Nous sommes, donc je suis

L’humain dispose de capacités d’empathie. C’est face à la nécessité que cette solidarité naturelle se met en place. C’est précisément parce que l’Homme n’est pas le plus fort, le plus adapté, le plus armé face à la nature et ses évolutions qu’il a besoin des autres, que le collectif est porteur. Forcément, ces éléments résonnent avec la culture HipHop dans son ensemble.

#checkDaBox © Hashka #checkDaBox © Hashka

Longtemps, la nature a été considérée comme perfection en tant qu’émanation du divin. Qui dit perfection, dit qu’elle est absolument parfaite, immuable et que tout en son sein a une fonction et une vocation. A ce titre, elle ne souffrait aucune remise en question et c’est en vertu de cette « mécanique impeccable » que l’ancien régime se perpétue en tant que loi naturelle édictée par le « Grand Horloger du Monde » (Descartes dans les Méditations métaphysiques – 1641). C’est aussi au nom d’une nature absolue et parfaite où les éléments les plus forts survivent quand les plus faibles ont vocation à disparaître que tous les génocides se fondent. Enfin, c’est au nom d’une soi-disant disposition naturelle que se justifient les différentes exclusions, ségrégations, système de domination, etc. Récemment, Reporterre, le quotidien de l’écologie titrait : « La coopération fait plus pour l’évolution que la compétition » (https://reporterre.net/La-cooperation-fait-plus-pour-l-evolution-que-la-competition). Renversant ainsi la représentation selon laquelle la survie de l’espère serait due à la sélection naturelle qui permettrait de ne garder que les meilleurs et les plus adaptés, l’article propose une lecture bien moins belliqueuse de cette nature qui nous entoure. En somme, le recours à la nature comme argument conceptuel et politique n’est-il pas une autre façon de maintenir le système en place ?

La perspective est ouverte à partir de l’œuvre du géographe et théoricien anarchiste Pierre Kropotkpine : L’entraide, facteur d’évolution, paru en 1902[1]. En somme, l’humain, loin d’être, par nature, un être solitaire, égoïste et belliqueux, dispose de capacités d’empathie importantes, d’une attention naturelle à autrui, d’une prédisposition à faire avec l’autre. C’est précisément face à la nécessité, au besoin, au manque, à la souffrance que cette solidarité naturelle se met en place, s’organise, presque à notre insu. Autrement dit, la « nature humaine » ne serait pas si individualiste qu’elle y paraît (Kropotkine parle même de « communisme primitif ») et l’idée que "l’Homme serait un loup pour l’Homme" inspiration (erronée là aussi) du Leviathan de Hobbes ne serait pas plus fondée que le père noël ou le prince charmant. En construisant ce mythe, les sociétés modernes occidentales ont pu s’automaintenir en développant des valeurs de compétition (reposant sur la notion d’individu comme unité de mesure ultime du politique), d’élitisme, de domination sociale des forts sur les faibles. Sauf que pour le savoir, force est à nouveau de chercher des éléments en dehors de l’Histoire des sciences naturelles officielles et de renouer avec des découvertes passées sous silence médiatiquement.

Albert Jacquard parle du Mutualisme © Youtube

Si la lutte de tous contre tous n’est plus, alors comment justifier les inégalités sociales qui persistent ? Si la compétition de tous contre tous n’est plus le moteur de nos existences, alors comment maintenir le système néolibéral actuel ? Si notre nature est immuable et qu’elle n’est que recherche de notre confort et de notre plaisir, alors pourquoi lutter contre la société de consommation ? Précisément, c’est là que le mythe se fonde. Si « ce qui crée l’humanisme, c’est la capacité que nous avons de devenir plus que nous-mêmes »[2], ce que seule la rencontre permet, alors nous ne pouvons pas nous réduire à notre soi-disant « nature ». Nous sommes tous des êtres en évolution, corrélés les uns aux autres, en interaction et c’est précisément cette interaction qui permet et soutient la survie de l’espèce (au sens collectif et non individuel). Seul, chacun ne vaut rien et ne pourrait survivre dans cette nature si parfaite qu’elle n’est pas vraiment faite pour l’Homme, lui serait d’ailleurs plutôt hostile, si l’on y regarde de plus près. C’est précisément parce que l'humain n’est pas le plus fort, le plus adapté, le plus armé face à la nature et ses évolutions (car elle aussi est en perpétuel mouvement, donc en évolution permanente et non figée une fois pour toutes), qu’il a besoin des autres, que le collectif est porteur. Forcément, ces éléments résonnent avec la culture HipHop dans son ensemble. Se développent ici et là des initiatives pour redonner le sens au collectif et à l’entraide comme par exemple le rappeur Lacraps qui a lancé un appel sur les réseaux sociaux lundi 26 février afin de venir en aide aux personnes vivant à la rue en cette période de grand froid ou l’émission Le Cercle animé par Fianso et produit par Daymolition dont la saison 2 est en cours de réalisation.

Rentre dans le Cercle - Episode 9 (Georgio, Remy, Josman, Franglish...) I Daymolition © YouTube

Dans ce milieu aussi, c’est la compétition et le culte de l’image et de la personne qui sont mis en avant médiatiquement. De même que dans l’évolution de l’humanité, ces éléments existent, sans être aussi fondamentaux qu’il y paraît. N’est-ce pas là aussi un artefact médiatique permettant de justifier le système en place ? Loin d’être le lieu de toutes les compétitions et luttes d’égos (même si elles existent), ce qui a fait que cette culture est devenue première et a infiltré tous les pans de la société, c’est sa dimension subversive, d’évolution, d’émancipation. KRS One (rappeur américain) disait : HipHop is a way of life, un mode de vie. Une façon d’être soi et avec les autres, de s’inscrire dans le partage et la transmission. C’est aussi ce que fait Kohndo qui s’attache à transmettre « une esthétique, une forme artistique, mais on transmet aussi l’état d’esprit hiphop : être autodidacte, les valeurs de paix et d’unité, le fait que each one teach one (transmission de chacun à chacun), que personne n’est détenteur du savoir, d’un dogme. » Le HipHop est fondamentalement antidogmatique, c’est un mouvement dynamique dont les fondements sont proches de ceux de l’éducation populaire : Chacun a à apprendre d’autrui, chacun est en capacité d’apprendre et d’être, l’émancipation passe par l’apprentissage et le développement de l’expérience. En tant que non dogmatique, le HipHop est en perpétuelle évolution, se cherche, se découvre, s’apprend au contact de ce qu’il n’est pas, de ce qui le met aussi en difficulté. Le purisme qui voudrait faire croire que le rap est mort, que c’était mieux avant n’est qu’une forme de traditionalisme rapologique sans fondement. La base de l’esprit HipHop est d’être dans l’innovation, l’invention la créativité dans toutes les formes (économiques, musicales, visuelles) et non dans la reproduction de ce qui se faisait avant. Par exemple, l’artiste de Dinerecords Brav a totalement fait financer son album « Nous sommes » comme l’avait fait Georgio en son temps.

Nous sommes. © Youtube

Cette mise en perspective de nouveaux modèles de diffusion, l’expérimentation de nouvelles articulations, la mise en commun des possibles, le développement des collectifs, c’est aussi ça le HipHop comme le démontre la multiplication des festivals entièrement dédiés à cette culture et menés par des acteurs du milieu eux-mêmes. Du Scred festival qui s’est tenu à Paris en janvier dernier sous l’impulsion de la scred connexion au Demi-Festival à Sète avec Demi Portion au pilotage, en passant par le relancement du narvalo Show à la Bellevilloise les 19 et 20 mai prochains grâce à la motivation de Swift Guad, toujours c’est la rencontre entre les acteurs, les artistes et le public et les différents arts ensemble qui est à l’honneur. L’ensemble de ces initiatives démontre combien le milieu s’émancipe par lui-même des MJC et autres gymnases qui lui sont habituellement réservés pour investir la place qui leur revient de droit. Si les programmateurs de festivals rechignent encore souvent à programmer des artistes rap, faute d’une réputation d’enfants de chœur, alors autant prendre le taureau par les cornes et organiser des événements propres où les mondes se rencontrent et les artistes s’articulent. L’enjeu du featuring est d’ailleurs de permettre à chacun de sortir de sa zone de confort, de s’essayer à l’univers de l’autre, de prendre conscience d’une autre façon de faire, non pour démontrer que la sienne est meilleure, mais bien pour mettre en acte l’émulation, pour s’améliorer ensemble. Nombreux sont d’ailleurs les featurings sur les albums des rappeurs comme par exemple Swift Guad dans Vice et Vertu volume 3 à paraître début mars où il est accompagné d’un acolyte sur un titre sur deux de ce double album comme ici avec le jeune Laylow au style très différent de l’univers habituel de l’artiste montreuillois amenant l’un et l’autre à se modifier.

Swift Guad Ft. Laylow - Fratello © YouTube

Le milieu HipHop s’est souvent démarqué par sa capacité à s’organiser pour lutter contre les injustices[3]. C’est aussi dans cette perspective qu’il s’associe à des actions à visée politique comme ce sera le cas le 31 mars prochain au 33 rue des Vignoles pour la journée Justice pour Tous 2[4] afin de débattre d’abord des luttes pour la vérité et la justice passées et en cours puis ensuite d’assister à un concert dont le seul but est la rencontre et le partage. Organisée par le collectif Angle Mort avec le renfort du rappeur essonnien Fik’s Niavo qui met souvent son énergie au service de grandes causes. Ici, ce sont les violences policières qui seront de nouveau au centre des débats comme déjà lors de la première journée tenue le 8 avril 2017 suite aux affaires Adama et Théo. Ce type d’initiatives, bien qu’elles connaissent peu de couverture médiatique (surtout quand tout se passe bien), s’est pourtant souvent mis en œuvre face aux événements sociaux ou climatiques qui questionnent autant le vivre ensemble que la dignité de chacun. Ainsi, en 2012, les rappeurs dits « indépendants » s’étaient réunis sur un morceau collectif dénonçant le manque d’empathie pour les personnes isolées à la rue. Ces représentants du milieu souvent caricaturés dans leur volonté de puissance et de réussite, mettaient ici à profit leur notoriété pour autrui. Comme quoi, la solidarité est possible, elle est même induite par l’indignation face aux injustices, aux inégalités et ce faisant, elle est même un peu naturelle…

Ghetto People Don Choa, Joey Starr, Aketo, Tunisiano (French rap) PAROLES © Youtube

                En somme, dans le rap comme dans la nature, la survie tient plus à la capacité de chacun à évoluer avec les autres que contre eux. Ce ne sont pas tant les clashs qui font avancer le milieu et la culture que les collaborations, pas tant la quête effrénée aux likes et autres vues que la mise en commun des possibles. L’émancipation passe justement par la prise de conscience de sa propre nature empathique, de notre considération pour autrui plus que pour nous-mêmes, car c’est par autrui que je me découvre, me révèle, me rend meilleur. L’individu qui reste dans sa propre perception du monde et de lui-même n’évolue pas, il va même à l’encontre de sa nature qui précisément l’amène vers l’autre plutôt qu’à s’en méfier. N’est-ce pas justement ce que Lacraps sous-entend dans ce titre l’enfer c’est… ? N’est-ce pas ça l’esprit HipHop : aller vers l’autre, quel qu'il soit, comme il est, juste pour le plaisir de la rencontre ? Questionner sa propre nature pour ne pas la prendre pour acquise et toujours chercher à devenir meilleur, n’est-ce pas le sens d’une existence épanouie de soi au milieu des autres plutôt que de soi contre le reste du monde ?

LaCraps x Nizi - L'enfer c'est ... #BOOMBAP2.0 © Youtube

 

               

 

 

 

               

 

 

 

 

[1] « Partant du constat (erroné) que la compétition est dominante dans le règne animal, la plupart des intellectuels de cette époque ont décidé d’en faire une loi naturelle chez les humains, justifiant ainsi les inégalités et la pauvreté. Refusant cette fable, qu’on appelle « darwinisme social », Kropotkine nous livre une contre-histoire de l’humanité. Pas celle des grands hommes et de leurs luttes pour le pouvoir et le prestige, mais celle des masses de paysans, de nomades et de prolétaires qui luttent ensemble pour faire face aux différents défis posés par l’existence. Dans ce livre, il nous raconte l’histoire de ceux dont se fiche l’Histoire. »

[2] Albert Jacquard

[3] Cf. Des racines et des rêves dans le rap français, partie III. Blog Mediapart, Benjamine Weill2

[4] https://www.facebook.com/events/2107363932871100/

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