Le rap comme la philosophie use du langage pour exprimer l'humanité

Il y a quelque chose de vulgaire dans la parole, quelque chose de bassement rationnel, qui vide de leur force les événements. Quand les expériences de la vie dévoilent à celui qui les vit l'intensité de l'émotion, il ne peut en rendre compte par les mots sans les vider de leur substance. C'est pourquoi le rap, en tant qu'une des formes actuelles de poésie use des mots pour mettre au jour les aspec

                Si "Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition"[1] n'est-ce pas cette universalité que cherche Scylla dans son nouvel album[2] : "Comme toi je ne suis peut-être pas ce que je semble être/Je me croyais différent des autres mais cette enveloppe charnelle n'est qu'un masque/Je porte en moi les chromosomes de l'Humanité entière"? (Qui suis-je?) Pour faire advenir l'universel à partir de son expérience individuelle, encore faut-il interroger l'authenticité du langage, là où tout bouge et se transforme. Interrogeant"Mais d'où me viennent ces mots ? D'où ? D'où me viennent ces souvenirs ? D'où me viennent ces goûts ? D'où ? D'où me viennent ces soupirs ? D'où me viennent ces routes ? Les sens ? Qui suivre ? D'où viennent ces doutes ? D'où ? De quand ? Qui suis-je ?", c'est l'histoire affective et émotionnelle que chaque mot trimballe dans son sillon une histoire qui est appelée pour mettre au jour les différentes strates de sens et de représentations enfouies.

La réflexion demande un effort pour atteindre son but: "dévoiler l'irréfléchi", l'impensé et par là "le changer, ne serait-ce qu'en sa vérité"[3]. Il faut creuser à la manière d'un archéologue pour en découvrir les racines invisibles. Cela demande le courage de s'affronter et une certaine maturité pour y parvenir: "On a beau mentir sur ce qu'on est. Un jour nos vérités percutent nos illusions de plein fouet." (Kery James, Paradoxal) Tant que cet irréfléchi, ce qui n’a pas été observé et mis à distance, n’est pas révélé, il reste pris dans les filets de l'émotionnel qui échappe au rationnel. Est-ce que le rap n'est pas une façon de dépasser le traumatisme ? En mettant en rythme les mots, se retrouve la dimension émotionnelle que le langage rationnel empêche. Une des fonctions du rap n’est-elle pas de rendre audible le traumatisme et le transformer en force ? "Tout ce que j’ai souffert par sa faute a renforcé mon mental" (KT Gorique Que du love ?) ou pour garder un cap là où tout branle ? "J'essaie de garder l'équilibre, malgré mes mauvais penchants" (...) "Entre ce que je dis et ce que je fais/Y'a quelque chose de paradoxal" (K. James). N'est-il pas nietzschéen, au sens où « nos vraies expériences capitales sont tout sauf bavardes »? En révélant autant les impensés sociétaux que les impensés intimes, le rap est engagement. L'artiste se donne en gage, s'expose jusque dans ses profondeurs.

Comment dire l'indicible? En kikant. Se relie alors le singulier au collectif, le subjectif à une forme d’universel: "Je ne sais pas si mon idée te paraît très valable/Mais entre nous, il y a comme ce lien entre de vieilles âmes" (Scylla Enchanté). Le rap vient traumatiser la culture, en ceci qu’il énonce ce qui voudrait être caché, indique nos impensés. Le propre du trauma est de ne pas avoir de sens logique, d'être au-delà de toute possibilité de compréhension par les instruments qui sont à notre disposition. Il indique par le silence auquel il oblige combien il nous agite, combien il est présent à soi, sans pour autant qu'il puisse être dit. Il plane, rôde, effleure la pensée mais ne s'y niche jamais. Il reste en suspens et n’est dépassé qu’une fois exprimé. Sans quoi, il parle malgré nous, à travers nous et génère nos paradoxes: "Des mots sans conviction, des silences qui en disent long. On cherche le pardon, nos rancunes sont bruyantes. On prend l'air confiant, nos angoisses sont stridentes." (K. James).

Le trauma n'est dépassé que par le retour à l'émotionnel qu'il suppose. Il est fondamentalement hors rationnel. Il vient signifier par sa force négative, combien la parole peut être pauvre quand il s'agit de dire l'émotionnel. Elle réduit nécessairement la puissance qui nous envahit. Nietzsche[4] en dira que "dans tout discours, il y a un soupçon de mépris". Ce qui est méprisé, c'est l'émotionnel qui reste pourtant la sève de la vie comme l'a bien compris KT : "Ne pense pas, ne pense pas que taire tes sentiments t’aidera. À te sentir fort, c’est comme ça qu’on se cabosse. N’essaye pas, n’essaye pas non plus de faire semblant. Donner son cœur malgré les risques, voilà le paradoxe."

Il y a quelque chose de vulgaire dans la parole, quelque chose de bassement rationnel, qui vide de leur force les événements. Quand les expériences de la vie dévoilent à celui qui les vit l'intensité de l'émotion, il ne peut en rendre compte par les mots sans les vider de leur substance. C'est pourquoi le rap, en tant qu'une des formes actuelles de poésie use des mots pour mettre au jour les aspects émotionnels qui s’y nichent. Toujours, c’est un exercice de style, une manière de dévoiler ses indicibles. Le plus grand indicible restant notre rapport à la mort, celle-ci s'immisce régulièrement et revient comme une rengaine sur l'absurdité de la vie qui nous guide vers sa propre annulation.

Tant Scylla dans Vivre ou En attendant la prochaine vie, que Nakk Mendosa dans Mama ou Kool Shen dans Un Ange dans le Ciel, tous rendent compte de notre cécité face à notre mortelle condition : le monde s'obscurcit, perd sa vivacité, ses couleurs. Bien que nous la sachions inévitable, elle demeure impensable et le traumatisme qu'elle engendre nous impacte, nous transforme. "Mon visage aussi s'est ridé, mon cœur lui, s'est bridé/Un truc en moi ce matin là s'est brisé" (Kool Shen). "Quand ma p'tite sœur est partie/Je crois qu'un peu d'Mama aussi/Je crois qu'un peu de moi aussi" (Nakk). Comment décrire ce "truc", comment sortir de cette impasse où la conscience de la finitude induit l'impossibilité à trouver les bons mots pour lui donner une forme acceptable? "Et même si j'réponds, ça va merci/J'ai dans la bouche comme un mauvais goût d'inertie/J'essaye de le masquer, mais c'est dur Vivi, j'te jure ouais, putain, c'est dur/J'ai l'impression qu'il y a plus rien, j'ai peur en fait " (Kool Shen)

Nous sommes à la fois seuls face à nos traumatisme et liés par eux aussi : "On ne s'est jamais vu mais on est lié. Si tu ne me crois pas approche et fixe bien le fond de mes yeux. Tu verras une part de toi y briller. Je ne peux pas t'expliquer pourquoi mais on est lié" (Enchanté - Scylla). Seulement, pour dire ces indicibles, les mots seuls ne suffisent pas. Par l'agencement d’une grammaire, le choix d’une rime, d’un verbe, l’artiste sème un chemin qui guide l'autre dans la découverte des profondeurs et l'absurdité de la condition humaine. Histoire de rester en lien, de sortir de l'isolement, de s'inscrire dans une histoire de l'humanité où d'autres avant nous ont perçu et ressenti cette même peur de la mort, ces expériences traumatiques, cette vulnérabilité qui se cache derrière nos "masques de chair". C'est dans cette infinitude de l'humanité, au-delà de la finitude des individus, que se dépasse l'absurde de la condition humaine. Nous sommes liés culturellement, humainement, malgré nos paradoxes et ambivalences. Même si chacun se vit différemment, ce n'est que dans la conscience d'une humanité commune et universelle que notre existence prend sens.

 


[1] Montaigne, Essais, livre 3. PUF/Quadrige, 2004.

[2] Masque de Chair, 31 mars 2017

[3] Merleau-ponty, Signes, Gallimard, 1960, coll. Folio/Essais

[4] Nietzsche, Le livre du Philosophe, Préface. 

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