En 2020, le rap reste une Menace II Society

Alors que le milieu artistique se débat dans ses impensés, on continue de censurer des artistes rap. La lutte pour la reconnaissance de cette discipline comme un art à part entière est donc loin d'être finie. C'est dans ce contexte que s'ouvre la cinquième édition du Scred Festival sous le thème du combat les 17, 18 et 19 janvier prochain au New Morning.

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Depuis plusieurs mois, nous assistons à une remise en cause en bonne et due forme de la domination masculine et de la culture du viol grâce au mouvement #metoo et aux révélations salutaires qui s’en suivent. Le milieu artistico-littéraire est en pleine débâcle suite à l’affaire Matzneff qui a mis au jour, non pas ses crimes sur enfants déjà bien connus, mais bien la complaisance d’une époque et d’un milieu vis-à-vis d’un pédocriminel et ce, au nom de la « libération sexuelle ».

Ce terme revendiqué aussi par les signataires de la tribune du Monde sur la liberté d’importuner, sert de pare-feu à la culture du viol, culture qui vise à considérer que le corps des femmes appartient aux hommes, est objet de désir et de convoitise essentiellement et peut/doit être possédé. Il en va de même pour la fameuse « galanterie » à la française qui recouvre une conception des femmes comme étant de petites choses fragiles qu’il s’agirait de protéger et induit donc un rapport fondamentalement déséquilibré entre hommes et femmes.

Ce fantasme culturel qui fait passer cette coutume pour un respect des femmes maintient ces dernières dans des positions passives, quasi infantiles continuant d’induire qu’être femme, c’est plaire, séduire, être charmante. La jeune Chilla avec légèreté et finesse le décrit très bien dans son dernier album Mün et notamment sur le titre Bridget.

Chilla - Bridget © ChillaMusicVEVO

Les jeunes femmes qui s’essayent au rap démontrent donc le contraire, bien que les maisons de disques soient bien en peine pour les signer, les diffuser. Des initiatives sont prises, mais souvent sous une bannière assez contreproductive qu’est « le rap féminin » ou de « fille » qui reste une catégorisation dévalorisante. Personne ne parle de rock de fille ou de rap de garçon. Ces femmes sont des adultes qui font des choix pour elles-mêmes, elles ne sont ni des enfants, ni des produits.

De ce fait, comme dans tout le reste de la société, elles continuent d’être mises à l’index, considérées comme des « garçons manqués » (expression terrible s’il en est), voire des artistes de sous-main obligées de faire corps pour exister.

Difficile de faire exister son individualité, de se donner à voir dans sa différence, donc de s’émanciper dans un contexte où c’est sa sexuation qui détermine son mode de carrière. Sexisme encore dont la création artistique est un échappatoire potentiel à condition de la voir comme un élément de rencontre et non de division. C’est d’ailleurs le titre qu’a choisi Savannah Sweet pour la mixtape de La souterraine intitulée Rap2filles (bien que ce ne soit pas la première compilation du genre loin de là et que le concept puisse poser questions).

Savannah Sweet - L'échappatoire © Savannah Sweet

Autrement dit, alors que les révélations s’enchaînent et que les artistes portés aux nues hier, se donnent à voir sous leur vrai jour obligeant certains à argumenter sur la séparation nécessaire entre l’homme et l’artiste, cela semble s’arrêter aux portes du périph. Séparer l’homme de l’artiste ne vaudrait que lorsque ce dernier est adoubé par le petit milieu parisien ? Polanski est toujours diffusé et programmé. Les livres de Matzneff sont toujours disponibles. Pourtant, 13 block s’est vu interdit de concerts à deux reprises, suite à la polémique créée par Fuck le 17.

Au-delà du deux poids deux mesures auquel nous sommes désormais habitués, c’est surtout la question de la distinction entre la création d’une œuvre artistique et la prise de position en public qu’il s’agit aussi d’interroger. A travers l’œuvre artistique, chacun propose sa conception et son point de vue sur le monde. A ce titre, c’est une proposition faite au public comme le fait la rappeuse Casey dans Rêves illimités dont le clip est sorti fin 2019 autant écouter par des garçons que par des filles, des hommes et des femmes, mettant l'art au coeur de sa création. 

CASEY "REVES ILLIMITES" Clip © CASEY Anfalsh

De cette proposition, le public se saisit ou pas, s’y retrouve ou pas. La censure est contreproductive puisqu’elle ne permet pas à chacun de se faire une opinion, bonne ou mauvaise sur le produit proposé. Reste la responsabilité des éditeurs, mais là encore, ils restent bien muets en la matière, de même que les producteurs de musique.

En effet, rien n’empêcherait de mettre en avant en termes de communication et de diffusion des rappeurs qui proposent à la fois du divertissement et de la réflexion à la manière de Jo le Pheno qui montre dans son dernier clip l’Hollandais comment le système de ubérisation généralisé est un leurre pour le jeune de quartier : argent facile ne signifiant pas sécurité de l’emploi !

Dans un contexte où beaucoup déplorent le manque de « conscience » des artistes rap d’aujourd’hui, dommage que ce genre de titre ne soit pas plus mis en avant afin de démontrer que les jeunes artistes n’ont pas à rougir devant leurs aînés en termes d’engagement.

Jo Le Pheno - L'Hollandais ( Clip officiel) © Jo Le Phéno

Néanmoins quand l’artiste s’exprime publiquement en dehors de son œuvre, il est alors un personnage public dont les propos l’engagent personnellement. A ce titre, les propos qu’il tient sont tout à fait condamnables. Quand Polanski exprime qu’il se vit comme l’affaire Dreyfus, cela dénote, au-delà de sa mégalomanie, combien il nie la souffrance des femmes qui l’accusent (à juste titre). Quand Matzneff explique tranquillement à la télévision l’intérêt qu’il a pour les moins de 16 ans, ses propos tombent sous le coup de la loi.

Etrange donc de voir et d’observer combien les œuvres artistiques rapologiques sont passées au peigne fin par les politiques et les médias quand les prises de positions publiques passent le plus souvent inaperçues ou sont minimisées quand il s’agit d’hommes, souvent considérés comme « intellectuels », blancs et du sérail.

Pourtant, nombreuses sont les sorties mesurées, intéressantes, hors des clichés de rappeurs à l’instar de Dinos à l’occasion de la sortie de son album Taciturne, prenant position publiquement pour une approche loin des clichés sur le genre.

Dinos, les pleurs du mâle - Clique - CANAL+ © Clique TV

Mépris de classe s’il en est : l’art peut s’autoriser toutes les transgressions, toutes les explorations, à condition qu’il ne soit pas trop basané, qu’il sonne intellectuel et surtout qu’il s’inscrive dans l’élite esthétique (entendue comme ce qui est validé par le petit milieu parisien).

Force est donc de constater une fois de plus qu’il s’agit d’un combat qui est loin d’être fini afin de faire valoir la dimension humaniste, inclusive, ouverte de cette culture, loin des représentations induites par le marketing, les médias et les maisons de disques. C’est notamment ce que fait chaque année l’équipe de la Scred connexion lors du Scred Festival qui se tiendra pour la 5ème édition les 17.18 et 19 janvier au New Morning.

BEHIND THE SCRED FESTIVAL - Toute une histoire (Fanny Polly) © Scred Connexion

A travers ces trois jours de festival, c’est l’indépendance du rap qui est mis à l’honneur, indépendance qui prend des atours de contre système, d’avant-garde pour continuer de questionner le système par l’art, d’être subversif, de le contourner, voire de se l’approprier. Ce faisant, le rap reste encore et toujours une menace II society faute de rentrer dans le rang…

 

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