Reality Bites

Alors que le débat sur les violences policières peine à trouver sa juste place au coeur des manipulations médiatiques. Rétrospective de l'activisme politique du milieu HipHop, premier à s'emparer de ces questions à ses risques et périls déjà.

Couverture du livre du même nom de Jeff Chang © Benjamine WEILL Couverture du livre du même nom de Jeff Chang © Benjamine WEILL

Depuis plus de 20 ans, la violence policière et le racisme d’Etat sont les rengaines préférées du rap français. Pourtant, il faudra attendre 2020 pour que le débat devienne enfin public. Alors que depuis les années 90, ceux qui n’ont eu de cesse de les pointer du doigts ont été quasi systématiquement inquiétés (annulation de concert, procès, appel au boycott, à la censure), il semble qu’un petit hommage aux premiers de cordées de la lutte contre toutes les formes de ségrégation s’impose.

Déjà parce qu’en France, cette question est prégnante depuis plusieurs années et parce qu’elle ne s’arrête pas au « Black Lives Matter », mais bien comme on le voit à chaque manifestation malheureusement désormais aux violences exercées par la police au nom de l’Etat sur des citoyens racisés.

Aujourd’hui force est de l’admettre, beaucoup ne se sentent pas en sécurité face à la police nationale, celle qui éborgne, celle qui étouffe, celle qui agresse sexuellement sans être inquiétée.

Le rap collectif contre le racisme | Saveur Bitume #4 | ARTE © ARTE

 Le premier épisode marquant date de l’époque où Jean Louis Debré est ministre de l’Intérieur pour Jacques Chirac. Alors que depuis quelques années les activistes s’invitent dans le débat public à l’initiative du MIB (Mouvement Immigration Banlieues) pour dénoncer la fermeture des frontières et le délit de faciès à l’œuvre dans les quartiers, le nommant déjà Racisme d’Etat, un morceau collectif de 11 minutes 30 est enregistré sous l’impulsion de Jean François Richet et de ses acolytes.

Dès l’intro, ce dernier accompagné de Madj (DJ d’Assassin) sont explicites : « Loi Deferre, loi Joxe, lois Pasqua ou Debré, une seule logique : la chasse à l’immigré. […] Un Etat raciste ne peut que créer des lois racistes. Alors assez de l’antiracisme folklorique et bon enfant dans l’euphorie des jours de fête. Régularisation immédiate de tous les immigrés sans papiers et de leurs familles. Abrogation de toutes les lois racistes régissant le séjour des immigrés en France. Nous revendiquons l’émancipation de tous les exploités de ce pays. Qu’ils soient français ou immigrés. »

11'30 contre les lois racistes Akhenaton Freeman Mystik Assassin Fabe Passi Stomy © farfax safait mal

 Dans la foulée, cette même année, sort une compilation au titre explicite : POLICE produite par Artikal. A travers ces chroniques des violences policières toutes inspirées de faits réels, la question n’est pas de donner le bons ou les mauvais points mais bien de saisir que rien ne justifie que la police nie les droits fondamentaux d'un citoyen. Il suffit qu’un le fasse pour que toute la profession soit entachée. Lorsqu'elle le fait, c'est l'Etat, à savoir nous tous, qu'elle salit. La police, en tant que force incarnant l'exécutif, ne peut nier la citoyenneté d'aucun d'entre nous, sans quoi, c'est la citoyenneté de tous qui est en péril.

La Police est une institution qui représente l'ensemble sociétal que nous formons. A ce titre, elle a un devoir d'exemplarité trop souvent omis. L’individu-citoyen ne peut qu’être perdant face à l’institution, c’est pourquoi il doit TOUJOURS être préservé et protégé de la violence exercée par l’institution (d’où le Défenseur des droits qui s’est lui-même prononcé récemment sur la question). 

Police - 01 Le monde à l'envers - P.O.R.C. © Floresmagon1873

Dans les années qui ont suivi, certains groupes en ont même fait un objet de recherche et de chroniques sociales, presque une maraude tant que le discours n’intègre pas réellement l’opinion publique. Comment faire passer le message à ceux, qui coûte que coûte, le nient ? Comment faire comprendre que l’enjeu n’est pas de monter les populations contre l’institution, mais d’amener l’institution à respecter sa fonction première ? Comment cesser cette inversion systématique entre la victime et l’auteur ? Comment cesser la criminalisation des quartiers populaires et des jeunes issus de l’immigration ?  

Pour en sortir, encore faudrait il faire un véritable travail de mémoire, faire preuve d’honnêteté intellectuelle et surtout accepter que nos institutions ne répondent plus à leur devise initiale : liberté, égalité, fraternité.

C’est un des sujets favoris de La Rumeur, composé de Ekoué et de Hamé qui en font une bannière au point de se retrouver régulièrement en procès depuis 2004 pour une phrase : « des centaines d’entre nous sont tombés sous les balles de la police » considérée comme diffamatoire.

Interview de Ekoué et Hamé du groupe La Rumeur - Archive INA © Ina Talk Shows

S’en suit en 2008, la fameuse lettre à la République de Kery James, qui s’ouvre sur « Lettre à la République, à tous ces racistes à la tolérance hypocrite ». L’idée est d’ouvrir les yeux à ceux qui continuent de se faire croire que République et monde des bisounours sont synonymes. Oui, la base républicaine était « venez comme vous êtes », mais la belle idée s’est vue mise à mal par la réalité. Beaucoup continuent pourtant de se faire croire que la France n’est pas raciste. Puisque nos références théoriques disent que nous ne le sommes pas, ça suffit non ?

Vieux relents de l’idéalisme philosophique occidentale si marqué en France. Doux rêve des universalistes qui pense que celui-ci est un fait admis et non une perspective à suivre. Théoriquement les citoyens sont égaux en droits, mais force est de constater tous les jours que c’est faux et surtout que les institutions qui le garantissent sont les premières à jouer contre. Pire, cela ne risque pas d’arriver ainsi…

Toujours l’enjeu est de proposer une alternative aux discours politiques des partis et non de se les approprier, voire de les soutenir. Peser dans le débat public ne signifie pas forcément y prendre part en termes de gouvernance. C’est l’avènement de l’arrière garde, celle qui agit, celle qui voit, observe sans stratégie et ne s’en laisse pas compter des discours sur la tolérance à la Voltaire.  

Kery James - Lettre à la République (Clip officiel) © Kery James

La même année (2008), une nouvelle compilation voit le jour sous l’impulsion de Zenith Sonore (label indépendant). Elle réunit une multitude d’artistes suite au décès de Zyneb et Bouna en 2005 à Clichy-Montfermeil. Déjà les noms de Amal Bentoussi, Siham Assague et bien d’autres apparaissent dans les radars et leur lutte contre les violences policières et les délits de faciès sont relayées via les textes de rap.

Le titre est évocateur : Ecoutes la Rue Marianne ! Comme un ordre donné à celle qui tient son pouvoir de cette rue, mais tiens à ne pas s’en laisser conter. Visant toujours à la rappeler à ses propres principes, l’ensemble des titres présents viennent souligner les paradoxes entre théorie et pratique et les incohérences gommées par un discours universaliste qui se voile la face.

Ecouter la rue, c’est déjà la regarder en face, la considérer. Ce serait un premier pas. Ecouter la rue, c’est respecter le pouvoir démocratique et entendre sa vulnérabilité. Ecouter la rue, c’est accepter que ceux qui la composent ont non seulement leur mot à dire, mais la dignité nécessaire pour être entendu.

ecoute la rue marianne le rat luciano © tmatduhavre

Dans le même temps, des artistes comme Casey ont continué sur le sujet pour nourrir leur art et ouvrir les perceptions du monde. C’est ainsi que la réflexion s’étend, que les premiers moments de convergence entre les luttes dites sociales, raciales et sexistes s’amorcent et qu’une nouvelle façon d’entrevoir le monde devient possible pour une grande partie de la population : parler de racisme en France, au sein de cette République qui se targue de ne pas voir les couleurs et de toutes les aimer, commence à devenir possible à force de le dire, le redire et encore le dire, preuves à l’appui.

Ce n’est pas les principes républicains qui sont attaqués, mais leur manque de réalité, de mise en œuvre également sur l’ensemble du territoire, pour l’ensemble de ses citoyens. C’est la liberté d’aller et venir d’un jeune de quartier inquiétés dès qu’il passe le périph, c’est l’égalité de traitement lorsqu’un groupe de jeunes vient « troubler l’ordre public », c’est la fraternité nécessaire face à la vulnérabilité des soignants, des GJ, des jeunes issus de l’immigration coloniale…

Il ne s’agit plus juste de dire : le racisme c’est mal, il y a des bavures policières, mais bien que le racisme existe ici, qu’il est un relent du colonialisme français et républicain et qu’il continue de s’exercer. Toujours l’enjeu reste de sortir d’un « anti-racisme bon enfant » qui ne s’attaque pas à ses fondements : les rapports de domination.

Casey : "Qu'on s'aime ou non n'est pas important, on vit déjà ensemble" | Interview © YARD

Ces rapports de domination dont les violences policières sont l’expression, sont des enjeux politiques forts. Ils s’inscrivent dans un système qui soutient, autorise, permet voire favorise des comportements individuels où la domination de l’un sur l’autre devient non seulement possible mais évidente. Un système de domination s’exerce à condition que des facteurs externes et internes les favorisent. Cela ne signifie pas que tous les policiers y souscrivent, mais que ces comportements sont facilités par l’institution elle-même (lenteur ou inertie des équipes de l’IGPN, difficultés à porter plainte dans les commissariats, dissuasion).

C’est le propos des manifestations actuelles sur le sujet. Loin d’être une américanisation du combat comme certains veulent le penser, c’est aussi peut être un moment historique où la République pourrait enfin porter fièrement sa devise si tant est celle-ci a encore un sens pour ceux qui s’en défendent…

Mallaury - ASSA © Mallaury Music

Les luttes sont relayées par les activistes du milieu HipHop qui, une fois de plus, assume sa fonction d’appeler la République à elle-même et d’en révéler les impensés. Impliqués depuis le premier jour dans cette lutte et cette réflexion, le milieu n’a plus à prouver son implication et ceux qui le nient font preuve de négationnisme.

Les activistes du milieu étaient là dès les premiers temps. Chaque bavure policière a eu son titre, les relations avec la police sont au cœur de la discographie rap, les victimes de ces violences trônent sur les murs des quartiers, des événements ont été montés pour soutenir ces luttes, mais comme toujours, c’est le dénigrement qui prime.

A croire que c’est si compliqué que ça que d’écouter ce qu’ils racontent ? Ah oui, comme le rappelait Orelsan, ça reste « de la musique de noir ». De colonisés dirons nous qui ne souhaitent plus se laisser berner par les contes de fées racontés dans les manuels scolaires où les institutions protègent et garantissent les droits. Comme le dit Limsa invité ici par Lacraps « à cause des shtars qu’on tourné tard l’après midi, les petits n’ont plus confiance en la justice, ils sont dans le délit ».

LaCraps x Limsa - A la craie (Prod Nizi)#bootlegV1 © LaCraps

Cette méfiance caractérisée vis-à-vis des institutions a été progressive mais s’explique essentiellement par la vacuité de leur devise et de leurs principes affichés comme des mots valises, une forme de publicité mensongère. Défection logique quand on réalise que le produit ne correspond pas à ce qui nous a été vendu.

Faute d’admettre que les institutions par le système de ségrégation sociale produit des formes d’exclusions en soi, qu’elles génèrent des stéréotypes et ainsi forment les premiers rapports de domination, rien ne pourra bouger. L’enjeu est désormais de sortir de l’idée que la République protège du racisme, de la discrimination. Considérer l’universalité de l’Homme comme un acquis est en soi déjà un privilège blanc. C’est une conséquence du système qu’on appelle la blanchité. Celle-ci n’est pas le fait des blancs mais d’un système qui sans le dire tel quel favorise les personnes non racisées.

Nous y voilà, c’est le premier présupposé du privilège blanc qui a tant de mal à se reconnaître comme tel : nier l’évidence. Ce terme en soi pose question, car il est mal compris. Le privilège blanc existe aussi en France même s’il est issu de la terminologie suprématiste blanche américaine. Il consiste à faire en sorte que les personnes non racisées se vivent sur le mode de LA norme quand les autres incarneraient des formes de déviances plus ou moins tolérées selon les époques.

Beaucoup en parlent bien mieux que moi alors autant les écouter elles et ce podcast animé par Rokhaya Diallo et Gace Ly vous permet d’en apprendre plus et de mieux comprendre les enjeux avec la participation éclairante de Eric Fassin.

#27 - Check tes privilèges blancs © Kiffe ta race

La question des violences policières pose à nouveau cette question du privilège blanc en France, pas aux Etats unis, en France. Même si la mobilisation s’initie à partir du drame américain qui entoure la mort de Georges Floyd, c’est bien le nombre d’affaires de « bavures » policières que nous connaissons depuis le décès de Malik Oussekine en décembre 1986 qu’il s’agit aujourd’hui de mettre en perspective.

Ce n’est pas nouveau. Cela fait des années que des collectifs revendiquent que ces bavures soient requalifiées en violences volontaires, voir en crime. De même qu’une agression sexuelle n’est pas un abus sexuel, les violences policières ne sont pas des bavures isolées commises seulement par des individus. Pour rappel, la violence légitime de l’Etat ne s’exerce jamais sur un individu isolé et non armé.

Aujourd’hui encore, il faut encore et toujours continuer de dénoncer comme le fait le collectif Urgence notre Police Assassine menée par Amal Bentoussi, le collectif Vérité et Justice pour Adama mené par Assa Traoré, mais aussi encore beaucoup de rappeurs qui relatent dans leur texte la réalité des violences policières, comme Jo le Phéno avec son Bavure dont la version 3.0 est dispo depuis hier. Enjoy et rdv samedi 20 juin pour le troisième acte.

Jo Le Pheno - BAVURE 3.0 (Clip officiel) © Jo Le Phéno

 

 

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