Le phénomène PNL

Face à la déferlante PNL, difficile de rester de marbre. Qu'on aime ou pas, le groupe des frères Andrieu fait parler d'eux et fait événement à chaque sortie de clip. Force est donc de constater qu'il s'agit d'un phénomène et à ce titre, oblige à la réflexion.

 

 © Benjamine WEILL © Benjamine WEILL

Alors que la France se déchire tous les samedis, que les rapports sociaux se crispent à tous les niveaux, que le gouvernement fait la sourde oreille à la détresse populaire et que les individus renvoyés à leur responsabilité individuelle malgré leur investissement dans des mouvements collectifs, le groupe PNL composé de deux frères ADEMO et N.O.S, a fait irruption dans le paysage numérique avec son clip Au DD, pour ne plus lâcher depuis vendredi dernier, le devant de la toile.

PNL - Au DD [Clip Officiel] © PNL

Au-delà de la question qualitative de leur production musicale (tant dans les prods que dans les lyrics et les flows) qui relève de la subjectivité et des goûts de chacun, ce groupe incarne une forme de résistance à l’air du temps jusqu’au sein du rap game. PNL est un phénomène au sens fort du terme si l’on se réfère à la définition donnée par le Larousse : « Personne ou chose qui se fait remarquer par son caractère exceptionnel, extraordinaire, singulier ». Les trois adjectifs sont utilisés pour qualifier toutes leurs sorties médiatiques qui sont à la fois rares (donc exceptionnelles), toujours surprenantes et à contrecourant de la norme actuelle (donc extraordinaires) et originales (donc singulières). Le phénomène PNL né en 2014 continue d’agiter, de surprendre, de remuer, de cliver renforçant leur dimension phénoménale toujours selon le Larousse : « personne qui sort de l’ordinaire, qui surprend par son originalité, son caractère excentrique ».

PNL, PAR LES SENTIMENTS (Analyse Au DD) © Le Règlement

Tantôt considérés comme un phénomène de foire, une monstruosité rapologique, tantôt portés au panthéon du rap game, PNL fait parler mais surtout fait penser. Pire, en tant que phénomène, il oblige à penser, appelle la pensée. Si l’on admet avec Kant (Deuxième conclusion de la Critique de la Raison Pure) que le phénomène est ce qui nous apparait par nos sens, notre dimension sensible, l’art en soi est un phénomène (au-delà de l’appréciation qualitative et esthétique) qui interpelle notre capacité de jugement (entendue comme le siège de la réflexion).

Cette réflexion spécifique sur les phénomènes est un courant philosophique issu du 20ème siècle et notamment par Merleau-Ponty selon lequel, la fonction du philosophe est « d’enregistrer le passage du sens » (Eloge de la Philosophie) à travers la perception générée par le phénomène. Perception qui met en jeu autant notre dimension sensible, émotionnelle, affective et notre capacité à nommer, à comprendre, à rendre intelligible. Autrement dit, la perception relie notre esprit et notre corps, fait sauter l’opposition entre sensible et intelligible, entre le rationnel et l’affectif. Elle est foncièrement subjective, mais n’en demeure pas moins un indice de vérité qu’il s’agit de mettre au jour par une analyse des enjeux et des effets du dit phénomène.

Merleau-Ponty - Sensible Objects (English Subtitles) © Eidos84

Que nous dit donc, que nous enseigne donc le phénomène PNL ? En quoi est-il un véritable phénomène ? Que nous indique t-il ? Que révèle t-il ? Si le phénomène nécessite une réflexion sur le sens, encore faut- il entendre le double sens du terme. En effet, le sens est à la fois une direction indiquée (ce que cela pointe comme perspective possible) et une signification profonde (ce que cela révèle du monde actuel). En somme, une réflexion sur la phénoménologie de PNL suppose d’être à la fois dans une réflexion sur ce que le groupe incarne aujourd’hui, propose comme lecture du monde, façon de l’habiter et de s’y mouvoir, tout en considérant ce qu’il induit comme mise en perspective, ouverture des possibles. Cette double réflexion suppose une certaine gymnastique intellectuelle pour être à la fois ici et maintenant (description des faits manifestes) et dans une réflexion sur les possibles (analyse des faits latents).

Philosophie de la conscience (7): Phénoménologie © Michel Bitbol

Prenons les faits d’abord. Le nom du groupe déjà PNL sonne aux oreilles des psychologues comme une référence à la programmation neurolinguistique, à la fois à l’origine de la communication non violente, mais aussi pierre angulaire des théories de la communication, utilisée dans la publicité, les départements de ressources humaines etc. Pourtant, fait surprenant pour certains, le nom du groupe n’a rien à voir avec les théories de la communication et du management qui visent à « agir sur les comportements au moyen du langage » issues de Blander et Grinder dans les années 70 aux Etats Unis. PNL est un acronyme pour Peace And Lové, qui détourne l’adage hippie du Peace and Love pour jouer sur la dimension argotique du dernier terme, signifiant l’argent et non l’amour.

Autrement dit, dès leur nom, les deux frères Andrieu jouent sur l’ambiguïté des termes. Ce n’est pas l’impact du langage sur les comportements qui les anime, mais quelque chose qui se situe entre l’amour et l’argent et la proximité de ces deux éléments dans le monde moderne amenant parfois à les confondre : « j’remplace centimes par sentiments, mon cœur se transforme en billets» (A l’ammoniaque) , « pas plus de haine que d’amour que j’largue entre mes tours » (Au DD), « Et j'suis la pomme pourrie qui s'écarte du panier/J'nique ma solitude tant que les poches sont bien accompagnées » (Le monde ou rien).

PNL - A l'Ammoniaque [Clip Officiel] © PNL

En somme, l’ambigüité tient déjà au fait que les frères brouillent les pistes sur leur message profond. D’un côté, ils transforment les codes en remplaçant l’explicite des textes de rap en implicites permanents qu’il s’agit toujours d’interpréter tant dans les images que les effets de sous textes, de l’autre, ils reprennent à leur compte les recettes efficaces en se les réappropriant et les poussant à l’extrême. Ainsi, le texte est épuré de toutes fioritures (déterminants compris), les mots retournés pour signifier leur caractère réversible et les oxymores sont pléthores. PNL joue avec les mots, avec le langage, mais surtout avec les images associées aux mots.

Ce n’est pas tant le signifiant que le signifié qui les intéressent et qu’ils dessinent par petites touches à grand renfort de clips magistraux et d’apparitions aussi rares qu’exceptionnelles. L’association signifiant/signifié constitue pour Saussure le « signe linguistique », habituellement appelé le mot. Le signifié désigne la représentation mentale du concept associé au signe, tandis que le signifiant désigne la représentation mentale de la forme et de l'aspect matériel du signe. Et c’est précisément ce dernier qui est utilisé pour modifier le premier. Comme Magritte avec son fameux « ceci n’est pas une pipe », PNL nous amène à questionner nos représentations tant sur le rap lui-même, mais aussi sur la communication et le système médiatique.

Sans jamais les nommer directement, c’est toujours en filigrane de leur univers : mettre au jour, révéler l’inconsistance du monde moderne, ses paradoxes et sa pente décadente, voire dépressive. En somme, on pourrait y entendre : « ceci n’est pas le monde, mais le mien » ou « les images sont belles, car le monde est moche ».

PNL - Le monde ou rien [Clip Officiel] © PNL

Jouant à la fois de la désillusion et du désenchantement du monde actuel, perdu entre paix intérieure pour atténuer les démons liés à une vie qualifiée de sauvage (les références sont nombreuses à la « jungle » du terrain et aux « singeries » qui s’y font, voire carrément à Mowgli du livre de la jungle) et nécessité de faire des lovés, à savoir l’argent du bizness pour assurer ses besoins d’existence, faute d’accéder à des positions sociales valorisantes, PNL bouscule les codes.

Dans jusqu’au dernier gramme, ils interpellent le public : « Igo, la vie est moche, donc on l’a maquillée avec des mensonges », rappelant ainsi que l’image de soi n’est pas forcément vérité et que l’apparence ne fait pas l’existence. Contrepied, voire pied de nez à l’air du tout image où l’instagramer et l’influenceur font lois, Ademo et N.O.S jouent sur les deux tableaux. « Nique ta célébrité et nique ton buzz » (DA) nous disent ils à longueur de texte, alors qu’en termes de célébrités et de buzz, ils maîtrisent cet art à la perfection.

PNL - DA [Clip Officiel] © PNL

Se jouant des codes actuels, les deux frères retournent la tendance. Quand la plupart des artistes rap en vogue estiment (maison de disques à l’appui) que le succès tient à l’omniprésence médiatique, PNL se fait très rare. Quasiment aucune interview (à part celle donnée au magazine anglais the Fader), ils tiennent à maîtriser leur communication et à rester leur propre chef de projet. Pas de distributeur, pas de maison de disque, pas de featurings sur leurs albums, des ingés sons choisis par leur soin et ce quelque soit leur origine musicale, ils font évoluer l’ADN du rap comme une mutation génétique, phénomène s’il en est.

Groupe hybride, chantant sur autotune tant et si bien que la vérité de leur voix ne nous est pas accessible, proposant tantôt un flow cloudy et des phases de kikage plus classiques, ils interpellent tant au sein du rap game qu’en dehors. Pas besoin d’être un afficionado du rap pour écouter du PNL, car tout en reprenant des éléments d’esthétiques HIpHop, ils ne s’y arrêtent pas. Le jogging/basket habituel prend des couleurs nouvelles, les cheveux repoussent, se lissent, les vêtements larges font place au skinny, générant le caractère androgyne longtemps raillés par les boss du game, mais aujourd’hui adopté par beaucoup.

Changement de style vestimentaire, mais pas que. Avec PNL, le grand renversement tient aussi au rapport entre clip et texte. Alors que longtemps, les images d’un clip venaient appuyer le texte pour venir signifier la sombritude du monde d’en bas, la violence des rapports sociaux, la difficulté à vivre ensemble, PNL propose des textes sombres aux images éclairées, lumineuses, voire même grandioses. Le clair et l’obscur se retrouvent désormais réunis en un seul mouvement, oscillant entre envie de dominer le monde (thème classique du rap français en référence au Monde est à nous de la Haine) et aveu de faiblesse et de vulnérabilité face au monde et ses turpitudes.

Le nihilisme (3/5) : Schopenhauer et la genèse du nihilisme moderne © Rien ne veut rien dire

Oscillant entre un nihilisme moderne et un esprit de conquête quasi wagnérien, PNL s’inscrit dans la lignée des artistes dramatiques qui tentent par leur art de répondre à des questions existentielles : « je sais pas ce qu’on sera dans dix ans, mais disons que pour l’instant, j’fais tomber mes zitounes en pissant » (oh la la). La rareté de leur apparition leur permet de garantir un succès indéniable à chaque sortie, comme l’a montré la récente sortie de Au DD après presque 2 ans et demi de silence (Dans la Légende est sorti en septembre 2016), ayant atteint le million de vues en quelques minutes dès sa mise en ligne.

Etonnant, quand on sait que les experts en communication recommandent d’occuper sans cesse le paysage médiatique pour assurer la notoriété. PNL démontre le contraire. Pas besoin d’une communication large, de faire le buzz avec des clashs, d’être présents sur tous les réseaux sociaux. Non, PNL montre qu’une communication de qualité peut être ciblée, incisive, originale. Ne pas être dans la tendance, n’est-ce pas le signe du génie ? Telle est la question posée par PNL.

Seul l’avenir dira s’ils restent effectivement dans la légende. Seuls eux savent à quoi tient leur succès, ce qui les motivent pour agir comme ils le font, mais quoi qu’il en soit, ils semblent bien être devenus les rois de la jungle, comme Simba. Chacun de leur clip est un événement tant dans la forme que dans les conditions de réalisation. Ils proposent des grands espaces quand le genre était jusqu’alors cantonné aux dalles de cités, utilisent des drones, mettent en scène des chorégraphies travaillées et réfléchies.

C’est toute l’esthétique Hiphop qui à la fois s’y retrouve et s’y dilue. Pire, le clip prend le pas sur le titre. L’un et l’autre ne sont plus dissociables, ils sont pensés ensemble, voire même le clip donne le ton du texte. Le clip n’est donc plus une mise en valeur du titre, mais le titre vient mettre en valeur le clip, comme dans une musique de film.

PNL - Oh Lala [Clip Officiel] © PNL

La tête à l’envers, le rap ne sait plus à quel saint se vouer depuis que le 91 en a pris les rênes. Les Tarterêts et Corbeil Essonnes doivent désormais plus leur renommée à PNL qu’à Dassault, signifiant par là même que l’art peut avoir un impact plus politique que les dirigeants. Alors que les politiques ne cessent de prôner les divisions et attisent les divergences au sein de la population, PNL l’air de rien, renvoient sans cesse à la fraternité et au collectif. Ce n’est pas le système qui les porte, puisqu’ils l’ont refusé, mais bien la famille (QLF), leurs frères, leur entourage.

Loin de s’être faits seuls, comme certains le revendiquent, c’est bien grâce aux autres qu’ils en sont là, ces autres qui ne sont pas Le système, Le réseau (ou les réseaux) mais un système, un réseau en soi, des relations réelles et non virtuelles. En somme, le plus intéressant dans le phénomène PNL , c'est qu'ils réhabilitent la notion de collectif, de fraternité.

Leur notoriété tient en un pied de nez au système médiatique qui survalorise l'individu et l'égo personnel. Tout en jouant sur l’image médiatique, ils se font discrets, ne nous donne pas leur vie intime à voir, jouent des codes actuels pour les détourner et surtout insiste sur l’amour familial et la nécessité d’être ensemble.

PNL - J'Suis QLF [Clip Officiel] © PNL

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