2 poids, 16 mesures

Alors que Yerim Sar était mis à pied la semaine dernière pour propos sexistes et malgré sa réintégration surprise, cette affaire interroge le décalage de traitement entre les chroniqueurs du service public selon qu'ils soient généralistes ou spécialisés, «urbains» ou académiques.

 © Benjamine WEILL © Benjamine WEILL

Nous avons assisté cette semaine à une déferlante de « petites phrases » et son lot de relances diverses et variées les commentant. Plusieurs personnalités publiques ont choqué par leur propos et les réactions des rédactions ont été plus ou moins promptes. Sauf que lorsque d’un côté, on soutient son poulain envers et contre tout, quitte à justifier ses propos, de l’autre on désavoue publiquement et on met à pied selon une jauge unique : la saisine ou non du CSA.

Selon qui on est et d’où l’on parle, l’enjeu n’est donc pas le même et le choc du CSA est à géométrie variable. Quand une chroniqueuse de France Télévision sur une émission à grande audience propose de hiérarchiser les souffrances collectives à partir de la rhétorique classique du Ku Klux Klan, de minimiser l’inhumanité de l’esclavage en la différenciant (et en proposant donc une échelle de valeur) de la Shoah, le CSA ne monte pas au créneau pour propos révisionnistes, pourtant interdits par la loi.

Christine Angot fait polémique après ses propos sur l'esclavage © LeHuffPost

Quand l’habitué des sorties sexistes et racistes, Finkelkraut, explique sur la chaîne CNews, qu’il n’a pas envie de voir des femmes sur un terrain de foot, puisqu’il estime que ce n’est pas leur place, nulle montée au créneau du secrétariat d’Etat à l’égalité hommes/femmes pour interdire ce monsieur des plateaux de télévisions. En revanche, sa réaction n’a légitimement pas tardée suite aux sorties odieuses de Riolo et Rothen faisant la promotion de la culture du viol dans l’Afterfoot sur RMC .

Ne revenons même pas sur les sorties de Zemmour, les régulières attaques nominatives des différents chroniqueurs de France Inter (les personnalités politiques, président compris, leur propre patronne, etc.) qui n’ont jamais donné lieu à des mise à pieds… Bien sûr, ces chroniqueurs sont des « humoristes », des chroniqueurs de l’humour, des « artistes » du billet d’humeur reconnus et sont donc habilités, eux, à le faire ?

"Si vous êtes à droite, vous penserez que je suis trop à gauche" - La FAQ de Tanguy Pastureau © France Inter

Sauf que quand il s’agit de Mouv’, la chronique humoristique ne semble plus possible. A croire que quand on parle de rap, on est forcément plus sérieux que quand on parle de l’actualité. Dans le rap game, ça ne blague pas et c’est connu… Tout est à prendre au premier degré, Alkpote compris.

Décidément, le système médiatique manque cruellement de sens de l’humour quand celui-ci ne vient pas de ses maîtres adoubés en la matière. Car il s’agit d’un exercice très français que de tourner l’actualité en dérision, d’en faire des billets d’humeur et d’humour. Puisque le rap touche aux impensés de la société et s’ancre sur l’actualité, fait même souvent l’actualité, pourquoi ne pas le traiter comme les autres ?

L’humour d’accord, mais à condition que cela soit par ceux qui sont autorisés à le faire, sur des heures de grande écoute et surtout pas sur des sujets aussi graves que le rap. A croire que l’on peut rire de tout, partout, sauf sur le rap sur Mouv’.

OrelSan - Défaite de famille [CLIP OFFICIEL] © orelsan

Quand Alex Vizorek rappelle la différence d’âge du couple présidentiel induisant une possible pédophilie de la première dame, il reste à l’antenne. Quand c’est l’afterrap qui évoque le titre Cougar, de Kalash criminel, on sent la gêne. Pourtant, cela pourrait être pris sur le ton de la blague comme c’est si souvent rappelé à propos de Michel Leeb quand on cherche à en pointer le racisme odieux… Décidément, le sens de l’humour et de l’indignation ne vaut que dans un sens…

La chronique du journaliste incriminé relevait d’une certaine ironie (bonne ou mauvaise, chacun en est juge) quant au nouveau scandale autour de Nick Conrad et son dernier clip. Le mot était malheureux bien sûr, mais sans communes mesures avec les insultes proférées par les deux journalistes sportifs ce 7 juin dernier. Cela méritait-il le même genre de remontrances et de désaveu public ?

On s’insurge ici et là des propos polémique du fameux Nick Conrad (dont cela devient le fond de commerce), mais combien s’inquiètent de la tenue d’un concert de rap néo nazi en avril dernier pour célébrer l’anniversaire d’Hitler ? Il y a décidément de tout pour faire « rap game »… mais lorsque la LICRA se saisit, c’est pour dénoncer le « complotisme » de Sniper en février dernier et non la promotion de la suprématie blanche faite par Croc Blanc depuis plusieurs années déjà.

A croire que quand il s’agit de « pop urbaine » comme ils aiment à l’appeler le qualificatif signifie en creux : suspect. Quand c’est « urbain » comme le dit Fary, étrangement, le focus est différent que dans les institutions reconnues académiquement. Aux Molières comme aux Victoires de la musique, même combat. Egalité de traitement ou défection des talents. L’impertinence n’est pas réservée aux white cis men.

Fary - Salut les blancs (Molières 2019) © Paul Taquet

Quand Guillaume Meurice ou ses compères font preuve d’impertinence quant aux sujets politiques et polémiques, on loue leur sens critique. Quand il s’agit de Yerim Sar sur l’Afterrap, il est aussitôt prié de bien vouloir se taire ou de faire amende honorable, même quand on le réintègre après avoir été désavoué.

Etrange quand on sait précisément que le fameux Yerim est l’impertinent de service dans le rap game. Qu’il a toujours joué ce rôle de trublion et qu’il a certainement même été embauché pour cela. Faire rire et amuser la galerie d’accord, mais à condition que cela reste dans l’entre soi du rap game ? Un chroniqueur rap ne peut-il pas proposer une vision satirique des polémiques autour de cet art ? Pourquoi ne pas proposer un vrai débat sur la question ? Sa réintégration surprise tiendra-t-elle face aux pressions diverses et variées qui mettent la focale sur le rap pour mieux le dénigrer sans cesse ?

L’humour serait il réservé à une certaine élite digne du trait d’humour et du calembour comme à Versailles sous Louis XIV ? La plèbe rapologique en serait donc exclue de fait car non adoubée par les puissants ? Question. Dommage car c’est une vraie pépinière d’humour et de calembours… Ils ne savent pas ce qu’ils ratent.

Taipan - Cendrier (Clip officiel) © Youssoupha

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.