La vie, c'est pas toujours Pouloulou

Un outil de communication, initialement, permet d’être en lien. Constituer un réseau est fondamental pour se construire un environnement et s’inscrire dans le monde. Sauf que s’il reste virtuel, il rate sa cible. La virtualité n’est qu’un moyen d’aller vers le réel et ne peut pas être une fin en soi, sans quoi, c’est le fantasme qui prend le pas sur la réalité.

Réseau © Hashka Réseau © Hashka
Les nouvelles technologies sont désormais incontournables, transformant fondamentalement le rapport au monde. Progressivement, depuis leurs premières utilisations grand public dans les années 80, elles ont modifié la société jusqu’alors empreinte de l’industrialisation. Ce faisant, c’est l’ensemble des représentations du monde et des rapports sociaux qui en ont été profondément modifiés. D’une conception du monde où la réussite consistait à posséder des objets de consommation courante telle que le décrit Elsa Triolet dans Roses à crédit, c’est désormais la notoriété (et notamment sur le web) qui fait preuve de réussite. Autrement dit, d’une société de consommation induite par l’industrialisation et les Trente Glorieuses favorisant la possession d’objets industrialisés, c’est désormais une société de la communication de soi, sur soi, qui est promue. L’image socialement construite qu’elle soit authentique ou non vaut plus que les actes eux-mêmes. La figure de la réussite sociale n’est plus celui qui a les moyens de s’acheter ce qu’il veut, mais bien celui qui sait communiquer suffisamment pour être omniprésent. D’une société de consommation, nous sommes arrivés à une société de communication où pour reprendre l’expression de Brav dans Error 404 : « on est connecté au monde entier sans n’avoir jamais rien à lui dire ».

 

Brav - Error 404 © BRAV

Ce n’est plus la capitalisation d’objets qui fait la réussite, mais bien la manière de communiquer sur soi, de se donner à voir, de se construire une image de soi. C’est d’ailleurs ce que décrit Pejmaxx dans Révolutionnaire en Gucci « libre comme l’air, mais pas d’esprit ». Ce n’est plus le propos et les idées qui prévalent, mais bien l’apparence. La forme prime sur le fond et c’est la confusion entre l’un et l’autre qui se dessine. Quand la liberté d’esprit se construit à partir d’une réflexion sur les discours et images sociales pour tenter de s’en extraire à la manière de Foucault dans l’Ordre du discours prononcé en 1961 au Collège de France, la liberté promue est celle qui n’est que factice, voire puérile : je fais ce que je veux quand je veux. Cette représentation de la liberté qui s’apparente à de la toute-puissance autorise ainsi toutes les dérives puisqu’elle ne fixe aucune limite, aucun cadre. En psychologie on dit qu’un enfant sans cadre est comme perdu au milieu du désert, il ne peut se repérer dans le monde et reste dans le flou. C’est aussi ce que Pejmaxx induit lorsqu’il rappe «me retiens pas l’bras dans ton brouillard, moi j’rêve d’amour et de paix, d’azur ». Ce qu’il vise, c’est l’élévation de sa pensée, de son esprit vers d’autres horizons que ceux qui sont actuellement proposés, rappelant ainsi que la véritable révolution consiste à modifier son point de vue sur le monde et non à le prendre pour argent comptant.

 

Pejmaxx - révolutionnaire en Gucci

Pas de révolution sans rêve, sans imagination, or pour rêver et imaginer, encore faut-il s’extraire des modèles imposés et ce jusque dans le rap game. Ce milieu dont les principes de base sont en soi révolutionnaires, mais qui faute d’avoir été suffisamment transmis, se dissipent dans le discours social plus général. En effet, les majors loin de chercher à mettre en avant la qualité, visent davantage l’efficacité et le rendement. C’est donc au nombre de vues et de ventes que les choix se font et le discours qualitatif se dilue dans les enjeux de rentabilité. Al en rend compte dans Camion Bennes : « Le morceau le plus naze quand tu vas l’écouter toute la journée, tu vas finir par le retenir ». Le matraquage médiatique semble faire vérité sans pour autant qu’il soit relié à de véritables investigations. Ainsi, même la fonction journalistique est galvaudée, n’assurant plus sa fonction de contre-pouvoir définie dès la Révolution Française par la notion de liberté d’opinion et de presse (notamment vis-à-vis des dirigeants). D’une liberté de la presse, c’est bien de nouvelles formes de propagandes qui se dévoilent et ce, dans tous les milieux : « les médias te racontent tout au long de l’année que nous sommes néfastes, qu’on vient pour t’envahir ». Le rap n’échappe pas à la règle, tantôt décrié dans ses fondements comme étant « dangereux », tantôt encensés en tant que poule aux oeufs d’or, c’est la forme qui a pris le pas là encore sur le fond. Il est promu, mais dans le même temps, il ne faudrait pas qu’il prenne trop de place dans l’opinion publique. Al ironise sur ce point en évoquant que « l’autre jour, j’ai cru voir le HipHop en photo d’avertissement des paquets de clopes ». Vendre de la nocivité est donc cohérent du moment que ça rapporte et ce même si le discours social vient culpabiliser l’acheteur.

Al Matière Première - Camion Bennes © Matière Première

Cette analogie entre la vente de tabac et le rap game est intéressante car elle repose sur les mêmes principes. Le rap est décrié comme étant dangereux, mais comme il fait vendre… « C’est juste un road movie dans une cité dortoir, pas besoin de talent pour percer dans le game. Je suis en merco derrière des camions bennes ». Plus besoin de discours, de vision, de mise en perspective, c’est l’ici et maintenant qui prévaut, le virtuel sur le réel. Le virtuel qui permet de faire des focus sur ce qui nous intéresse et de voiler la vision d’ensemble, l’environnement, la réalité en somme.  Si je me montre en merco, alors je corresponds aux images sociales du game, même si ça trimballe dans son sillon son lot d’ordures… « C’est l’avènement du rap colonisé/Ils élaborent leur carrière en collaborant/on côtoie l’indigène que pour le dominer/Ils gèrent le game comme des nouveaux tarzans ». Pure et simple reproduction sociale, le rap devient un « enfant sauvage », observé, regardé, décortiqué avec condescendance. Au point que les rappeurs eux-mêmes s’en font l’écho, comme VALD le faisait à l’époque dans Megadose à propos de la société de consommation. Sous couvert d’ouverture, de démocratisation, de mise en réseau accessible à tous, de développement de nouvelles technologies de communication, c’est bien la reproduction sociale qui reste au cœur du système et le maintien coûte que coûte d’une société où la rentabilité prime sur le respect d’autrui, où l’autre n’est plus qu’un produit et se contente d’être une image souvent virtuelle.

Vald - Megadose © VALDVEVO

De fait, les rapports sociaux évoluent. Quand la société de consommation amène l’individu à s’inscrire dans une forme de compétition d’avoir avec autrui, la société de communication (voire de l’hypercommunication et de l’hypervisibilité) génère une compétition de représentation entre les individus. Ce n’est plus à celui qui possède le plus, mais à celui qui se montre le plus, qui obtient le plus de clics, le plus de vues, le plus de followers. Maîtriser les nouvelles technologies et les nouvelles formes de communication est un enjeu social, voire politique. Constituer son réseau, donner à voir une image de soi satisfaisante par rapport aux exigences sociales actuelles, fait réussite plus que la manière dont chacun participe à un collectif. Le rapport de l’individu au collectif se brouille. Dans Vouloir la Paix, Brav met en scène ce nouveau paradoxe où chacun cherche à intégrer une communauté, un réseau, tout en se mettant en avant. Intégrer un groupe suppose à la fois de le rejoindre dans les valeurs promues, mais aussi de se défaire de l’illusion que seul, on peut tout, de lâcher un peu de son égo. Seul, le « je » ne vaut rien, il n’existe et n’a de sens qu’à condition d’être relié aux autres. Or, c’est la culture du « Je » qui domine, du « Je suis… ». Ainsi, Brav tente par son album à paraître bientôt Nous sommes, de remettre à l’honneur le collectif qui donne sens à l’existence individuelle.  Il en pose les bases : « les uns contre les autres/tout dépend avec ou sans armes/à la naissance tous égaux/jusqu’à ce que les egos s’enflamment ». La paix sociale suppose nécessairement de s’émanciper de la lutte de tous contre tous, de la loi du plus fort, du plus connecté, du plus suivi… Le clip le mettant en scène au sein d’une téléréalité rend compte de la manière dont sont mis en scène les rivalités entre individus, le retour à la loi de la jungle (devenu le nombre de cliques) et aux horizons définis par d’autres pour nous, malgré nous. Cette guerre des egos et des individualités n’est-elle pas le lit du repli sur soi, des haines sociales et raciales ? Voilà la question posée tant par le texte que le clip.

 

Brav - Vouloir la paix © BRAV

Toujours est-il qu’un outil de communication, initialement, permet d’être en lien. Constituer un réseau est fondamental pour se construire un environnement et s’inscrire dans le monde. Sauf que s’il reste virtuel, il rate sa cible. La virtualité n’est qu’un moyen d’aller vers le réel et ne peut pas être une fin en soi, sans quoi, c’est le fantasme qui prend le pas sur la réalité. A travers le réseau réel, chacun prend conscience qu'il n'est pas seul et que l’Autre nourrit aussi ma conscience de moi-même. Chacun se jette dans le monde, dans la fosse au lion, pour rencontrer les autres sans pouvoir prévoir la forme nouvelle qui en découlera. Le réel suppose une forme de confiance a priori en l'Autre. Cette bienveillance supposée nous permet d'oser cette rencontre, d'en prendre le risque. A partir de cette prise de risque, j'expérimente en retour l'intérêt que m'apporte la rencontre de l'autre, qui vient nourrir, complexifier mon être, non pas au sens de le rendre moins accessible, mais au sens où il y ajoute des éléments nouveaux qui le rendent plus dense, accroît mes possibilités plutôt qu’il ne les réduit. La rencontre suppose la mise en relation dans le réel que le virtuel empêche. La virtualité induit une manière de considérer l’Autre comme un potentiel objet, une sorte d’avatar qui n’a pas de réalité concrète. De ce fait, il n’est que surface de projection de mes attentes, craintes, fantasmes, mais plus une personne en soi. Il devient une extension de soi et donc perd sa dimension d’altérité. Cela crée de véritables difficultés à se faire comprendre et complexifie les relations sociales car elles ne sont plus fondées sur le respect des limites de l’autre, mais bien sur la manière dont l’autre rentre ou non dans les représentations que j’ai de lui. S’en suit un nombre conséquent d’inversions avec son lot d’effets pervers. C’est ce que décrit La Canaille dans Connecté où il exprime : « À chaque époque son nuage de fumée sa fiction Son style de diversion son collier d’addiction ».

La Canaille - Connectés © La Canaille

Inversion du rapport à l’existence où l’image de soi (virtuelle) vaut plus que son positionnement dans le monde (réel). Inversion des potentiels de rencontre puisque la surprise nécessaire et la prise de risque sont minimisées par la recherche d’un autre qui corresponde a priori à des critères prédéfinis (qui empêchent nécessairement la rencontre). Inversion du rapport de l’individu au collectif puisque ce n’est plus le collectif qui donne sens à l’existence individuelle, mais la communication sur son existence qui donne sens au collectif constitué par cette communication. C’est ce que décrit notamment Vin’s dans Hors Ligne, induisant qu’il faut qu’il « se déconnecte », vu la manière dont son réseau s’est accaparé son personnage et son image. A force d’être en ligne, il observe qu’il se méfie de plus en plus des individus tant hommes que femmes, générant une forme de misanthropie nouvelle. Or, il s’agit d’une vision déformée de l’humanité que celle induite par les réseaux. C’est une vision virtuelle et non réelle des rapports humains que Vin’s décrit ici. Comment faire pour ne pas s’isoler dans un monde où les relations se multiplient et aussi se complexifient ? Comment être en relation avec les autres si seules les images de soi valent ?

Vin's - Hors Ligne © VinSVEVO

C’est aussi la question que pose Melan dans Enfermé dans ma tête. Doit-on donner son point de vue en pâture ou au contraire le garder pour soi ? S’exposer quitte à prendre le risque de la critique et de l’attaque facile (haters, trolls, et compagnie) ou rentrer dans le rang, dans le discours dominant ? Comment faire honneur à notre lignée (verticale), aux valeurs transmises quand le réseau (horizontal) semble valoir plus ? Comment faire aller le fond et la forme ? Melan ne sait plus : « ça devient relou, j’suis barge, mais putain Melan à qui tu parles ? En vrai j’sais pas trop, peut-être à mon verre de vin ? » Il s’y perd et se cherche dans ce monde dont il interroge les contours : « j’aime quand le fond vient épouser la forme, j’relis ce que je raconte, allégeant mes doutes. C’qui compte c’est la passion, l’amour et la mort, je ne me rends même pas compte que les gens m’écoutent ». Comment rester en lien avec autrui ? Comment garder la dimension de partage quand tout pousse à se replier sur soi, c’est ce que Melan tente de comprendre comme le montre le clip qui met en scène des anonymes cherchant à se retrouver.

               

Melan - Enfermé dans ma tête © Melan Officiel

Dans Charbon, Scylla apporte un élément de réponse. Issu d’une autre génération, il refuse les images imposées à ses jeunes compères de réussites matérielles et de compétition entre egos. Loin de se plaindre du monde dans lequel nous sommes, il en prend son parti et part en croisade pour plus d’humanité, de rencontres réelles, d’intégrité (à la manière de l’album de Pejmaxx aussi), c’est son sacerdoce, son charbonnage. « C’en est fini de me plaindre et de me répéter « Mais quelle vie ! »/Être bien mais seulement sur les selfies/Fini de me taire, je suis venu en paix/Mais si j’entre en guerre, mon Dieu bénissez mes ennemis ! » Pour ce faire, encore faut-il cesser de vouloir viser un résultat quelconque, un retour sur investissement, la rencontre est gratuite, risquée même car on peut y laisser des plumes. Si tout devient calcul et mise en perspective du rendement, alors la rencontre n’est plus possible. Le calcul empêche nécessairement la surprise et l’avènement d’autrui. D’où l’importance dans l’engagement dans le monde de faire « comme si demain n’existait pas ». Engagement qui suppose une prise de risque (et non de mise en danger), une remise en question des images sociales, des acquis, quitte à se mettre en précarité justement. Scylla interroge le personnage qu’il s’est construit en mettant en perspective son personnage public et son personnage privé : « Je ne sais presque rien à part que ce putain d’être humain qui est face à moi et me dévisage dans le foutu miroir n’est pas Gilles/Ah non, ce n’est pas Gilles ! Il joue les gars balaises, il a un petit charisme, mais ce n’est qu’une proie, ouais ! » N’est-il pas venu le temps de brûler enfin les idoles ? Ne pas confondre l’image socialement et virtuellement construite avec l’existence réelle, le fond et la forme, tout un projet de société…  

Scylla et Sofiane Pamart - Charbon © Scyllaofficiel

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