Des racines et des rêves via le rap français - Partie 1 : Déracinement

En France, entre le refus « d’accueillir toute la misère du monde » sous prétexte que celle-ci génère insécurité et chômage et les principes d’accueil de la République, beaucoup ne savent plus où donner de la tête et peu sont ceux qui s'intéressent artistiquement et culturellement au vécu généré par le déracinement, excepté dans le rap français.

BatsandBranches © HashKa BatsandBranches © HashKa
Face à la difficulté à considérer humainement les réfugiés et les flux migratoires, le gouffre s’amplifie partout en Europe entre le protectionnisme des frontières et la nécessité de porter secours à des êtres en souffrance. En France, entre le refus « d’accueillir toute la misère du monde » sous prétexte que celle-ci génère insécurité et chômage et les principes d’accueil de la République, beaucoup ne savent plus où donner de la tête. Loin de s’interroger sur les motifs migratoires (comme le prouve la confusion régulière entre migrants et réfugiés), des représentations toutes faites se diffusent. Ainsi, ici et là, s’entendent régulièrement que les étrangers viendraient profiter du système de protection français (tant par les allocations que par le mariage qui ouvrirait droit à la nationalité) et imposer leur « lifestyle » car l’intégration ne serait pas leur objectif. Sauf que ces représentations se construisent essentiellement via le prisme de l’accueillant alors que peu d’entre elles favorisent l’expression du point de vue des concernés. Qu’ils soient majeurs ou mineurs, tous vivent le déracinement. Cette problématique qu’affrontent tous ceux qui cherchent à améliorer leurs conditions d’existence en s’exilant de leur pays d’origine, même si elle s’immisce désormais dans les laboratoires de recherche universitaire, reste peu abordée. Ce déracinement n’est pas sans conséquences psychiques, surtout quand le choix du départ se fait par défaut. Quand un arbre est déraciné, s’il ne trouve pas de terreau assez fertile pour être replanté, il meurt progressivement. Pour y remédier, nombre de rappeurs français qu’ils soient underground ou mainstream, tentent de remonter leur arbre généalogique pour y rechercher l’ascendance dont ils pressentent être le prolongement incarné.

Par exemple, Booba dans le refrain de DKR (2016), rend hommage au continent africain dans son ensemble : « Africa, tu n’as pas d’âge » ; rappelant ainsi que l’Afrique, dont l’histoire ancestrale n’apparaît pas dans les manuels scolaires, est le berceau de l’humanité. La première question que pose le déracinement est donc l’invisibilité que génère le silence sur sa propre existence et son histoire. Etre déraciné, c’est tout d’abord ne plus avoir de statut incarné, être apatride. De ce fait, l’identité est en question et par voie de conséquence l’ensemble de l’existence. Si je ne sais pas qui je suis, si je ne suis pas reconnu comme étant une personne à part entière (avec une histoire, un passé, et donc un avenir), comment puis-je me sentir en sécurité ? Comment puis-je exister dignement ? Pire, « Ils veulent te marier, marier, marier/Ton nom d’famille sera prise d’otage ». Booba critique ainsi les conséquences de la colonisation imposant valeurs et fonctionnement, un rapport de soumission comme dans le cadre du mariage avant 1971 où la femme était totalement sous l’égide de son mari et un modèle économique encore aujourd’hui problématique : le Franc CFA dont la sortie devient urgente pour que la non-ingérence économique soit réelle. L’Afrique de l’Ouest dont il est question ici peine à faire advenir une conception de sa propre histoire déconnectée de celle de la France. Quoi de plus normal quand l’Histoire est écrite précisément par les colonisateurs et non par les colonisés ? Tant que les acteurs eux-mêmes ne s’en emparent pas, c’est le discours des « vainqueurs » qui domine.

C’est dans cet esprit que nombreux sont ceux, issus de l’immigration ou réfugiés eux-mêmes, qui prennent le mic pour faire valoir une autre voix à l’instar de Damso. Dans Kin la Belle, il entame le premier couplet en rappelant sa propre histoire « Jeune africain devenu riche/J’ai quitté le pays sans papiers ». La musique lui a permis de gagner sa vie, mais il est arrivé en Belgique sans le sou et sans identité tracée (les papiers tracent votre identité, donnant ainsi une existence matérielle à cet aspect immatériel). Dans un autre titre, il rappelle qu’il a connu l’opulence au pays et la misère en arrivant en Belgique. Ce décalage dans les niveaux de vie là-bas et ici est fréquent et vient couper court à toutes les représentations qui font de l’immigration un mobile pour gagner plus et mieux sa vie. Nombreux sont les très diplômés qui se retrouvent à occuper des postes ingrats dans le pays d’accueil. C’est aussi ce que rappelle Jeff le Nerf dans le titre Réfugiés. La plupart des gens qui fuient la guerre ne sont pas en manque de travail ou d’argent, mais cherchent juste à survivre… coûte que coûte… Quitte à perdre en niveau de vie justement… Damso rappelle justement « les viols de la guerre, je m‘en doute/T’ont fait du mal abondamment. Donald et toute la troupe/N’ont rien à battre évidemment/Seule face au monde entier/Personne sur qui compter, je t’ai vu pleurer, pleurer face au ciel mauve ». L’Afrique centrale est le dernier des soucis de la communauté internationale qui a pu même renforcer le climat de guerre par des enjeux économiques puisque ses ressources sont régulièrement pillées. En scandant dans le refrain « Oh Kin la Belle/ Tu n’sais pas combien je t’aime/RDC, ma patrie, mes gênes/Pour toi, j’suis resté le même/C’qu’ils te font me fait beaucoup de peine/Jusqu’à la mort, il ne faut pas qu’tu les craignes/J’kalasherai ceux qui tiennent les rênes/Dans ta rumba, je déploie mes ailes », il rend hommage à son pays d’origine dont la culture et les drames coulent encore dans ses veines. Riche de cet apport qu’il traduit dans ses textes, prods et même dans son flow chantant, la RDC redécouvre ainsi sa noblesse.

Autre style, autre génération mais partageant à la fois la même culture congolaise et certains traumatismes, Fik’s Niavo du label indépendant Kartier Général, évoque régulièrement cette question. Bien que l’enrobage diffère, l’un et l’autre tentent de remettre à sa juste place l’Histoire dramatique de cette partie de l’Afrique. Loin de verser dans le misérabilisme, car comme le rappelle Fik’s « aimer les siens, ne veut pas dire détester les autres » (Racine – 2015), l’idée est de revaloriser l’Histoire d’un point de vue colonisé, voire d’esclave originel : « J’me rappelle d’une époque/Nous n’étions pas des hommes/Suspendu à une corde/Dans les arbres nous remplacions les pommes ». Le pillage de l’Afrique ne démarre pas au 19ème siècle mais dès la découverte par l’Europe de ce continent. Son peuple considéré comme « sauvage » a été dès les premiers moments sacrifié sur l’autel économique. Depuis, « on rêve du next level/N’plus faire rimer nègre et deuil ». Quelle que soit l’histoire de chacun, certains termes, certains traumatismes restent à vifs et génèrent des réactions virulentes. Fik’s rappelle néanmoins dans Incomparable (2009) que « comparer nos peines, c’est impossible » afin de rassembler plutôt que d’opposer les luttes et les peines qui devraient converger davantage pour s’associer et faire poids. Il ne s’agit pas de savoir qui a le plus souffert, mais bien de comprendre que cette souffrance est avant tout humaine, indigne et qu’à ce titre, elle réunit l’humanité dans son entier qui aspire à « Réaliser nos rêves, là-bas ou ici en France, en Afrique », mais pour cela, encore faut-il être accueilli dignement, correctement. C’est là que le bât blesse, car l’accueil n’est plus de mise en France. Les rêves migratoires souvent déçus génèrent une forme d’amertume qui se transmet de génération en génération.

Déconsidéré là-bas dans ses conditions d’existence, il en va de même ici. Le rêve d’émancipation pour mieux revenir au pays laisse peu à peu place à la désillusion et « le temps passe, nous on grandit, ils se rendent compte que leur vie est ici, assis ». Partis pour vivre debout et non cachés, c’est l’effacement qui prend le dessus au point d’occulter jusqu’à la possibilité d’un retour. Pas vraiment français ici, car le racisme ordinaire reste bien présent malgré le politiquement correct (qui parfois l’est encore plus) « même si c’est mieux qu’avant, les lapsus vous grillent trop souvent » plus vraiment congolais là-bas, que reste-t-il de l’identité positive ? Résultat, « tu veux que je te dise, je me sens bien nulle part, sauf au tier-quar, car/On est tous dans le même cas. » Ce n’est pas une question de pays d’origine, mais bien de conditions d’accueil dont il est question ici comme le rappellent Fik’s et son accolyte P.Kaer : « Respect à nos parents ici ou en Afrique. On compare pas nos peines, nos haines ou nos blessures, mais comme nous nos pères et mères sont déçus ». Cette déception tout le continent colonisé africain la partage et nombreux sont ceux qui y font référence. De Youssoupha dans l’album Les chemins du retour à Gael Faye dans Petit Pays, tous cherchent à donner du sens à ce déracinement par tous les moyens d’expression possibles (albums, livres, articles).

L’Afrique du Nord n’est pas en reste. Déjà Wallen en 2004 rendait hommage au pays de ses parents dans l’Olivier en évoquant par l’image de l’arbre emblématique de la Méditerranée cette notion de déracinement. Ainsi dans le refrain, elle questionne : « Qui replantera l’olivier ? Où sont passés les gens que j’ai aimés ? Qui foulera le chemin de la maison ? Qui m’aimera au rythme des saisons ? » Autrement dit, qui peut renouer avec un passé positif, comment valoriser la culture et le peuple dont elle est issue mais qui reste régulièrement dénigré ? Comment retrouver quelque chose d’une origine sereine ? Comment être en équilibre avec un pied dans un continent et un autre dans un autre ? Voilà la question de fond du déracinement : partir avec une valise en abandonnant son passé, ses souvenirs pour rêver d’un ailleurs meilleur sans certitude de l’y trouver. Ce voyage ou plutôt ce parcours migratoire, la plupart du temps plus imposé que choisi n’est pas sans embûches, ni sans difficulté. Ce n’est pas un voyage de confort comme le rappelle notamment la Rumeur dans Le cuir usé d’une valise en 2002 dont le refrain est en soi signifiant de ce besoin de reconnaissance nécessaire à la dignité humaine : « C’est une valise dans un coin, qui hurle au destin qu’elle n’est pas venue en vain ». Chaque membre du groupe fait « parler le cuir usé d’une valise » qu’elle soit « sous un drap de couleur fade contrastant ses souvenirs », « entreposée sous la poussière terre d’une vieille remise », « autrefois pleine d’espoir maintenant pleine de poussière », « de près d’un quart de siècle mon aîné (…) elles témoignent de ces rêves en rupture de sève ». Chacun à son tour évoque le parcours effectué par ses parents et à travers eux celui de tout un peuple soumis à l’exigence libérale et coloniale. L’arrivée en France, marquée par la difficulté à trouver du travail, à se loger dignement, à vivre dans des conditions décentes, à faire face au racisme ordinaire et institutionnel, dénigre jusqu’au motif même du départ. De ce fait, l’image de soi en est affectée, les perspectives se bouchent et l’avenir devient plus inquiétant.

Saknes en 2016, reprend lui aussi cette même image dans La valise ou l’insulte en évoquant la difficulté à se tenir entre l’un et l’autre car « la chute sera la valise ou l’insulte. Qu’on s’le dise, l’une et l’autre n’était pas l’but/Nos parachutes, non dorés mais perforés. Mon point de chute, le bled, là où tout a démarré ». Partir et se faire dénigrer ou rester et mourir ? Choix impossible, choix de Sophie pourrait-on dire même. Que reste-t-il à ceux « réduits au silence par une France, qui peu nous affectionne » ? Et une fois arrivé, doit-on déjà repartir sous la horde de haine qui déferle sur les vagues migratoires ? Comment s’intégrer à une entité qui vous renvoie que vous n’y appartenez pas ? « S’ils me voient comme un sauvage, j’retourne à ma vie d’autochtone/Ils parlent de nous entre eux, définissent nos portraits. Absents des débats, nos opinions sont en retrait. Leurs amalgames créent de nouvelles idées reçues/Mais l’histoire parle même si à leurs yeux elle passe inaperçue/L’immigration qu’ils critiquent a sauvé leur pays/Lui a donné la force de résister et a sauvé des vies. » En somme, quand ils sont bons pour le pays (comme le rappelait déjà Sniper en 2006), les immigrés sont intéressants (quand ils peuvent venir remplir les usines ou les rangs des armées), mais leur progéniture est considérée comme de la « racaille », des « sauvageons » sans que l’on cherche à comprendre les raisons de la colère qui les anime. A l’heure actuelle, les amalgames se renforcent faute de pouvoir considérer autrui comme un semblable même dans sa différence. L’arabe et le terroriste deviennent une seule et même figure. La peur de l’autre a pris une telle ampleur qu’elle se manifeste partout et génère des sentiments d’injustice, d’être comme leurs parents des citoyens de seconde zone : « Alors que (j'suis) naturalisé français moi j'trouvais ça étrange/L'arbre généalogique de ce pays change/Au lieu d'en récolter les fruits, ils préfèrent en scier les branches. 2ème generation, j'préfère revenir au bled Ne pas subir, Ne pas construire comme les rents-pa et vivre à créd. (Ne) Plus me justifier au nom des fous, qu'on m'fasse pas ié-ch Tous ces regards qui voient en moi le visage de daesh/Binational, J'traine avec des frères de France, d'Afrique Ni frontière, ni limite, j'milite avec des apatrides ».

Tant que les jeunes français ne sont pas reconnus comme tels par les institutions et les médias, comment leur permettre de se sentir appartenir à une identité nationale ? Pourquoi devoir choisir entre le pays d’origine et celui d’accueil ? Pourquoi ne pas envisager que cela puisse être une richesse intéressante pour la société dans son ensemble ? Telles sont les questions posées par la deuxième génération mais aussi la suivante… C’est d’ailleurs ce que décrit Makizar dans l’outro de Racine(s) en 2016 : « Je suis/Le produit de 2 mondes/Le regard de 2 peuples/Autant de questions sur mon identité/Horizon qui me divise/Origine qui me rallie/Ou l'inverse ». Le déracinement a cet effet d’amener l’individu à se vivre tiraillé entre deux mondes, à chercher à s’inscrire dans l’un et l’autre et parfois à s’y perdre aussi, faute de pouvoir en faire une entité propre et digne car reconnue comme telle. Sans intégration véritable, le déracinement demeure et chacun cherche son identité là où il la trouve. 

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