabrication » des premières expositions consacrées aux immigrés en France, comme celle qui s’est tenue à l’Arche de la Défense en 1990, et qui portait pour titre « France des étrangers, France des libertés » avec Driss El Yazami, et Saïd Bouziri, disparu trop tôt, et à qui je voudrais rendre un hommage particulier ce soir. Je voudrais aussi évoquer la mémoire de Philippe Dewitte, un ami très cher, l’un de ceux qui ont poussé à la mission de préfiguration donnant naissance au Musée de l’histoire de l’immigration.

 

Pour ces raisons là, à la fois personnelles, subjectives et universitaires, intellectuelles, je suis très heureux d’être ici avec vous ce soir.  Je voudrais essayer de donner une impulsion nouvelle à cette aventure qu’est cette « Cité nationale de l’histoire de l’immigration ». Impulsion, parce que la situation est difficile, et il faut l’évoquer. D’abord, il reste très difficile de faire valoir l’immigration dans la société française. Les Français ont du mal à se concevoir, ou à concevoir, ou à accepter l’existence d’une immigration qui constitue, en partie, la nation française. Ce qui peut se comprendre puisque les grandes vagues migratoires qui ont compté dans l’histoire intérieure française, véritablement, commencent au 19ème siècle. L’histoire de l’immigration en France, au niveau des grands flux, démarre vraiment à la fin du 19ème siècle et  se poursuit aujourd’hui. La nation doit beaucoup à des migrants, d’origine européenne ou non européens. Venant d’Outre-Mer, du Sud de la méditerranée, de l’Afrique Saharienne ou autre. Cette dimension est difficile à intégrer, à concevoir, à mémorialiser. Rendre en mémoire la construction d’une France qui doit beaucoup à toutes ces vagues d’immigrants italiens, espagnols, portugais, polonais, juifs d’Europe centrale, tout cela est considérable. Et bien sûr les « coloniaux » venant du Maghreb, d’Afrique Noire. C’est une façon de concevoir l’histoire de France qui est nouvelle, en rupture avec une vision de l’immigration située manière éternelle en dehors, dans les banlieues de l’histoire, en dehors de l’histoire nationale. Alors qu’elle est précisément une part constitutive de la nation, de l’histoire française. Ce musée très particulier, montre l’histoire de France en disant les singularités de cette histoire, celle des étrangers apportant leur pierre à l’édifice national. La difficulté est de montrer l’histoire en train de se faire, de s’accomplir, à la fois celle de la République et celle des diversités, celle des singularités. Ce qui n’est pas une chose évidente, facile.

 

Une autre difficulté, Mercedes Erra l’a dit à l’instant, reste le problème de la reconnaissance politique de cette institution, de cet établissement public. Ce lieu n’a jamais été inauguré officiellement par les plus hautes autorités de l’État, par les Présidents de la République. Jacques Chirac, qui avait lancé, avec Jacques Toubon, ce projet, n’a pas pu l’inaugurer en 2007, comme on le sait, puis le musée n’a pas été inauguré jusqu’à présent. Il y a ce passage nécessaire entre la visibilité culturelle et la reconnaissance politique. A mon avis, cet aspect est tout à fait décisif. Sans le soutien de l’Etat, il sera bien difficile de continuer à prospérer, travailler. Mais je crois savoir que le Premier Ministre, Manuel Valls, et le Président de la République, François Hollande, sont disposés à venir inaugurer très prochainement cette Cité nationale de l’histoire de l’immigration, et je m’en félicite.

 

Il y a une troisième difficulté qui tient d’avantage à la situation générale. Ce musée a été décidé en 2002-2003 et même un petit peu avant d’ailleurs, en 2001 sous le gouvernement de Lionel Jospin, avec l’impulsion d’historiens comme Patrick Weil. Décision dans une situation difficile, celle de vents mauvais, de la xénophobie, du racisme et du refus de l’autre. N’oublions pas la présence au second tour de l’élection présidentielle de 2002, d’un candidat de l’extrême-droite. Il était alors loin le temps où la question de l’immigration se regardait de manière valorisante. Dans les années 1980, il était de bon ton d’en parler.  Vous savez, c’était l’époque du groupe Carte de séjour, du chanteur Rachid Taha, de l’exposition Les Enfants de l’immigration à Beaubourg, avec des défilés, des mannequins, du cinéma, des documentaires de fiction, etc. Aujourd’hui il est beaucoup plus difficile de dire que l’immigration peut être un facteur de chance, de réussite. C’est beaucoup plus compliqué. La situation a changé, et les vents mauvais sont encore plus forts. Lorsque vous évoquez aujourd’hui l’apport des musiciens, des peintres - on ne va pas ici tous les citer -, de Chagall à Modigliani, en passant par Picasso, et lorsque vous citez naturellement les grands écrivains, de Kateb Yacine à Tahar Benjelloun, en expliquant que c’est un apport dans la richesse culturelle française, de sa langue, alors vous passez au mieux pour un naïf, au pire pour un cosmopolite qui vise à détruire par le multiculturalisme la République Française. Le sujet « immigration » n’est pas du tout à la mode. Il est devenu une source de débats, de conflits, de complications extraordinaires.

 

Et bien, il va falloir combattre précisément sur le plan culturel dans les années, les deux, trois ans qui viennent. Il va falloir expliquer, montrer pour faire en sorte que cette question de l’immigration ne soit pas une ligne négative sur le plan politique. Il faut au contraire inverser ce sentiment si répandu, et aujourd’hui majoritaire, devenant même un lieu commun dominant. Dans cette bataille, comment valoriser l’apport migratoire alors que nous sommes dans une situation de fermeture des frontières, de méfiance de l’autre, de l’étranger ? Déjà, énoncer, dire cela, c’est faire preuve d’audace, de courage à contre-courant des vents mauvais.

 

La situation difficile tient donc à la fois à la complexité du projet, celui d’un Musée d’histoire contemporaine, immédiate ; mais elle tient aussi à la difficulté de la situation présente, actuelle. Ce défi, il faut le relever en multipliant les projets, les initiatives. Faire en sorte, bien sûr, que l’Éducation Nationale trouve pleinement sa place dans ce musée, avec le développement de l’histoire de l’immigration dans un récit qui est celui de la société, de l’histoire française, et pas comme une histoire séparée. Il faudra aussi réfléchir à des techniques nouvelles qui empruntent à l’audiovisuel mais aussi au numérique. Aujourd’hui nous vivons dans la révolution du numérique. Cela veut dire intervenir sur Internet, fabriquer des clips, intéresser les jeunes générations qui ne soient pas exclusivement les publics scolaires venant avec leurs enseignants mais tout simplement les jeunes des cités. Cela veut dire aller vers eux mais aussi proposer des spectacles, des initiatives, des débats qui soient en prise avec l’actualité. Pour remonter le fil de l’histoire et inscrire toutes ces questions d’actualité dans la temporalité et la durée historique. C’est un travail de longue haleine mais indispensable pour la société française d’aujourd’hui. Car il y a effectivement des millions et des millions de personnes qui sont dans cette histoire, et qui veulent que leur mémoire soit respectée. Il faut passer, comme le disait Patrick Simon, de la mémoire familiale à l’histoire nationale.

 

Ce musée de l’immigration est une marque de respect pour ces millions et ces millions de personnes qui vivent en France, se sentent français ; et qui, en même temps, veulent faire en sorte que leur originalité, leur singularité soient reconnues. C’est une nécessité. Ce n’est pas simplement un désir abstrait mais une nécessité culturelle et politique que de montrer cela. Non pas, encore une fois, pour séparer, communautariser les mémoires, mais tout simplement pour enrichir le récit républicain. Car être français, c’est adhérer aux principes portés par la République, à la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, en ne s’arrachant pas à ses origines. Ajouter au récit républicain toutes les palettes et toutes les couleurs de son histoire, c’est ce à quoi je vais m’employer dans les années qui viennent.

 

Dans l’immédiat, essayons de mettre en œuvre ces propositions à travers des expositions déjà mises en chantier : celle sur la haute couture par exemple et l’immigration, avec les couturiers qui sont d’origine étrangère, et qui ont apporté leur patte à la culture française, comme Paco Rabane, Balenciaga, ou Azzedine Alaia. Et  puis une exposition avec une réflexion sur les frontières. À une époque, à un moment où en Méditerranée, à Lampedusa, Ceuta et Melilla il y a la tragédie, et ces milliers et milliers de clandestins qui meurent. Aujourd’hui même, on annonce que six cents migrants ont péri en Méditerranée. La Cité de l’Immigration ne peut pas être absente de ce type de problèmes, de débats, d’interrogations posés à toute l’Europe et à la France en particulier. Enfin, une exposition est prévue en 2015, en chantier aussi, consacrée à une des plus vieilles immigrations, passionnante et intéressante, l’immigration italienne en France. Voilà les grandes expositions qui sont prévues. Mais en attendant ces grands moments, il faudra organiser des avant-premières de films, faire venir ici dans ce magnifique lieu de la Porte Dorée des artistes, des vedettes pourquoi pas ; pas simplement des chercheurs, mais aussi des personnalités qui font sens pour l’opinion publique, à la société au sens large.

Voilà quelques mots que je voulais dire simplement devant vous ce soir, sans alourdir le propos et ennuyer tout le monde. Je vous souhaite de passer une bonne soirée en regardant l’exposition permanente sur l’histoire de l’immigration, des « Repères » indispensables, et de contempler ce magnifique Palais de la Porte Dorée.

 

Je vous remercie.

Benjamin Stora, président du Conseil d’orientation  de l’Établissement public du Palais de la Porte Dorée – Musée de l'histoire de l'immigration – Aquarium Tropical.

 

 

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