L'ambassadeur de France en Algérie, Bernard Bajolet, s'est rendu le 27 avril 2008 à Guelma, à l'occasion de la signature d'une convention de coopération entre les universités de Guelma, Biskra, Skikda et l'université Marc-Bloch de Strasbourg. Il a déclaré que le « temps de la dénégation » des massacres perpétrés par la colonisation en Algérie « est terminé». S'exprimant devant les étudiants de l'université du 8 mai 1945, l'ambassadeur a parlé des « épouvantables massacres » commis il y a 63 ans dans trois grandes villes de l'est algérien: Sétif, Guelma et Kherrata, durant la colonisation.

 

« Aussi durs que soient les faits, la France n'entend pas, n'entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé », a déclaré M. Bajolet. Il a poursuivi son discours en soulignant « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l'époque dans ce déchaînement de folie meurtrière (qui a fait) des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes ».

 

Ces massacres « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d'une tache indélébile », souligne l'ambassadeur de France. Il ajoute que « condamner le système colonial n'est pas condamner les Français qui sont nés en Algérie» et appelle « les deux ennemis d'hier à porter plus haut un message d'entente de concorde et d'amitié ». Son discours se termine ainsi : « Pour que nos relations (algéro-françaises) soient pleinement apaisées, il faut que la mémoire soit partagée et que l'histoire soit écrite à deux (...) Il faut que les tabous sautent, des deux côtés, et que les vérités révélées fassent place aux faits avérés. »

 

M. Bajolet va donc plus loin que Hubert Colin de Verdière, son prédécesseur, qui avait qualifié cette répression de « tragédie inexcusable ». Il parle lui de « massacres épouvantables ». Revenons sur cette histoire dramatique, que les historiens qualifient de prélude à la guerre d'Algérie, qui commencera dix ans plus tard.

 

Le 8 mai 1945, la victoire sur le nazisme est aussi le début d'une tragédie qui endeuilla l'Algérie. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Algérie connaît une effervescence politique de grande ampleur. Le 1er mars 1944 naît l'association des Amis du manifeste de la liberté (AML) qui réclame l'indépendance de l'Algérie. Le 23 avril 1945, les autorités françaises décident la déportation de Messali Hadj, le leader algérien indépendantiste, à Brazzaville.

 

À la radicalisation politique s'ajoute une grave crise économique. Une mauvaise récolte provoque la famine dans les campagnes. On voit affluer vers les villes du Constantinois des milliers de paysans affamés qui, faute de travail et de moyens, se raccrochent aux soupes populaires. Le 8 mai 1945, jour de la signature de la capitulation allemande, dans la plupart des villes d'Algérie, des cortèges d'Algériens musulmans défilent avec des banderoles portant comme mot d'ordre : «A bas le fascisme et le colonialisme».

 

À Sétif, la police tire sur les manifestants algériens. Ces derniers ripostent en s'attaquant aux policiers et aux Européens. C'est le début d'un soulèvement spontané à La Fayette, Chevreuil, Kherrata, Oued Marsa... On relève 103 tués, assassinés dans des conditions atroces, et 110 blessés parmi les Européens.

 

Les autorités organisent une véritable guerre des représailles qui tourne au massacre. Fusillades, ratissages, exécutions sommaires parmi les populations civiles se poursuivent durant plusieurs semaines. Les nationalistes algériens avanceront le chiffre de 45.000 morts, d'autres sources françaises, récentes, avancent le chiffre de 15.000 à 20.000 morts.

 

La connaissance de la période des massacres de Sétif et de Guelma de mai 1945 a beaucoup progressé en France ces dernières années, en particulier grâce aux travaux d'Annie Rey Golzeiger, Jean-Charles Jauffret, Jean Pierre Peyroulou et Jean Louis Planche[1]. Les archives militaires déposées au Service Historique de l'Armée de Terre (SHAT) ont accepté plus rapidement que les archives civiles les demandes de dérogation des chercheurs et ont mis à disposition du public des documents de première importance.

 

Les historiens ont ainsi eu connaissance des faits grâce au rapport du général Henry Martin, commandant du 19ème corps d'armée, chargé de la coordination des forces en Afrique du Nord et donc de la répression. Ils disposent aussi du rapport du général de gendarmerie Paul Tubert, nommé par le Gouverneur Général Chataigneau, à la tête de la Commission d'enquête sur les événements du Constantinois.

 

L'an dernier est paru Les massacres de Guelma Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, (Paris, Ed La Découverte, janvier 2006). Rédigé en 1946, le document présenté dans ce livre est exceptionnel. Son auteur, Marcel Reggui (1905-1996), un citoyen français d'origine musulmane et converti au catholicisme, y retrace - avec des précisions restées inédites à ce jour - les massacres de centaines d'Algériens perpétrés en mai 1945 à Guelma, par des milices européennes.

 

Fondé sur des archives considérables, (archives des ministères de l'Intérieur, de la guerre, de Matignon) et d'entretiens avec de nombreux témoins et acteurs de cette période, le livre très récent de Jean Louis Planche, Sétif, histoire d'un massacre annoncé, dessine un portrait saisissant de la région à la veille de la répression (la misère et les trafics, le marché noir et les déplacements de ruraux), et l'espérance d'une vie meilleure par un soulèvement populaire.

 

Jean Louis Planche écrit que, obsédés par l'idée d'un complot nazi, les communistes ne furent parfois pas les derniers à se lancer dans ces expéditions cruelles. En Algérie, rien ne sera plus comme avant l'épisode tragique de mai- juin 1945. Le fossé s'est considérablement élargi entre la masse des Algériens musulmans et la minorité européenne. Une nouvelle génération entre en scène, qui en viendra à faire de la lutte armée un principe absolu.

 

La guerre d'Algérie a-t-elle commencé à ce moment-là, précisément ? Comme on le voit, ce 8 mai 1945 de Sétif est important et n'a pu s'effacer sous le poids des commémorations de la victoire sur le nazisme. Les historiens ont encore de multiples voies à explorer dans la connaissance de cet événement tragique : les mises en place d'engrenages de la peur, l'attitude des pouvoirs civils français dans la conduite des processus de violence, les séparations communautaires, le passage à l'imaginaire de la lutte armée chez les nationalistes algériens...

 

Cette histoire doit s'écrire à deux voix, entre historiens français et algériens. Autant de faits à connaître pour passer à la reconnaissance des crimes commis. Car la question qui se trouve posée à propos de cette séquence reste celle de la reconnaissance par la France des exactions commises, geste que les Algériens attendent depuis plusieurs années. Les déclarations du 27 avril de l'ambassadeur de France sont un acte très important. Elles contredisent les discours sur « l'anti-repentance » prononcés depuis plusieurs années en France et qui empoisonnent les relations entre la France et l'Algérie.

 

Pour tourner la page, sans l'effacer, la connaissance, la reconnaissance des crimes commis est indispensable. C'est la condition pour affronter sereinement l'avenir, et calmer les mémoires blessées.


[1] Jean Louis Planche, Sétif, 1945, histoire d'un massacre annoncé, Ed Perrin, 2006, 422 pages.

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Pour le 70° anniversaire des manifestations réprimées dans le sang de Sétif et Guelma, l'Huma publie un article sans aborder une autocritique de ses positions prises au moment des faits, sur leur justification et la répression coloniale et je m'interroge sur cette omission, où si ce silence d'aujourd'hui est bien justifié,

Les luttes anti-coloniales font parties de mes centres d'intérêt ( et toujours de mes engagements ). De plus, avec un père militaire de carrière, je suis un des 6/7 millions de métropolitains ayant un lien avec l'histoire de l'Algérie (il y avait débuté sa carrière en janvier 1942, déserté avec des milliers d'autres pour rejoindre les FFL en Tripolitaine, après la campagne de Tunisie, pour y revenir en 1949-61 et quitté l'armée fin 62).

En lisant la gangrène et l'oubli, vous rappelez la condammnation des émeutiers de Sétif er Guelma par le PCA,, et chez d'autres auteurs, j'avais découvert le comportement hostile aux manisfestions et aux émeutiers du PCF et de l'Huma en mai 1945.

Or, dans ses magnifiques mémoires, l'anticolonialiste et militant du PCA Gaston Donnat (qui était au Cameroun en 1945) avance une explication :

Les communications avec l'Algérie étaient très difficiles à ce moment là mais le PCF et l'Humanité ont rapidement corrigé leur position sur le massacre.

En 1953, il reconnait cependant sa gêne devant ses élèves qui lui font remarquer que les ministres communistes n'avait pas quitté le gouvernement,et que certains militants européens du PCF se comportent "comme des colonialistes" (en lui citant des noms)

Aujourd'hui encore, Henri Pouillot reprend les arguments de Gaston Donnat dans un commentaire déposé sur le documentaire de Mehdi Lallaoui  dans Médiapart.

Claude Liauzu dans son "Histoire des luttes anticoloniales en France" déplore leur marginalité et rappelle que le 31 mai 1945, le PCA se félicitait des arresttions comme celle de Ferhat Abbas. Dans le domaine de la rapidité de révision...

Encore mieux, dans l'Humanité du 30 juin 1945, Caballero, son secrétaire, affirme que "ceux qui réclament l'indépendance de la France sont des agents conscients ou inconscients d'un autre impéralisme."

Je pense qu'un devoir de vérité ne se découpe pas, ce que fait pourtant le journal l'Humanité avec cet oubli. Il ne peut y avoir de devoir de mémoire sans devoir de vérité, pour moi, la justice commence par là. J'y suis d'autant plus sensible que mon père (sous officier de carrière) avait été envoyé dans les guerres coloniales (Cochinchine, après la 2°DB, Cameroun et Algérie ) par les reponsables politiques de tous bords  (droites, gauche coloniale et la "respectueuse" avec le PCF)