Sous les pavés, les sages

Occasion ultime de se donner à voir sous son meilleur jour, l’été vient avec son lot d’exigences sociales auxquelles chacun se soumet sans les questionner. A croire qu’été comme hiver, l’enjeu est toujours le même : rentabiliser son temps et surtout ne pas prendre le temps de penser. On perd sa vie à la gagner disaient certains…

Chaussure errante © Hashka Chaussure errante © Hashka

En ce début d’été, l’heure est à la légèreté. Les grosses chaleurs passées, chacun reprend le cours de son existence estivale, à grands coups de sorties tardives, de terrasses de café, de rencontres fortuites. Occasion ultime de se donner à voir sous son meilleur jour, l’été vient avec son lot d’exigences sociales auxquelles chacun se soumet sans les questionner.

Les diktats de l’été attestent une fois de plus de la difficulté à penser de notre ère, et ce, même quand le thermomètre ne passe pas les 30 degrés. Combien d’articles sur comment ne pas se prendre la tête, le rendement sexuel à avoir en cette période et comment « réussir » ses vacances ? A croire qu’été comme hiver, l’enjeu est toujours le même : rentabiliser son temps et surtout ne pas prendre le temps de penser. On perd sa vie à la gagner disaient certains…

Puzzle-On perd not'vie à la gagner © newschool33

Considérée comme une activité désuète, voire contreproductive, la pensée n’a pas bonne presse en général et particulièrement en période estivale. Chacun y va de sa vérité acquise empiriquement et refuse d’admettre que le point de vue de l’autre vaut autant que le sien. La divergence est de facto considérée comme suspecte et le dialogue constructif est donc impossible.

Pourtant, on pourrait croire que l’été est plus propice aux échanges et aux dialogues, vu que chacun sort un peu plus de sa grotte, mais loin de se confronter à d’autres c’est un entre soi hors les murs qui s’opère. La vacuité pourtant propice à la réflexion car celle-ci peut enfin se défaire des contraintes socio-professionnelles, doit être remplie par des activités de consommation. Surtout pas de vide, pas d’ennui, ce serait le comble.

On considère à tort que l’ennui doit impérativement être comblé, alors qu’il a une fonction importante (pour les adultes comme pour les enfants). Il oblige à activer son imaginaire et donc à produire de la pensée. Sans ennui, sans vacuité d’activité tournée vers l’extérieur, pas de pensée possible puisque celle-ci nécessite une part de vide. Dans la course effrénée à l’activité, je comble l’ennui au lieu de le faire fructifier… N’est-ce pas finalement ce que nous explique Orelsan à propos de sa ville Caen ?

Dans ma ville, on traîne © Orelsan - Topic

Alors que tous passent l’année à courir après le temps, les rendez vous divers et variés, la réussite, les vacances s’appréhendent désormais sur le même mode au lieu de couper avec ces exigences folles. Finalement, la vacance nécessaire tant à l’imagination qu’à la pensée est mise sous cloche et s’entend désormais comme un nouvel enjeu.

Comme le dit Chilla dans M.B.D. (Métro Boulot Dodo), sorti en septembre 2017, découvrir le monde suppose de l’espace et de la curiosité. C’est parce que « mon esprit navigue vers le large » que les chakras s’ouvrent et non dans le compte des bons ou mauvais points…

Réussir son été est un nouvel enjeu dont la jauge sera quantitative et non qualitative : celui qui fait le plus beau voyage (le plus loin et le plus cher), serre le plus de meufs ou de gars, prend le plus de risques ou revient le plus bronzé.

Chilla - M.B.D (Métro boulot dodo) (Clip Officiel) © ChillaMusicVEVO

Autrement dit, c’est encore et toujours le pouvoir d’achat qui fait ou non la réussite de ses vacances. Plus l’approche de la fin de l’année se fait sentir, plus la pression monte. Tous veulent être cigales, chanter et danser tout l’été et surtout ne pas penser, ne pas se prendre la tête. Ne pas savoir ce que l’on va faire de son temps devient une forme d’angoisse sociale. Tout doit être prévu, calé, organisé à la minute près.

Partir en vacances, devient donc une véritable entreprise dont sont nécessairement exclus ceux qui n’en bénéficient pas. En tant qu’entreprise, cela suppose à la fois des fonds de départ, mais aussi des objectifs de rentabilisation, des résultats à obtenir. De ce fait, la notion de vacances s’apparente à une forme d’entreprenariat dont on n’échappe plus même en congés.

La logique libérale et entreprenariale a donc pris le pas sur tous les aspects de la vie (et pas que professionnelle) impliquant une perception de celle-ci comme étant désormais la seule possible. Forme de pensée unique, qui par définition, n’en est pas. C’est d’ailleurs ce que les titres conçus comme des « tubes de l’été » évoquent souvent comme Niska et Koba la D, par exemple, dans RR 9.1 sorti il y a trois mois. A croire que c’est à l’aune des exigences de ceux qui nous dénigrent qu’on évalue et définit nos propres besoins : avoir le maximum d’argent pour consommer sans réfléchir.

Koba LaD - RR 9.1 feat. Niska © Koba LaD

On nous dit que l’été est le moment de la légèreté. De ce fait, chacun fait de son mieux pour surtout ne pas penser, surtout combler le vide qui permettrait éventuellement de s’adonner à la réflexion. L’insoutenable légèreté de l’être comblée par le gavage d’activité ? De divertissement dirait Pascal… Se divertir pour éviter de penser ? Eviter de se confronter à soi ? Ses limites ? mais aussi ses possibles ?

Si l’enjeu de la réussite sociale est la possession, les signes extérieurs de richesses, le pouvoir d’achat, alors plus je consomme, plus je me donne l’impression d’être. Ce n’est plus l’objet de la consommation qui compte, mais la consommation en soi, comme finalité ultime. Et celle-ci touche autant les hommes que les femmes, les minorités comme les majorités dominantes.

L’émancipation est considérée comme un enjeu purement économique et non plus existentiel. Celui ou celle qui réussit financièrement s’est émancipé, puisque le statut financier vaut tout. Plus que tout même.

C’est d’ailleurs ce que nous invitent à penser Shay et Niska dans Liquide où l’enjeu est de montrer combien l’émancipation féminine passe par la consommation d’autrui, sans voir qu’il s’agit là d’une inversion pure et simple de la domination masculine, inversion qui ne permet jamais d’en sortir mais renforce son système car le justifie…

Shay - Liquide ft. Niska © ShayVEVO

Sauf que là aussi, certains interrogent ce lien de cause à effet émancipation socio-économique et émancipation existentielle qui suppose de développer une pensée propre. L’argent participe du bonheur, mais certainement pas de la pensée.

Sans questionner les ressorts actuels de la société de consommation, comment penser la réussite ? N’est elle que financière ? C’est notamment ce qu’interroge PNL dans le titre pourtant très « turn up » Hasta la Vista.

Par le biais d’une recette zumba qui a fait ses preuves ces dernières années, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de conscient, si ce terme n’était pas galvaudé. La richesse est une chose, elle ouvre des possibles (comme notamment faire un clip sur la Tour Eiffel, un partenariat avec Uber ou participer à la fashion Week), mais est-ce suffisant au bonheur ? Est-ce que le Bien s’achète ? Peut-on vraiment remplacer centimes par sentiments ? Les relations humaines de qualité peuvent-elles se monnayer ? Question du moment posées tout au long de l’album Deux frères.

PNL - Deux Frères [Clip Officiel] © PNL

C’était aussi le cas pour le titre de l’été Macarena de Damso. Référence explicite à un tube de l’été des années 90 dont l’objectif n’était que de faire danser à partir d’une chorégraphie préétablie, ne nécessitant aucune réflexion, le titre est ici détourné.

Le rappeur belge reprend à son compte l’idée de la légereté des relations amoureuses de l’été, les idylles de vacances pour venir aussi interroger la manière dont le masculin se perçoit sur le mode de la réussite financière et sociale, puisque le choix effectué par la jeune femme tient à cet état de fait.

A travers ce titre, qui peut être entendu comme un simple « tube de l’été », Damso apporte sa perception du monde et de la valeur humaine qui ne tient pas qu’au compte en banque, même si la société nous fait croire (à nous comme à lui) que c’est la seule jauge possible en termes de séduction.

Eté comme hiver, la société de consommation guide jusque les relations affectives et impose aux individus d’être dans le toujours plus, la conquête, la quête de reconnaissance et non la réflexion sur soi, ses besoins, ses envies propres. Par voie de conséquences, les généralités et stéréotypes vont bon train faute de pensée, faute d’espace pour les réfléchir, même pendant les vacances.

Damso - Θ. Macarena (Clip Officiel) © DamsoVEVO

Comment se rencontrer réellement si chacun pense à prendre sa part du gâteau et non à le partager ? Pas de rencontre possible sans volonté de partage, d’aller vers, de sortir de son prérequis qu’il soit le bendo ou les beaux quartiers.

Sauf que l’été ne vise pas à faire se rencontrer les mondes, mais trop souvent à les reproduire tels quels. Puisque « toi-même tu sais », plus besoin d’expliciter, de faire avec l’altérité. Tout se joue dans la complicité de l’entre soi, le dialogue est réduit à l’affirmation de soi sur les autres et surtout pas à l’accueil de la divergence pourtant nécessaire.

C’est parce que nos avis divergent que nous pouvons ensuite nous retrouver sur du commun et non à partir du commun que peuvent s’exprimer les divergences. Encore faut il saisir ce qui nous différencie pour voir en quoi ces différences peuvent ensuite relier et non l’inverse. A force de nier les différences, c’est aussi quelque chose du commun qui se perd. Tous pareil ou tous différents, revient en fait au même, puisqu’il s’agit de généralités.

What's The Difference © Dr. Dre - Topic

Nous sommes à la fois même et autre, et toute assimilation s’avère dangereuse. Pour le comprendre, encore faut il justement se confronter à son Autre, ce qui n’est pas soi, l’ennemi même parfois pour en comprendre les ressorts et les combattre correctement.

Cela suppose de la pensée qui nécessite une part altérité pour être. Si elle ne se nourrit que du même, elle fait du surplace. Elle se nourrit de son autre, nécessaire au questionnement, à la confrontation. Dommage.

Pourtant, les jeunes aspirent à ces rencontres, à sortir de leurs propres turpitudes, comme le montre le jeune Kazmi qui tout en revendiquant son appartenance à son quartier, vise à s’en émanciper… autrement dit, à ne pas s’y cantonner… Le quartier n’est pas que négativité, à condition qu’il ne soit ni magnifier ni angéliser. Il incarne le « d’où l’on vient », mais n’oblige pas à y rester. Il est racine et non objectif de vie. L’un et l’autre valent autant en termes existentiels.

Kazmi - Rue de la Roquette © Kazmioff

Etonnant de voir que ce qu’on donne à voir de la jeunesse n’est qu’une conception capitaliste et désoeuvrée (faute de pouvoir faire suffisamment de biff), alors que précisément, cette jeunesse œuvre, produit, constate, espère.

Qu’on aime ou non ses productions, c’est bien dans ces espaces dits « désoeuvrés » que sont les quartiers populaires que la production est la plus importante.  A croire qu’il y aurait une possible corrélation entre désoeuvrement et création ? Que l’ennui est porteur de créativité ? Que la précarité n’est pas un empêchement de penser ? Que le compte en banque rempli ne fait pas forcément la réflexion ?

Empreint des diktats sociaux, le rap n’est pas exempt de ses propres impensés et difficultés notamment en lien avec le libéralisme et les conséquences du système de domination qu’il induit. Néanmoins, par sa diversité, il vient interroger une consommation tantôt promue, voire promotionnée, tantôt questionnée selon ceux qui portent la question et la réflexion.

Le rap game est un lieu d’échange et de débat à grand renfort de sons et de prises de mic. A croire que le désoeuvrement produit de la connaissance, de la confrontation saine, voire de l’émulation… même quand on reste seul pendant les vacances comme Limsa.

Limsa - Seul © Limsa Daulnay

Médine propose aussi un autre point de vue dans Enfants Forts sorti le 1er juillet dernier : un clip de l’été sur le mode de la décroissance. Impliquant sa famille réelle, il revient sur la nécessité de construire des « enfants forts », autrement dit, des enfants qui ne se font pas avoir par les sirènes de la consommation. Alors que beaucoup font passer le mythe avant leur réalité, le rappeur du Havre démontre le contraire. Mieux vaut croire en la vie (la nature, la terre, le vivant) qu’au Père Noel.

L’été est aussi propice au fait de se retrouver, de s’extraire de la consommation pour apprendre à vivre autrement. La force n’est pas dans le portefeuille, mais bien dans la manière dont chacun s’émancipe des diktats qui ne sont pas les siens, de la pensée unique. Puisque la « majorité des gens ne pensent pas », faire la différence est plus du côté de la pensée que de la nécessité superficielle de l’été…

Finalement, si disruptif il y a, c’est essentiellement dans le refus de la consommation et de la pensée libérale du moment qui ne font que reproduire les strates sociales qui nous enferment et nous empêchent toute forme de rencontre.

Médine - Enfants Forts (Clip Officiel) © Medine

 

 

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