Le hip-hop comme expérience esthétique fondamentale, partie 1

Si l'expérience esthétique est fondamentale dans l'éducation en générale et dans l'appréhension de l'histoire de l'art en particulier comme le montrait John Dewey, force est alors pour nous d'interroger comment les arts de la culture HipHop y participent. Comment oeuvrent-ils aussi pour le patrimoine de l'humanité? Comment les utiliser dans une perspective éducative?

 © Benjamine WEILL © Benjamine WEILL

L’expérience esthétique est un concept développé par John Dewey dans Art as experience (1934). Elle s’effectue à un double niveau. D’une part, le spectateur est mis en mouvement, par l’œuvre d’art et ainsi la reçoit activement. D’autre part, en évoquant ce que l’œuvre a produit en lui, il participe de l’histoire de l’art dans son ensemble.

Pour que cette critique soit constructive pour l’ensemble, elle suppose de se défaire des normes et appréciations du passé pour être tournée vers le futur. L'oeuvre ne s’évalue pas à l’aune de codes institutionnalisés, mais toujours à partir de ce qu’elle révèle, au sens phénoménologique du terme. Elle nous donne des indices de ce que pourrait être le monde. Elle nous permet de confronter nos perceptions du monde, voire de les modifier.

Par l’expression de son ressenti face à l’œuvre, la rencontre entre plusieurs perceptions devient possible, chacun expérimente que l’autre perçoit à la fois comme lui et différemment de lui et ouvre la possibilité du dialogue. Dialogue et rencontre suppose de faire aller ensemble la différence entre les individus, l’isolement des consciences et dans le même temps, le partage d’un langage commun.

Par l’art, c’est la sensibilité qui reprend ses droits car c’est à elle qu’il s’adresse. Non pour s’y réduire, mais pour révéler ainsi la double dimension de l’humanité : la sensibilité et la rationalité.  Sans sensibilité la rationalité est creuse, vide, froide. Sans rationalité, la sensibilité est aveugle, insensée, indéfinie et floue. L’art et l’expérience esthétique sont l’endroit de la réversibilité de l’émotion en langage et d’un langage en émotion.

L’art vient faire parler le sensible, il éveille nos sens. A ce titre, il ne peut se réduire à une certaine conception de ce que devrait être l’émotionnel mais suppose de reconnaître que « tout être humain vit des expériences esthétiques qui disent le rapport au monde de chacun » (John Dewey). Il n’y a pas de hiérarchie dans les expériences esthétiques, toutes sont équivalentes et toutes sont patrimoine de l’humanité. 

L’expérience esthétique est donc existentielle et suppose d’être inscrite dans une perspective éducative entendue comme ouverture sur l’avenir et soutien à l’épanouissement de soi au milieu des autres. Même si l’expérience esthétique se vit spontanément et ne souffre donc aucun apprentissage, son expression, sa traduction et le sens qu’elle révèle à chacun le nécessite.

Josman - Factice © Josman

Pour ce faire, la relation éducative implique que l’enseignement ne soit pas descendant à partir d’un savoir pré-acquis et à transmettre, mais qu’il ait pour objectif de faire valoir, faire émerger, le savoir enfoui en chacun, le faire advenir. L’expérience esthétique suppose donc une éducation spécifique qui valorise le savoir empirique, sensible. L’éducateur est alors investi de faire accoucher ce savoir à chacun. Parler d’éducation esthétique suppose de valoriser cette expérience première.

Elle permet à chacun d’avoir une conscience de soi comme étant valable comme les autres. Elle est existentielle car elle permet de signifier la manière dont chacun prend position au sein du monde, sa perception et son point de vue sur lui. Chacun exprime (inscrit en dehors de lui) quelque chose de son intime (de ce qui n’est pas donné à voir d’emblée sans volonté de la personne).

Si cette expérience n’est pas reconnue comme telle, dans sa valeur existentielle sans hiérarchie ni jugement de valeur, alors elle génère des sentiments d’exclusion. L’éducation esthétique a donc comme point de départ la valorisation de toutes les expériences esthétiques quelles qu’elles soient.

Cette expérience fait aussi événement, en ceci qu’elle modifie fondamentalement le rapport au monde. L’événement relève de la surprise, de l’inattendu et produit un changement de perception. L’expérience esthétique fait donc événement puisqu’elle modifie le rapport de l’individu au monde par l’émotion nouvelle qu’elle génère. L’éducation esthétique repose donc sur la reconnaissance de la puissance de l’expérience esthétique en tant qu’événement. Par cette expérience, s’abolissent les frontières entre soi et l’autre et se construit un pont pour se rejoindre, sans se confondre.

Parlons d'images #7 - Philippe Meirieu : les pratiques artistiques et culturelles à l'école (2013) © lacitebd

Cette transmission s’établit dans une relation horizontale mais aussi plus ascendante que descendante. C’est le participant qui dispose de la matière, pas le tuteur qui n’est qu’un maïeuticien. Elle est aussi constitutive d’une révélation à soi-même puisqu’elle permet donc d’expérimenter le possible et de développer l’imaginaire.

Une éducation créatrice et esthétique suppose « l’ouverture des possibles par l’adaptation nécessaire de l’imaginaire au réel » (Alain Kerlan). Les rêves en sont le carburant même s’ils peuvent paraître « délirants ». C’est pourquoi, l’éducation créatrice induit d’accepter une forme de surprise, de choc qui fondent l’événement esthétique.

Toutes les formes d’expérience esthétique sont phénoménologiques car elles ouvrent sur la complexité : la réversibilité entre le sensible et le rationnel, l’expérience de soi à travers l’expérience d’autrui, l’articulation entre idéal et réel, mise en perspective de l’un et de l’autre. Elle vient modifier durablement notre perception du monde, en ouvrir de nouvelles perspectives jusqu’alors insoupçonnées. N’est-ce pas précisément ce que vise le HipHop dans toutes ses dimensions (textuelles, picturales et dansantes) ?

Le Hip-Hop appelle les sens, le mouvement avant de mettre en branle la pensée. Alors que la culture dite classique divise les activités intellectuelles des autres, voire les oppose, le Hip-Hop vient signifier que l'un et l'autre s'articulent et se confondent.  C'est à partir du corps que se reçoit le son, les vibrations qui me mettent en mouvement. La force du discours tient avant tout au rythme impulsé. La qualité textuelle et poétique ne suffit pas (ce qui distingue le rap du slam).

Faire danser, ressentir le son, ouvrir les perspectives visuelles, telle est l’expérience esthétique Hip-Hop. Pas besoin d'être un danseur aguerri pour prendre du plaisir, le ridicule ne tue pas, ici tout est permis. Par la danse, la rencontre est visée, celle entre les mondes, entre les initiés et les novices, les plus jeunes et les plus vieux, les hommes et les femmes. C’est le mélange des corps qui se dessinent, la rencontre sensible, sensuelle des êtres.

Karima, danseuse de la compagnie Aktuel Force, constate qu’à travers le cercle ouvert par la danse, tout le monde s’investit sans craindre le jugement. L’objectif n’est que de ressentir ensemble et de le faire partager par le corps. Elle utilise par exemple le « passe-passe » qui consiste à transférer le mouvement d’un corps à un autre pour favoriser la mise en lien entre les participants.

Kanti, danseuse de la compagnie Quintessence et éducatrice de jeunes enfants, exprime que « Mettre en place ces temps avec les enfants ne nécessite aucune limite d’âge, ils sont accessibles bien avant la marche et la parole. Un regard, une mimique, un petit doigt qui bouge suffisent à dialoguer et dire « Nous sommes ensemble ici et maintenant toi et moi, tu n’es pas tout seul, nous faisons corps ».

A ses yeux, l’objet de ces ateliers est essentiellement d’être « dans un partage, une expérience commune sans forcément passer par l’intellectualisation. C’est ce qui m’a plu dans ce type de médiation, car pour un petit enfant, mais aussi pour un adolescent mutique ou avec des troubles ou une personne déficiente, ce que tous partagent c’est le corps qui est là. Il suffit de le convoquer notamment par le rythme, les percussions ».

Aktuel Force Karima © karimaaktuelforce

La dimension rythmique du Hip-Hop est donc le premier élément de compréhension du monde qu'il raconte. Il « convoque » le corps qui est notre dénominateur commun. Par le rythme, l’expérience esthétique affleure déjà. Ce rythme qui est à la base de l’existence elle-même (rythme des battements de cœur, le rythme de la marche, biorythme) est aussi la base du HipHop.

Alors que dans les autres courants musicaux, le rythme a vocation à se fondre dans la mélodie, à n’être qu’un support pour permettre son dépassement, considéré comme une base sur laquelle va s’échafauder l’œuvre, dans le HipHop le rythme est mis à l’honneur. Le beat induit un flow selon la vitesse de l’enchaînement des « battements par minute » - BPM. Fisto, rappeur stephanois raconte être « souvent appelé pour des ateliers slam, mais comme je viens du rap, j’écris forcément en rythme ce que le slam n’intègre pas. Ce rythme je le relie à l’amour de la punchline et de l’humour que je cherche à transmettre ».

Selon Kohndo, rappeur parisien, « pour exercer ces pratiques-là, il faut des compétences en termes de rythme ». Avant même de s’attaquer au rythme textuel, c’est le rythme musical qu’il s’agit d’appréhender en jouant « de la percussion avec son corps par exemple, faire du beatbox, changer à plusieurs voix, utiliser des outils comme un boucleur, des instruments. Toujours, il s’agit d’appréhender le rythme par la sensation. La musique s’appréhende d’abord à partir de nos sens. Le travail sur le texte c’est autre chose. » Le rythme de la prose ou du son est donc toujours au cœur de ce qui fera HipHop ou non.

Kohndo - La Partition © kohndo

Les mouvements sont aussi décomposés dans chaque phrasé chorégraphique pour être scandé, cassant ainsi les codes de fluidité jusqu’ici admis qui définissaient la perception de l’harmonie. Ces mouvements se transforment en écriture spécifique HipHop. Ils peuvent être accélérés ou ralentis selon les besoins et les potentiels du public. Le mouvement est originel et se retrouve partout.

Néanmoins, il suppose d’être entendu et compris comme une expression de la personne, expression qui peut être bridée par les codes sociaux. La liberté de mouvement du corps n’est pas toujours valorisée socialement et notamment avec les codes scolaires. A croire que le métier d’élève se concentrerait à faire taire (ou « désapprendre » dirait Kanti) son corps.

Il s’agit de casser quelque chose de l’apprentissage académique pour revenir aux racines du mouvement, aux potentiels du corps. « Avant trois ans, il y a une disponibilité et peu d’attente en lien avec le regard de l’autre, la pression ou le résultat. Après ils rentrent à l’école et là ils intériorisent tous les codes qui leur font désapprendre leur corps. L’idée est qu’ils puissent s’exprimer de manière libre dans l’esprit de la danse, même si aujourd’hui, elle devient elle aussi très institutionnelle et il faut casser ça aussi maintenant. »

Pour Bows, éducateur spécialisé et graffeur, le trait du graffiti est la pâte de l’artiste. Il est en soi révélateur de son art. « Le trait est un geste que je relie au verbal. Dans la précision d’un tracé, s’observe le rapport de chacun au détail qui vient faire toute la différence. C’est par ce détail que s’exprime quelque chose de la personne. Le dessin est un ensemble de tracés. Il y a un sens à chaque chose, c’est pareil pour les traits dans le graff ».

Graffiti - Rake43 - Abandoned Factory in Seville © Rake43

En somme, la culture HipHop tient essentiellement en la manière dont chacun expérimente son propre rapport au monde, exprime son rythme propre, communique son point de vue sur le monde. Pour ce faire, nul besoin d’avoir des prérequis en matière d’histoire de l’art. Le HipHop est expérience esthétique, puisqu’il révèle à chacun sa puissance esthétique, sa capacité à ressentir, à vibrer, à être en communion sans pour autant se connaître au départ.

Le HipHop est un monde de rencontres, de gestes partagés, de communion autour d'un beat, d’un ensemble de traits. C'est par les mouvements du corps, la manière dont chacun bouge, ressent et vit que le Hip-Hop s'anime. Pour cela, il repose aussi sur un état d'esprit, une manière d'être qui défie les lois de la gravité, de la grammaire, de l’harmonie.

 

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