Le HipHop comme expérience esthétique fondamentale, partie 2

Après avoir vu dans la partie 1 comment le HipHop faisait expérience esthétique en tant qu'art à part entière, c'est sa dimension éducative qui est explorée davantage dans cette seconde partie. Quelles en sont les conditions de réalisation? Comment allier institution et liberté? Comment cette culture vient elle interroger les prérequis et règles académiques dans une perspective évolutive?

Friche Montreuil © Benjamine WEILL Friche Montreuil © Benjamine WEILL

 

Le Hip-Hop est aussi un état d'esprit qui s'appuie sur la notion de transformation et de subversion. Il indique une façon de s’y mouvoir, d’y agir et d’y interagir où chacun est dans le ressenti et la réflexion, sans disjoindre ces deux éléments comme dans l’expérience esthétique. Kohndo relate combien « Le HipHop ne s’enseigne pas, ça se vit, c’est de la culture. » Loin d’enseigner cette culture au sens d’une théorie à connaître, il s’attache à transmettre « une esthétique, une forme artistique, mais on transmet aussi l’état d’esprit hiphop : être autodidacte, les valeurs de paix et d’unité, le fait que each one teach one (transmission de chacun à chacun), que personne n’est détenteur du savoir, d’un dogme. »

Le HipHop est fondamentalement antidogmatique, c’est un mouvement dynamique dont les fondements sont proches de ceux de l’éducation populaire : Chacun a à apprendre d’autrui, chacun est en capacité d’apprendre, l’émancipation passe par l’apprentissage et le développement de l’expérience. C’est parce que je ressens le beat, le trait, la cadence, que j’envisage le monde à partir de cet élément de mesure. A son contact, je me modifie, le rythme musical fait écho au rythme du cœur, celui des traits au rythme de l’imaginaire et celui des gestes au rythme du corps (voire au spasme incontrôlé).

Ce qui peut paraître vil, laid, bas pour les représentations classiques et académiques de l’art, est source d’esthétisme. Fisto relate par exemple que « premièrement, je leur fais comprendre que je ne suis pas prof et que l’orthographe ne compte pas. L’objectif est de se faire plaisir avec les mots, de s’en faire des amis. Pas mal ont un rapport violent à l’écriture du fait de difficultés scolaires. D’où l’importance de commencer par l’oral, d’échanger, de reformuler ».

Pour Kanti, l’objectif est de proposer un autre mode de communication, « une autre langue, que nous, adultes, avons un peu abandonnée : celle du corps, que l’enfant, lui n’a pas oubliée » et qui se rappelle à lui fortement à l’adolescence d’ailleurs. A ses yeux, ce qui fonctionne et fait HipHop « c’est quand il y a une conversation où chacun vient avec son style, sa puissance, son énergie et on le reconnaît à son allure, son phrasé. C’est une vraie expression de la personnalité où toutes les écritures se complètent les unes les autres sans pour autant être identiques ». Les mots se transforment en gestes, mais restent tout aussi parlants.

Lino - Fautes de français ft. Dokou © LinoVEVO

Puisque les mots sont des outils pour allier sensible et intelligible tout devient permis, même de déconstruire la grammaire elle-même tant à l’écrit qu’à l’oral car l’un et l’autre sont conçus comme deux éléments réversibles. Le tout dans un contexte de plaisir et de convivialité qui favorise le jeu et la détente comme l’explique Vîrus, rappeur de Normandie et auteur Des soliloques du pauvres aux éditions Diable Vauvert :

« Il faut décloisonner tout le fonctionnement scolaire pour redonner du sens au plaisir de faire. Finalement, apprendre peut devenir amusant et cela peut servir les autres matières. C’est important qu’ils comprennent que faire des fautes n’est pas grave et qu’il m’arrive parfois d’en faire exprès en tordant la syntaxe notamment. La création arrive souvent par la faute elle-même. L’enjeu de ces ateliers, c’est justement de valoriser l’erreur, l’accident, la faute qui peuvent être créateurs et ouvrir les possibles. C’est le seul endroit où faire des fautes est autorisé. Quand ils me demandent s’ils sont bons, je leur renvoie que tout écrit est bon en soi. Ils expérimentent ainsi un espace de liberté et de non jugement et c’est déjà énorme vu le nombre de contraintes qu’ils ont ».

Les grandes découvertes et création opèrent comme la science telle que définie par Bachelard dans La formation de l'esprit scientifique, par essai et erreur. C’est aussi ce que raconte Ismaël Métis, rappeur des Hauts de France et gérant de la compagnie Trous D’ Mémoires,  lors d’un atelier près de Hennin Beaumont avec des petits enfants de mineurs algériens pour construire le spectacle « Lettre à nos mines » où l’un des jeunes a écrit : « ils nous croivent illétriques, mais on est magnifiques ».

A ses yeux, « c’est de la poésie à l’état pure, au sens où il y a plusieurs niveaux d’analyse. En se trompant de mot, il a touché quelque chose qui est bien plus parlant que tous les mots déjà existants. Sans le savoir vraiment, il met en exergue la déconsidération subie par les enfants issus de l’immigration et des quartiers populaires ». Il constate qu’à travers ces ateliers « il s’agit de faire advenir une forme de fierté, même si elle reste balbutiante ». A travers ces ateliers, c’est bien l’ensemble des apprentissages qui sont revus à partir d’un paradigme nouveau.

Youssoupha - Apprentissage Remix (Clip officiel) © Youssoupha

Ce changement de point de vue favorise la reconnaissance des potentiels à condition de faire un pas de côté par rapport aux représentations scolaires. Pour Ismaël Métis, « ça leur parle car ça éloigne du travail scolaire. Il n’y a pas besoin d’avoir un capital particulier ou un capital hérité pour être fort. A travers ces ateliers leur culture propre est valorisée alors qu’ils sont souvent perçus comme des mauvais élèves scolairement et comme de mauvais jeunes socialement. Par les ateliers, ils démontrent leur potentiel et leur connaissance.  Ils valorisent leur culture propre. »

C’est en faisant qu’ils se découvrent et se dévoilent. Le geste pense au sens où il révèle une pensée, tout en pansant le sentiment d’exclusion. Le HipHop permet à chacun d’éprouver qu’il participe de la culture, même si tous ne disposent pas préalablement de la culture institutionnelle. Pour ce faire, encore faut-il que les intervenants soient en mesure de la faire advenir.

Namss, graffeuse francilienne et militante associative, raconte combien « ces ateliers permettent l’expression de soi et l’apprentissage en brisant les a priori sur le milieu artistique. Cela permet aux jeunes de démystifier ce qu’est le graffiti et un graffiti artiste. En dehors de l’art plastique au collège où l’on apprend des notions assez classiques de la figuration picturale, il existe peu de choses. Avec le graffiti, on démystifie le rapport à l’art dans son ensemble qui n’est plus que dans les musées. Par le graff, le jeune peut développer d’autres perspectives et donc d’autres conceptions de l’art dans son ensemble qu’ils peuvent ainsi se réapproprier ». Par voie de conséquences, ces ateliers même s’ils visent une réalisation quelconque ne peuvent être entendus à partir d’exigences institutionnelles.

La forme de l’atelier doit favoriser la surprise pour investir les participants d’une part, mais aussi pour inscrire une relation plus transversale entre l’intervenant et le groupe, l’inscrire dans la position de maïeuticien. Fisto constate que « c’est parce que ça ne sert à rien que c’est important. Parce qu’il n’y a pas d’objectifs précis, que chacun peut y mettre les siens. L’adulte devient alors un simple support de projection et un facilitateur et non un modèle. Le jeune expérimente alors quelque chose de la liberté nécessaire à la création ». L’important consiste à mettre en acte souplesse et adaptation.

JP Manova - Le Stress (Clip) © JP Manova

Pour Fisto « le caneva de l’atelier doit être à la fois souple et établi. Cela me permet de ne pas être un fonctionnaire d’atelier et de garder un peu d ‘adaptation et de souplesse à chaque fois en définissant le thème avec les jeunes à partir de ce qu’ils amènent oralement, de leurs envies. Le plus important est de soutenir la spontanéité car l’idée c’est d’être surpris par les participants autant que de les surprendre. Un atelier réussi c’est quand les participants amènent autant que l’intervenant finalement ».

Cette interaction, cet échange ne pouvant pas se prévoir à l’avance, Vîrus ne s’engage jamais « sur une finalité au départ car cela va dépendre du groupe et de l’interaction entre eux et les mariages forcés, j’aime pas ça ! Le but n’est pas de leur faire de l’occupationnel, mais leur proposer plusieurs modalités possibles selon le temps, le budget dont disposent les structures. 

Dès le départ je pose les conditions pour la forme : 12 participants maximum, pas plus de deux ou trois heures selon les âges. C’est du jonglage permanent. Toujours dans ces ateliers, le champ d’action est infini. C’est toujours différent, car les groupes le sont. Je viens avec ma boîte à outils que je mets à leur disposition pour voir comment chacun s’en saisit et ce que le groupe va en faire. Tout est basé sur le jeu pour soutenir la souplesse et la spontanéité. Inventer, c’est s’amuser déjà et mettre en branle son imagination. Cela ouvre les possibles.

Je ne suis pas là pour me montrer, mais valoriser ce qu’ils font. Cela suppose une animation spécifique qui maintient une forme de liberté. Même si une direction est suivie, c’est toujours à relier à un jeu. Comme dans le sport, il y a des échauffements avant de se lancer dans le match, des entraînements. Après l’objectif, on se le donne ensemble sans être trop ambitieux car le plus important c’est la discussion sur l’objectif et non l’objectif en soi. Il faut partir des envies de chacun, de leur donner la possibilité de faire un choix. »

Ismaël Métis rappelle aussi l’importance de « partir du public et des centres d’intérêts des jeunes. Les objectifs peuvent être variés selon la volonté du groupe et non de l’institution mais l’idée est toujours de favoriser la liberté d’expression en les autorisant à le faire. » Le cadre favorise le développement de l’imaginaire et des possibles, selon les groupes les méthodes diffèrent, mais toujours elles visent le plaisir et la convivialité dans un contexte précis qui dispose de ses propres contraintes. La question du sens est donc toujours au cœur de ce type d’intervention qui ne peut pas être réduit à de « l’occupationnel ».

SCYLLA & Sofiane Pamart - Clope sur la Lune ft. ISHA [Clip Officiel] © Scyllaofficiel

Si les ateliers sont réduits à des activités connexes, sans lien avec les problématiques de chacun et sans concertation entre l’intervenant et les professionnels accompagnants, alors ils perdent en intérêt, non seulement pour le public, mais aussi pour l’intervenant. Trop souvent mises en œuvre pour « combler des trous » ces activités perdent alors en valeur par le manque de mise en perspective avec les autres activités et la mission de l’établissement, obligeant ainsi les intervenants à faire avec des bouts de ficelle dans un contexte indéfini.

Cet espace pour être investi suppose d’être réfléchi avec le groupe lui-même, de définir une temporalité adaptée à la structure et aux attentes du public et de s’inscrire dans un décalage avec les attendus institutionnels (scolaires, acquisitions de savoir, insertion professionnelle, compétences sociales, etc) sans pour autant les perdre de vue.

Selon la perception de l’institution de l’action et les moyens alloués, la pertinence de l’action varie. C’est ce qu’explique Vîrus observant que « l’adhésion est parfois difficile car l’intitulé n’est pas toujours parlant : atelier d’écriture. Quand c’est obligatoire en plus, c’est plus compliqué pour que les jeunes en voient le sens. C’est important que ça reste un choix, que ce soit une inscription volontaire. Après, on bricole avec ce qu’on a. »

Fisto observe aussi que « quand c’est obligatoire, ça ne marche pas. Il faut que ça reste de l’envie, de l’appétence, de l’intérêt. L’écriture c’est la finalité, mais pas la seule modalité de travail. L’enjeu est de décoder les émotions, le rapport au monde avec des mots et c’est une gymnastique qu’il s’agit de transmettre. L’objectif peut être un texte ou non, parfois juste échanger sur ce qu’on écrit ou lit, c’est déjà énorme ». Pour garantir la liberté en son sein, le cadre doit revêtir une forme de souplesse, ne pas être trop rigide, trop prédéfini, mais il doit exister et tenir dans sa forme la plus brute : régularité dans l’activité, durée prédéfinie, investissement de chacun.

C’est ce que Bows évoque notamment lors des chantiers d’insertion dont le « cadre est contraignant avec une régularité et une ponctualité attendue comme dans le monde du travail, même si le plaisir reste au coeur de l’activité. Cela suppose aussi de définir les codes sociaux à ce nouvel environnement dont chacun fait partie. On travaille le vocabulaire, la posture, le comportement.

Par exemple, quand c’est le moment de faire une pause ou non. A travers ces ateliers, d’autres échanges sont possibles qu’avec la relation duelle de l’éducateur. Même si on bosse la conscience professionnelle, l’insertion n’est pas toujours la priorité, mais plutôt la définition d’un projet adapté à la personne à partir de ce qu’il montre en atelier. Cela permet de renforcer le lien entre éducateur et usager, de faire ensemble, sans forcément se parler des problèmes et cela joue aussi ». Les effets sont perceptibles dans l’après coup.

Nakk Mendosa - Devenir Quelqu'un (Prod. Twister) / Clip Officiel + Paroles © Nakk Mendosa

Néanmoins, ils participent clairement de l’accompagnement individualisé. Pour Kanti, à travers la danse HipHop se travaille à la fois la « médiation de la colère, une façon de la sublimer », mais aussi de signifier à chacun les potentiels de son corps comme relation possible avec les autres ainsi que de « réduire la place du discours dans l’échange avec l’enfant pour laisser de la place au langage du corps (…) en le convoquant ».

Même s’il ne prédéfinit pas à l’avance ce qu’il vise comme « objectif » ou « résultat », il doit définir le panel de propositions possibles sans se réduire à l’un ou l’autre. La forme des ateliers intègre nécessairement la notion de multiplicité, se constitue à partir de la souplesse et de l’adaptation tant pour l’institution que pour l’intervenant. Force est de réfléchir aux attentes et potentiels du public en amont de l’intervention. Ismaël Métis ou Bows ont expérimenté des actions en direction de jeunes sourds ou aveugles qui supposent des adaptations spécifiques.

Kohndo relate aussi qu’il « faut veiller à ne pas mettre les personnes en difficulté, par exemple en milieu carcéral avec des non francophones ou des gens qui ont décroché scolairement, il faut se méfier des approches ultra-poétisées qui peuvent tout à fait passer à côté. Si on demande d’écrire un alexandrin, ça ne parlera pas. Il faut des compétences d’écoute, psychomotrice, qui peuvent faire que le rap est une porte d’entrée, mais pas forcément toujours à maintenir tout du long. C’est bien trop souvent proposé comme une solution au décrochage mais encore faut-il pouvoir se concentrer sur une feuille, que parfois les jeunes ne peuvent pas avoir ». C’est pourquoi, la finalité de l’action mérite d’être coconstruite et non pensée par le haut. Le cas échéant, les ateliers ne permettent pas d’expérimenter sa puissance d’agir et sa possibilité de le transformer.

Le HipHop est un acte de liberté. Il multiplie les possibles, démontre les possibles. N’est libre que celui qui peut ouvrir l’avenir, le penser, s’y projeter. Le cas échéant, nous sommes prisonniers du présent, de l’instant qui ne nous dit rien et ne permet pas de désir. Le désir vise toujours quelque chose de l’avenir, il se le représente.

Hugo TSR - Là-Haut (clip officiel HD) © chambrefroideprod

L’art permet de s’émanciper du présent pour en dévoiler les perspectives ouvertes. En ceci, il est toujours subversif.  La dimension subversive du HipHop tient à sa position basse, révélatrice des sous-sols, des bas-fonds, de ce qui grouille sous l'asphalte. Nécessairement, cela peut choquer, comme tout ce qui n’est pas conforme aux habitudes de penser.

Le rap, notamment, produit une forme de « contre-discours », qui s'apparente de ce que Nietzsche appelle « la puissance dionysiaque » dans la Naissance de la Tragédie. Celle-ci consiste à laisser libre court à son imagination, sa puissance de rêve pour produire des formes, des apparences qui loin de cacher la vérité à l’esprit, lui en indique la voie. Par la subversion, la transgression, l’ouverture des valves de l’imaginaire favorise le développement de la subjectivité et de l’humanité. Le HipHop comporte aussi une dimension éthique donc. 

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