Benjamin Stora
Historien, professeur des universités
Abonné·e de Mediapart

109 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 nov. 2022

Benjamin Stora
Historien, professeur des universités
Abonné·e de Mediapart

Rue Ali Boumendjel

À la mémoire d’Ali Boumendjel - militant algérien pour la démocratie, la paix et l’indépendance de l’Algérie, assassiné au moment de la « bataille d’Alger » - à l'occasion de l’événement organisé par la ville de Gonesse du 29 novembre 2022, où sera dévoilé la plaque d’une rue à son nom.

Benjamin Stora
Historien, professeur des universités
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Message de Benjamin Stora pour l’événement dans la ville de Gonesse, le 29 novembre 2022, à la mémoire d’Ali Boumendjel.

Je ne peux pas être avec vous aujourd’hui pour des raisons de santé, en ce moment si important. Parce que pour la première fois à ma connaissance en France, sera dévoilée la plaque d’une rue au nom de Ali Boumendjel. Ce militant algérien pour la démocratie, pour la paix et pour l’indépendance de l’Algérie, assassiné au moment de la « bataille d’Alger » le 23 mars 1957, sur ordre d’un officier français Aussaresse, qui a reconnu ce meurtre dans ses mémoires. La bataille pour la reconnaissance de cet assassinat maquillé en suicide a été longue, menée par sa famille, en particulier par sa femme, Malika Boumendjel dont je voudrais saluer aujourd’hui la mémoire. Et aussi par tous ses enfants.

Celui que je connaissais s’appelait Sami, rencontré dans les années 1980 dans le combat pour la défense des libertés démocratiques en Algérie. C’est Sami qui m’a raconté l’histoire tragique de son père, c’est lui qui, sans cesse, inlassablement, a livré cette longue bataille. Je me souviens du colloque qu’il a organisé, « Un homme dans son temps » le vendredi 30 mars 2007, à l’auditorium de l’Hôtel de ville de Paris à la mémoire de son père. Un colloque sous la présidence de Mme Simone Paris de Bollardière qui a rappelé que son mari « a fait acte de désobéissance et a été mis aux arrêts en même temps qu’Henri Alleg, Ali Boumendjel, Maurice Audin, tous ont été torturés ». Avec des invités d’honneur comme le président du Front des Forces Socialiste (FFS), Hocine Aït Ahmed, Henri Alleg, Mme Marie Capitant et Mme Josette Audin.Déjà à cette époque la commémoration du 50e anniversaire de l’assassinat d’Ali Boumendjel, apparaissait comme une séquence mémorielle importante, tragique, du passé colonial de la France en Algérie. Et montrait combien la question de la reconnaissance de ce passé par l’Etat français devenait une question récurrente, cruciale. Dans les rapports de l’Etat français avec la société dans ses différentes composantes, en particulier la jeunesse ; mais aussi dans ses rapports avec les anciennes colonies, en particulier l’Algérie. Pour Sami, je le cite, « une question qui a besoin de réponses sereines, dictées par la justice et l’équité". « Si nous exigeons la vérité et la réhabilitation d’Ali Boumendjel », c’est pour que justice lui soit rendue et que notre deuil soit achevé. Nous sommes dans l’attente d’un pardon qui doit être adressé à l’ensemble du peuple algérien par l’Etat français, pardon sans lequel il ne peut y avoir de traité d’amitié », affirmait encore, mon ami et camarade Sami Boumendjel.

J’ai de mon côté raconté le parcours commencé dès les années 1930 par Ali Boumendjel pour la reconnaissance, et la définition, d’une nation algérienne souveraine, incluant toutes les composantes communautaires d’Algérie ; rappelé qu’il avait milité pour un rapprochement entre les différentes sensibilités du mouvement nationaliste algérien, en particulier entre les militants des courants portés par Messali Hadj et celui de Ferhat Abbas. D’autres intervenants avaient mentionné le rôle, l’importance du rôle de l’armée française dans la prise du pouvoir politique pendant la guerre d’Algérie, et le silence observé malheureusement par certains, à gauche notamment, dans la violation des droits de l’homme.

Je me souviens aussi du texte de Sami que j’ai conservé, en date du 9 décembre 2013, au moment du décès d’Aussaresses. Il écrivait : « Le tortionnaire de mon père vient de mourir, nous n’avons qu’une seule pensée : « qu’il aille en enfer », là où est sa place, tellement il a assassiné la paix en tuant un juste et en le faisant passer pour terroriste. Et en simulant un suicide pour l’humilier jusque dans sa mort. Comme si un juste ça se suicidait… ? (….) Ce tortionnaire avéré et institué s’est constitué comme le révélateur de la vraie histoire des agissements de l’armée française à cette époque, dans leur « bataille d’Alger » en février/avril 1957, dans la mise en œuvre de leurs « pouvoirs spéciaux ». (…). La France officielle institutionnelle ne veut pas nous rendre justice, et reconnaître enfin que la torture fut une pratique permanente de l’armée française durant la colonisation en Algérie. La torture instituée comme instrument de répression des révoltes populaires algériennes. » Et il concluait : « L’obligation d’écrire l’histoire s’impose à nous avec le recul des faits et la distance qui nous est imposée pour qu’éclate la vérité. Pour les générations multicolores et multiculturelles qui constituent la France d’aujourd’hui, une jeunesse avide de justice ».

Sami Boumendjel est décédé un an après, le mardi 2 septembre 2014. Il avait 63 ans. Il a lutté longtemps contre la maladie qui l’a emporté. N’oublions pas aujourd’hui ce militant qui, au-delà de la mémoire de son père Ali assassiné par le général Aussaresses, n’a cessé de porter la mémoire de tous les combattants algériens morts pour leur pays.

Je voudrais terminer en remerciant le maire de Gonesse, Monsieur Jean Pierre Blazy, que j’ai rencontré en 2010 pour la première fois avec l’initiative de Sami. Une discussion avait eu lieu sur la nécessité d’un événement autour de la mémoire d’Ali Boumendjel. Cette promesse a été tenue, et je le salue aujourd’hui.

Après la reconnaissance par le Président de la République de la responsabilité de la France dans ce meurtre, lorsqu’il a reçu les petits-enfants Ali Boumendjel à l’Elysée le 2 mars 2021, la bataille continue pour le respect des droits de l’homme, une société plus juste et égalitaire, et qui doit affronter avec lucidité les passés douloureux.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.