La tentation du pire

 Retour des histoires dangereuses….

Dans le bel ouvrage dirigé par Pierre-Louis Basse et Caroline Kalmy, L'extrême-droite de 1880 à nos jours, Editions Hugo Image, j'ai rédigé le texte suivant, ci-après.

Ce livre est paru en octobre 2013. Il conserve une actualité cetaine......

"Dans les années 60, l’heure était à la libération des peuples du tiers-monde, à la promesse d’un monde fraternel débarrassé des servitudes, à la solidarité collective par refus des « eaux glacées du calcul égoïste ». Le jazz puis le rock triomphaient, et les bruits d’une musique métissée envahissaient les lieux de danse et de divertissement. Toute une génération se lançait avec fièvre dans l’espérance de 1968, et de l’après, ne voulant plus des guerres et des dominations sociales. Bref, le temps colonial paraissait, par exemple, un archaïsme bien désuet que l’on croyait définitivement fini, derrière nous. Les nostalgiques de l’Algérie française semblaient alors appartenir à une époque tellement vieille, absurde, archaïque. Ils étaient certes là. Mais n’arriveraient plus, selon nous, selon moi, à faire entendre leurs voix, mélange de regrets, de revanches et jamais de remords sur les exactions commises pour conquérir une terre située de l’autre côté de la  Méditerranée. Et puis dans ces années 1960-1970, à droite, l’ombre du général De Gaulle s’étendait toujours. Le personnage était haï par l’extême-droite, détesté, devenant un symbole de « bradeur d’Empire ». Putsch militaire échoué en avril 1961, assassinats ratés en 1961-62 par les hommes de l’OAS, campagnes de calomnies : tout avait été tenté contre lui, et son parti gaulliste (autoritaire) deviendra le verrou à faire sauter pour toute une partie de la droite extrême.

Et puis le vieux monde est revenu, avec son cortège d’individualisme et de cupidité ; d’assignation à résidence identitaire et de fanatisme religieux. Les temps anciens de la domination coloniale, qui gisaient silencieusement au fond de la société, réapparaissent à partir des années 1980. Des partisans d’un ordre disparu s’adossent à la réalité des régimes dictatoriaux établis après les indépendances, pour justifier le système colonial. 

Le thème de l’impossible démocratie dans les pays du Sud est repris par le Front national. Ses militants proclament qu’un ennemi intérieur, l’immigré en provenance des anciennes colonies, ronge la société. En 1983, l’année où une marche de cent mille jeunes contre le racisme et pour l’égalité des droits (« la marche des beurs ») arrive à Paris, ce parti fait une première et inquiétante percée aux élections municipales à Dreux.

En 2013, en trente ans, progressivement les discours xénophobes ont gagné du terrain. La critique du « politiquement correct » s’exerce par des reproches incessants adressés aux associations anti-racistes ou féministes. La frontière s’efface progressivement, à droite, entre partisans du général De Gaulle et ceux qui ont voulu l’assassiner. La fille d’un ancien grand responsable de l’OAS devient ainsi député, puis bras droit du responsable de l’UMP, parti issu de l’histoire du gaullisme. Michèle Tabarot, puisque c’est d’elle dont il s’agit, ne voudra jamais se désolidariser des pratiques familiales de l’antigaullisme viscéral.    

La mode est à la réhabilitation de la « mission civilisatrice »  de la France dans ses anciennes colonies ; à la dénonciation des anticolonialistes, coupables d’avoir trahi une nation éternelle ; à l’écriture d’un récit où « les Africains ne sont pas encore entrés dans l’histoire. » Affublés du masque de « l’anti-repentance », de nouveaux intellectuels s’en prennent à ceux qui osent encore critiquer, dénoncer des pratiques criminelles ou d’asservissement de l’Autre, de « l’indigène ». Qu’il semble loin alors « le discours sur le colonialisme », écrit par Aimé Césaire dans les années 50 !

Mais la France ne peut pas rester enfermée dans un monde qui bouge vite, et se laisser prise au piège des nationalismes étroits. Sa jeunesse d’aujourd’hui aspire à vivre l’aventure d’un univers en mouvement, métissée. Et pour cela, veut regarder en face un passé colonial encombrant, pour mieux s’en débarrasser. Toutes les ruses idéologiques déployées, et les discours sophistiqués ne peuvent pas éteindre les désirs de libertés, et de vérité.

Benjamin Stora.

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