Les nouveaux profils des migrants qui quittent le Maghreb

L’une des sessions du Forum de Paris, consacré cette année à «l’Union méditerranéenne», évoquera le samedi 29 mars, à l’Unesco, la question de l’immigration entre les deux rives de la Méditerranée. La circulation des personnes reste l’un des sujets majeurs, et les plus difficiles, dans la construction d’un espace politique en Méditerranée.

L’une des sessions du Forum de Paris, consacré cette année à «l’Union méditerranéenne», évoquera le samedi 29 mars, à l’Unesco, la question de l’immigration entre les deux rives de la Méditerranée. La circulation des personnes reste l’un des sujets majeurs, et les plus difficiles, dans la construction d’un espace politique en Méditerranée. Pour essayer de traiter dans cette question, il faut tenter de cerner le profil des migrants qui partent….Dans le quotidien algérien arabophoneEl Khabar du 11 août 2007, on pouvait lire en une : « Selon les dernières statistiques officielles, 500 harragas algériens, âgés de 20 à 30 ans, sont arrivés en Sardaigne en un an. On ignore le nombre de ceux qui ont péri, noyés dans la Méditerranée. »

 

Le 30 août 2007, toujours en une, dans le quotidien El Watan: « Partis de Annaba à destination de la Sardaigne. Plus de 100 harraga interceptés en une nuit ». Le Maghreb, quotidien algérien dans son édition du 29 septembre 2007, parlaient lui de « 2.340 harragas interceptés en pleine mer en trois ans ».Au Maghreb, le mot « harraha » vient de « lahrig », terme ambivalent qui signifie, à la fois, braver l’interdit et brûler ses pièces d’identité.

 

La presse au Maghreb tente de savoir pourquoi, et qui, sont ces hommes et ces femmes, qui décident de partir.Le Jour d’Algérie, sous le titre « Un visa pour la mort », livrait le 29 septembre 2007 les résultats d’une enquête où il s’avère que la majorité des harragas ne sont pas des chômeurs, mais disposaient d’un emploi. Mais, ajoute le journal, «le sentiment d’exclusion, la crainte du chômage, la précarité, le mal-être, le souhait d’améliorer la situation financière, sont autant de facteurs ayant poussé les jeunes à tenter l’aventure de l’émigration clandestine. La majorité des candidats a entre 18 et 30 ans ».

 

Autre indication, très précieuse, donnée dans cette enquête : 38% d’entre eux sont universitaires, et 40% sont de niveau moyen. La migration irrégulière touche par conséquent plus les couches moyennes, qui sont fragilisées par la crise économique, que les couches sociales les plus pauvres du pays. Ce qui remet en question les stéréotypes qui ont cours en Europe sur une migration de la misère venant s’échouer sur les côtes, et qu’il faudrait coûte que coûte contenir, expulser.

 

Le taux d’évolution de ce phénomène touchant les élites intellectuelles a augmenté de 1000 % entre 2005 et 2006. El Watan a même signalé récemment « qu’il y avait des fonctionnaires algériens parmi les harraga ».Ces étudiants et ces professeurs, ces fonctionnaires ou ces informaticiens partent eux aussi dans des embarcations de fortune, des petites barques, des « patéras » où ils risquent leur vie. Eux aussi laissent derrière eux les souvenirs de leur enfance, leurs parents incrédules et désemparés, les amis du quartier et des collègues qui veulent les imiter.

 

Et pourtant, partir n’est pas une décision facile à prendre car l’exil reste une épreuve, et ils le savent, ne serait ce que par les images transmises par les chaînes de télévision, ou les sites de forums fréquentés assidûment par des internautes avides d’ouverture sur le monde extérieur.Ils partent pourtant, autant pour fuir la misère sociale que l’ennui d’un quotidien morne, sans intérêt.

 

Dans tout le Maghreb, les rares salles de cinéma diffusent des programmes sans qualité ; les concerts musicaux de masse peuvent être dangereux pour les pouvoirs en place, car pouvant se transformer en moment de défoulement contre l’Etat. Les lieux de sociabilité, comme les maisons de jeunes ou les salles de spectacles, sont inexistants, et il faut pas s’étonner de voir les mosquées devenir des les seuls lieux où l’on peut se réunir, discuter, évaluer les perspectives d’avenir…

 

Le Maghreb est confronté à la plus grande génération de jeunes de son histoire. En Algérie, au Maroc, en Tunisie, plus 60% de la population a moins de trente ans. Mais l’incapacité de ces pays à répondre aux attentes de ces jeunes peut se traduire par le désespoir, la fuite, l’exil. Des espoirs brisés poussent à émigrer, en risquant sa vie, sans autre garantie que celle de savoir que l’on a essayé. Emigrer, dans l’imaginaire d’une partie importante de la jeunesse maghrébine, est devenu synonyme de délivrance, de recherche d’un Eldorado qui fascine.

 

Cette question migratoire qui frappe en masse la jeunesse scolarisée, déjà formée, ouvre donc l’interrogation sur le lien national désormais en crise. Ceux qui partaient auparavant avaient l’espoir du retour pour aider leur pays, leur famille resté sur place. En attendant ce retour, qui deviendra problématique et mythique au fil des années, les émigrants envoyaient des sommes considérables qui allaient au développement des économies nationales de départ. Le lien national n’était pas rompu, et se renforçait même dans l’exil.

 

La situation s’est modifiée. Ceux qui partent, brûlent leurs papiers d’identité. Cet acte est bien plus qu’un moyen d’échapper aux contrôles des frontières européennes, car celui qui n’a pas de papiers est difficilement expulsable. Il s’agit en brûlant ses papiers, de brûler sa vie, de ne rien laisser derrière soi, de transgresser la notion ancienne du retour, qui n’est plus dans les têtes. Le départ se fait sans espoir de retour.De sorte que cette question de l’exil du sud vers le nord, et qui, rappelons le, ne touche pas seulement les couches les moins qualifiées et les plus pauvres de la jeunesse, doit obliger aussi les pays de départ à s’interroger sur les causes profondes des fuites, à tout prix.

 

La dénonciation perpétuelle de la responsabilité des pays européens dans l’émigration clandestine ne suffit pas. Ce discours officiel masque la responsabilité des Etats, incapables de donner un avenir à leur jeunesse, de les attacher à la construction d’un projet national. Il y a donc urgence à faire rêver, de nouveau une jeunesse impatiente, lui donner les raisons d’espérer…

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