Le HipHop comme expérience esthétique fondamentale, partie 3

Après avoir vu la dimension fondamentalement esthétique du HipHop et sa dimension éducative, c'est désormais sa particularité éthique qui est à l'honneur dans cette dernière partie. Comment soutenir la création HipHop dans une perspective d'émancipation? Comment ces arts favorisent la rencontre avec soi, l'autre et le monde?

 © Graffiti de Bows 2019 Porte de Montreuil © Graffiti de Bows 2019 Porte de Montreuil

Face à la misère, la douleur, la souffrance, deux solutions : se plaindre ou agir, s'abattre ou se relever. Comment faire avec la souffrance que je ressens, mon incompréhension du monde, ma désillusion, la précarité existentielle que je ressens ? Ces questions qui font écho à celles de l’adolescence sont des rengaines du rap français, s’exprime dans de nombreux graffitis et se dévoilent dans les phrasés dansés. A croire que HipHop et adolescence se répondent en miroir, sans pour autant que l’un et l’autre ne s’y résume.

Le HipHop résonne à l’adolescence, sans pour autant se réduire à ce public. L’adolescence s’exprime dans le HipHop sans que tous les adolescents s’y reconnaissent. Ce qui relie l’un et l’autre c’est la subversion d’un monde prédéfini pour détourner ses codes, ses règles et ainsi le transformer. C’est la réappropriation du monde qui se joue.

La création est risquée au sens où elle suppose nécessairement une forme de transgression, de dépassement de soi, d'inconnu. Elle implique une forme de mise en précarité qui peut être angoissante. Puisque la création ne sait pas où elle va, s’expérimente à partir de l’imaginaire et du dépassement des limites, elle nous plonge dans l’inconnu. Cette perspective implique une forme de déséquilibre par rapport aux repères acquis jusqu’à présent. Que ce soit un texte de rap, une chorégraphie de danse ou un graff, le déséquilibre des mots, des mouvements et des traits est créateur en soi, comme l’exprime Lacraps, rappeur du Sud Est dans Déséquilibré, – sur l’album Machine à écrire en 2014.

LACRAPS / H2R - Deséquilibré (prod by OBL) © LaCraps
 

L’artiste est un funambule, tenant sur le fil du sens et du rythme qu’il cherche à faire aller ensemble. Ce déséquilibre n’est pas forcément choisi, il est souvent subi (comme dans le cas de l’adolescence), mais par la création artistique, chacun se le réapproprie, lui donne justement un sens acceptable pour soi.

Vîrus est conscient de cette dimension qu’il aborde dans chaque atelier, commençant toujours par parler de son propre parcours et difficultés pour ouvrir la possibilité aux jeunes de faire de même. Il observe que « parfois dans les textes, apparaissent des traumatismes réels, qui ont pu m’amener à me rendre à la brigade des mineurs. Il faut toujours prendre cela au sérieux et être soutenu par les professionnels qui connaissent les procédures. La protection de la jeunesse est la responsabilité de tous les adultes et l’intervenant ne peut pas occulter cette dimension ».

L’intervention nécessite d’être considérée aussi comme un vecteur d’expression de ce déséquilibre qui vient soutenir le travail d’accompagnement autour du projet individualisé. Kanti rend compte qu’en « mettant en place ces temps de rencontres dansées et en soutenant le mouvement chez le petit enfant, j’ai souhaité favoriser une pratique libre du corps et non productive mais aussi de lutter contre la normalisation par genre des automatismes posturaux » et sociaux.

L’enjeu est donc de questionner la norme, les codes classiquement admis. Kanti exprime que « avant de commencer une séance, je demande aux adultes présents d’essayer de parler le moins possible, voire pas du tout et de s’autoriser n’importe quel mouvement afin de laisser toute sa place au corps et son langage ». Vîrus, alliant l'intention à l'acte a sorti le mois dernier un freestyle étonnant sous le nom de Koendelietzsche.

Vîrus "Koendelietzsche" (Freestyle Inédit) © Rayon Du Fond

La création révèle ce qui fait nœud, urgence, conflit pour chacun. C’est presque par nécessité qu’elle advient, se fait urgence quand le déséquilibre menace l’intégrité. L’expérience esthétique et la création qu’elle ouvre comme perspective permet de sublimer sa souffrance en la transformant.

Elle lui donne une forme communicationnelle que le ressenti empêche. Par la création, ma souffrance se dit, se transmet et me permet de me sentir moins seul dans le ressenti que j’en ai, dans ma perception de moi, des autres, du monde.  

Transcender sa propre existence, la rendre plus acceptable, telle est l'enjeu du Hip-Hop. Bows observe que l’enjeu premier « c’est la relation à soi. Se connaître suppose de savoir ce dont on est capable, tant dans nos possibles que nos limites. A partir de là, l’évolution devient possible. L’art permet aussi de se rencontrer soi-même. Quand on fait quelque chose qui nous plaît, ça nous aide à remonter notre estime de soi et c’est un premier pas vers la sociabilité. »

C'est aussi la raison pour laquelle les battle de danse ou non favorisent la reconnaissance de soi et l'expression de son individualité comme le met à l'honneur tous les ans le R.O.N festival (Ready or Not) dont voici le teaser de l'édition 2019.

RON Festival 2019 by Ready Or Not - TEASER © ReadyornotOfficielTV

Puisque le rap est une forme moderne de poésie et même s'il ne s'y résume pas, il interroge le langage tout en le faisant évoluer lui aussi. Il est déjà en soi subversion du discours et du langage lui-même, comme le rappeur francilien Lino l'explique avec simplicité et évidence à l'occasion d’une conférence à l'ENS : « Je torture la langue française sans la dénaturer ».

Liberté, transgression et création vont donc de pairs car la création suppose une remise en cause radicale du sens des mots (jouer des signifiés et des signifiants), une subversion du sens qui n'est possible qu'à condition d'accepter une forme de liberté et non de déterminisme. Elle est fondamentalement émancipation de ses conditions de nature, transgression de ses propres limites.

Quand on écoute Casey, à l'ENS elle aussi, il y a bien quelque chose de fondamentalement émancipateur dans l'art en général et dans le rap en particulier qui intéresse autant les chercheurs que les praticiens du genre.

Rencontre avec la rappeuse Casey © École normale supérieure - PSL

Si l’on s’attarde un peu sur le graffiti, quelque chose de la subversion s’exprime aussi. L’art pictural en général, même le moderne qui a cassé les codes de la représentation fidèle de la nature, a toujours la vocation de durer dans le temps. S’il est exposé dans les musées, c’est en vertu de sa postérité, de sa permanence.

Or, le graff renverse ces principes. Spatialement, l’œuvre explose les codes du cadre et de la toile, puisque son terrain est le trottoir, les murs, les wagons. Temporellement, l’enjeu n’est pas la permanence, mais bien la spontanéité et l’éphémère. Matériellement, en lieu et place de pinceaux, ce sont des bombes.

La bombe n’est pas au départ un instrument artistique, c’est un instrument de l’industrie, voire du bâtiment. Cela relève davantage de l’artisanat que de l’art. Le graffeur doit donc développer, inventer une technique spécifique pour tordre l’utilisation initiale de la bombe pour la rendre précise. Il s’empare de la bombe pour lui donner un usage différent de celui initialement envisagé.

En détournant la bombe, il transgresse son usage initial. Le graff est donc un acte de transgression, voire de vandalisme tout en restant une véritable forme d’art. C'est notamment ce que décrit Hugo TSR dans Dégradation de 2012 issu de son album Fenêtre sur Rue. Rap et graff s'y trouvent mêlés révélant ainsi leur proximité.

Hugo TSR - Dégradation © chambrefroideprod

Quand on danse, la liberté est à la fois une nécessité et une conséquence. Si je ne suis pas libre au sens de l’aisance du corps, il m’est complexe de danser, au sens de laisser la musique guider les gestes de mon corps, de la laisser me pénétrer (ce qui ne signifie pas que je suis passive, car c’est mon activité qui fait que je m’ouvre à la musique, je l’autorise à me pénétrer).

De même, le fait de danser appelle une forme de subversion, car cela ouvre sur la possibilité de dépasser les possibilités même du corps. La danse Hip-Hop renverse ces codes. Elle nécessite une liberté de départ (pas de tenues autres que confortables), une aisance du corps pour ouvrir ses possibles non plus par des mouvements harmonieux en termes d’ensemble cohérent, mais à partir de la désarticulation qui permet de diviser le corps et le mouvement à l’infini. Ce faisant, la danse Hip-Hop multiplie les potentiels du corps en dépassant les contraintes qui lui sont imposées en les transgressant.

RON FESTIVAL 2019 | DEMI FINALE DANCE BATTLE | Team BOURBIER vs Team TONBEE | #BEHIPHOP © ReadyornotOfficielTV

Un artiste nous émerveille par sa capacité à rendre réel ce que nous imaginions ne pas pouvoir l'être. Kanti parlant de son propre rapport à la danse rappelle combien son inscription dans le milieu était déjà en soi une transgression, mais aussi combien elle s’est appropriée l’écriture observée pour qu’elle lui corresponde.

Jusque dans l’habillage, « nous recherchions à casser les codes, on était des anti-nanas qui revendiquaient le confort avant l’esthétisme ». Par la danse, c’est son existence, son genre, son identité qui se transgressent pour renforcer la notion d’identité. Chaque modalité artistique au sein du mouvement HipHop s’appuie donc sur la notion de détournement, de création de nouveaux codes. D’ailleurs, le mode d’expression des jeunes reste très souvent perçu comme un langage codé et incompréhensible par les adultes.

Le titre Moulaga de Heuss l'enfoiré où il invite son compère Jul en est le révélateur. Comment se comprendre si le langage n'est pas la voie royale de l'échange et du dialogue si les mots évoluent avec leur usage. Précisément, la culture HipHop détourne autant les codes que les mots eux-mêmes renforçant parfois le fossé entre les générations ou appelant au contraire à créer des ponts en acceptant que les jeunes sont plus experts de leur langage que les adultes enseignants.

Heuss L'Enfoiré (ft. JuL) - Moulaga (Clip Officiel) © Heuss L'Enfoiré

Par la médiation artistique HipHop, ce n'est plus l’adulte qui cherche à faire rentrer le jeune dans ses codes de pensées et de raisonnement (dans son langage), mais au jeune de faire valoir, comprendre son langage propre. Les rôles s’inversent pour permettre à chacun d’apprendre de l’autre.

Travail social et Hip-Hop, en proposant à chacun de faire un quart de tour dans ses représentations et de se considérer autrement qu'à partir des étiquettes qui nous sont collées à la naissance, opèrent quelque chose de la révolution au sens philosophique du terme. Cette notion développée par Thomas Kuhn -La révolution Copernicienne (1957) et la Structure des révolutions scientifiques (1962) - rend compte de la manière dont certaines découvertes scientifiques permettent un changement de paradigme qui vient modifier radicalement nos perceptions.

Il prend pour exemple le passage d’une perception du monde géocentrique à une vision héliocentrique (terre plate à terre ronde) qui opère un déplacement dans les représentations de l’espace ouvrant de nouveaux possibles. Le changement de paradigme ne s’effectue pas sans résistances car il suppose de se défaire des certitudes acquises et de s’ouvrir sur un inconnu. Il n’est pas renversement des perceptions acquises jusqu’alors, mais déplacement.

C’est pourquoi, il s’agit d’un quart de tour (sur le modèle de la révolution terrestre) qui permet de garder en ligne de mire les deux points de vue de départ tout en ouvrant une perspective nouvelle. N’est-ce pas justement ce que l’art permet ? Ce que l’expérience esthétique favorise ? Ce que le HipHop appelle par le renversement des possibles et l’ouverture de représentations nouvelles sur soi, les autres, le monde ? Dans son dernier album en date, Ce monde est cruel, Vald va dans ce sens.  

Vald - Ce monde est cruel (Clip Officiel) © Vald Sullyvan

Le Hip-Hop n'a d'autre vocation que de redonner ce pouvoir à ceux qui en sont exclus, exactement comme le travail social. Il s’agit pour l’un et l’autre d’amener un individu à se sentir appartenir à un ensemble qui le dépasse, renforce sa conscience de ses capacités. Du côté du travail social, il s’agit de prendre en compte la vulnérabilité potentielle pour ouvrir des espaces de secours et/ou d’accompagnement par le biais du droit commun ou spécialisé.

Du côté du HipHop il s’agit de considérer les capacités de chacun pour que tous se sentent autoriser à être, penser, rêver, imaginer, exister. Bows par le graffiti « fait travailler plein de choses de l’imaginaire nécessaire pour se sentir bien. Cela permet de rêver un peu, c’est une forme de lâcher prise ».

Il y a donc une corrélation évidente entre l’un et l’autre. Pour exercer dans un champ comme dans l’autre, Bows observe combien la médiation HipHop favorise autant l’individualisation que l’inscription dans le collectif. « Par le graff, obligé de faire avec l’autre. Ces ateliers sont collectifs, car c’est le partage d’expérience qui fait la différence. On partage des expériences et non du savoir pur, ça permet de se mettre à nu, de s’ouvrir, de s’exprimer face aux autres. Autour de l’objectif des discussions apparaissent qui supposent de développer des capacités d’argumentation, d’écouter l’autre »

Kohndo aussi insiste sur la nécessité d’être à l’écoute d’autrui dans ces ateliers. Pour pouvoir écouter l’autre, encore faut-il se sentir entendu soi-même, avoir une image suffisamment bonne de soi. Bows explique que « plus on gagne en confiance en soi, plus la confiance en autrui augmente et notre ouverture à l’autre s’agrandit. Ainsi, c’est aussi son réseau qu’on développe et donc les possibilités de trouver des solutions qui nous conviennent ».

Dans son album Masque de chair de 2017, le rappeur belge Scylla, questionne se rapport entre soi et l'autre à partir de l'appartenance globale à l'humanité et les liens et relations qui se tissent en nous et malgré nous. 

SCYLLA - Qui suis-je ? [Clip Officiel] © Scyllaofficiel

L’insertion sociale s’y travaille donc sans en avoir l’air, en faisant un pas de côté avec l’entretien classique. HipHop et Travail social visent donc ensemble la valorisation des potentiels de chacun, le développement de la puissance d’agir par l’accès au droit ou l’accès au droit à exister dans sa différence.

L’enjeu du travail social est de donner à voir à chacun qu’être un sujet de droit, égaux en droit, ne signifie pas devoir être tous pareil, mais que toutes les différences peuvent coexister au sein de la République. Cette égalité est à entendre comme le fait que chacun partage le droit non pas en vertu de nos caractéristiques individuelles, mais en vertu de ce qui nous relie : notre capacité à nous autodéterminer et à nous émanciper de nos conditions de naissance.

Or, l’école notamment crée des représentations de l’élève qui le marque au fer rouge. Le mauvais élève est rapproché de la mauvaise personne, à croire que les résultats définissent l’individu, que sa « réussite » vaut plus que son épanouissement. La chaîne Alohanews propose régulièrement des analyses de textes de rappeurs à l'aune d'un sujet de société (Punchlife) comme le rapport à l'école. Ce thème récurent dans la rapologie française vient signifier combien l'institution scolaire malmène ses usagers.

Les Punchlife "Ecole" vues par un prof (Damso, Orelsan, Nekfeu, Booba...) © Alohanews

Précisément, c’est cet épanouissement que le travail social (épanouissement social) et le HipHop (épanouissement de soi) visent. Pour s’épanouir, encore faut-il se défaire des discours qui nous façonnent. C’est un des aspects les plus présents dans le HipHop en France : le refus des étiquettes construites par l’entourage et les institutions. Nombreux sont les textes de rap qui rendent compte des injustices perçues notamment à l’école et les préjugés véhiculés par cette institution.

Vîrus fait d’ailleurs ce constat observant que trop souvent « le seul but de l’atelier, c’est de faire pansement sur des situations d’exclusion. L’enjeu devient alors de ne pas exclure les autres, pour casser la logique d’exclusions entraînant d’autres exclusions. Même si les ateliers parlent souvent au rang du fond de la classe, cela ne peut pas être seulement un truc de cancre. » Ismael Métis partage cet avis : « le problème, c’est que ces ateliers ne sont que des pansements sur des jambes de bois. ». Il a d'ailleurs proposé un album intitulé Permis de déconstruire dans cette perspective. 

Melan, rappeur toulousain, rappelle dans Madame la France de 2014, que les trajectoires ne sont pas uniquement le fruit des institutions et que la liberté individuelle c'est aussi la possibilité de se cultiver soi-même. La culture ne se résumant pas à celle transmise dans les manuels scolaires, il constate ainsi que l’émancipation passe aussi par des initiatives individuelles.

C’est ainsi que culture Hip-Hop et principes de l'éducation populaire se rejoignent encore : « Combien étaient "des jeunes à problèmes" et aujourd'hui, sont éducs ! » dit Melan. Bien sûr, cette éducation-là n'est pas nationale, mais « asphaltique ». Pour y accéder, encore faut-il avoir « Traîné dans tes rues » Madame la France, car « y a qu'en y étant perdu que j'ai appris à capter tes ruses ».

Ces rues qui proposent une autre culture que celles énoncées dans les livres amènent les individus à la débrouille, au système D. Ces rues, le HipHop propose de se les réapproprier. Cette rue qui fait l'objet de tant d'odes, de peur et de possibles. Cette rue ambivalente à la fois lieu de l'expression citoyenne, mais aussi piège potentiel pour ceux qui ne pourraient pas s'en défaire. C'est d'ailleurs ce paradoxe qu'évoque le rappeur de Sevran DA Uzi dans le titre Plus belle la vie

DA Uzi - Plus belle la vie (Clip officiel) © DA Uzi

Dans les ateliers graffitis, les intervenants observent que les participants peuvent ainsi agir sur leur environnement, le transformer et le magnifier, ce qui est en soi un accomplissement. La rue devient effectivement plus belle sans pour autant qu'elle soit source de vices. 

Chacun apporte « sa pierre à l’édifice de la société » comme le dit Namss car « le processus de création est en soi citoyen dans la méthodologie : être en cohérence avec l’environnement, réflexion sur celui-ci, les comportements qu’il induit. C’est une forme de réappropriation de l’espace public, une manière de s’y inscrire, voire de s’y réinscrire. A partir du moment où tu laisses une trace quelque part, tu existes. C’est le but initial du graffiti. Montrer qu’on existe. En plus, cela fait échanger et débattre sur les valeurs tant pour chacun que collectivement ».  Pour Bows « ce temps ludique et de plaisir en toute convivialité suppose d’être à l’aise dans son environnement, d’être en interaction avec les autres ».

Le HipHop agit quelque part sur les mêmes principes que le travail de rue en prévention spécialisée. Partir de l’adhésion des jeunes, principe d’anonymat, aller vers. Sans adhésion du groupe, pas d’investissement dans l’atelier. Les participants ne peuvent être désignés a priori pour régler tel ou tel problème qui se pose à l’institution, mais s’y inscrire librement. La transparence est donc primordiale ainsi que les informations données.

Enfin, les ateliers sont à penser dans leur forme aussi pour être au plus proche des heures et lieux de fréquentation des jeunes. Dans le cadre de ces ateliers, les intervenants doivent faire partie prenante du projet de sa conception à son bilan. Sans en faire un travailleur social, l’intervenant ne peut pas être mis à part dans les réflexions sur le sens du projet tant collectivement qu’individuellement afin de favoriser aussi le passage de relais, permettre aux jeunes de s’approprier quelque chose de la relation avec l’artiste, de lui proposer d’autres modèles identificatoires que des éducateurs. Le HipHop donne à penser et cela est déjà une première pierre comme le prouve la chaîne la Dissert et les exercices de style qui sont proposés aux rappeurs.

S01E02 : TOUT CE QUE J'AI LE DROIT DE FAIRE EST-IL JUSTE ? avec Gaïden, JP Manova, Guez & Tonio © La Dissert'

Vîrus insiste sur ce point. Il se souvient de ce qu’il était au même âge (lorsqu’il intervient en cadre scolaire notamment), pour rester au plus près des participants. « Je dois représenter un truc un peu ovni pour eux au départ. Comme les ados cherchent à s’identifier, je suis parfois une figure d’identification, mais j’essaie surtout de leur expliquer que tous les chemins sont possibles. J’aime bien l’idée qu’ils aient quelqu’un en face d’eux dont les frontières sont floues, difficiles à identifier car on leur propose trop souvent des cases, des carrés, et non des incitations à la différence, à l’alternative, à l’originalité, c’est donc ce que je cherche à incarner ».

Kohndo rend compte que cette dimension est primordiale en milieu carcéral où « la rencontre avec l’artiste permet de ramener une forme d’extériorité, créé une bulle de liberté, un espace de dialogue, de réflexion, de joie aussi » là où l’environnement appelle exactement au contraire. En proposant ces espaces, c’est d’autres possibles qui s’ouvrent et dont chacun peut ou non se saisir.

Bows raconte combien ces ateliers favorisent sa relation éducative car en réalisant qu’ils sont « capables de faire de très belles choses, les jeunes observent que nous adultes pouvons les prendre en compte, même si cela ne correspond pas à notre idéal de départ ou notre intention. J’apprends autant des jeunes que je ne leur apprends. Au final, les actions que je mène avec eux dans le cadre de leur projet sont influencées par-là, car je peux être au plus proche de leurs objectifs plutôt que les faire correspondre aux miens. »

Le jeune rappeur montpellierain Vin's s'adresse directement à ses auditeurs régulièrement sur des sujets de société à travers des freestyle spécifique. Interrogeant les codes et normes actuels, il amène une réflexion sur le sens de la vie et du monde qui favorise l'émancipation tant pour lui que pour ses contemporains. Le dernier en date Fraternité en est un bon exemple.

Vin's - Fraternité (Official Video) © VinSVEVO
 

Le travail social n'a d'autres vocations que de révéler les potentiels de chacun. Telle est la différence entre l'aide et l'accompagnement. L'aide s'inscrit dans un moment, elle est ponctuelle, suppose une dissymétrie entre la personne aidante et la personne aidée, puisque si je dois aider l'autre, c'est qu'il lui manque quelque chose (une compétence, une capacité) que j'estime pour ma part avoir. Ce faisant, j'inscris un rapport de domination, voire de pouvoir et je ne permets pas à l'autre de faire sans moi.

En revanche, dans l'accompagnement qui s'inscrit dans la durée, il s'agit de permettre à l'autre de trouver en lui les solutions et le travail consiste plus à le suivre dans ses cheminements, sécuriser ses prises de risque. D'où la nécessité du partage pour éviter d'être dans la condescendance. Vîrus en rend compte quand il explique que son objectif est « de leur montrer qu’on peut s’intéresser à eux. C’est moi qui vient à leur rencontre et on va faire ensemble quelque chose. »

La co-construction n’est donc pas uniquement dans la définition de la finalité mais aussi dans l’animation même de l’atelier où « les jeunes peuvent devenir les animateurs » car « tout le monde peut avoir des idées ». Il observe qu’au début « beaucoup se considèrent comme socialement inférieurs et rien qu’avec le récit de mon parcours, ils découvrent que c’est possible de s’en sortir, même si ce n’est pas gagné au départ et qu’on connaît de nombreux rebondissements ». La transformation est donc possible, nul n’est réduit à ce qu’on voudrait faire de lui, c’est précisément l’expérience esthétique que propose le HipHop. Cette impossible réduction du soi à l'image renvoyée par autrui est illustrée dans ce titre de l'artiste belge Kobo en 2016 Présumé Sobre

Kobo - Présumé sobre (Prod. Marty X Lio) © Kobo Officiel

Kanti observe d’ailleurs combien ces ateliers favorisent le déplacement tant dans l’espace par le mouvement lui-même, mais aussi dans la perception de soi et des autres. « Au fur et à mesure que les temps d’échanges et d’expressivité par le corps se mettaient en place, ils se sont mis à déborder le temps des ateliers et à se déployer dans l’espace informel du quotidien. ». Si dans ces ateliers l’improvisation et la spontanéité ne sont pas, alors ils ne sont plus HipHop et ne permettent plus de faire la bascule avec le social qui suppose de prendre en compte ces éléments comme révélateur de soi.

Le mouvement HipHop comme le travail social s’appuient donc sur les notions de transmission, de solidarité, de fraternité, de liberté, d’ouverture des possibles et d’épanouissement individuel dans une perspective citoyenne d’émancipation. Le fait que ce mouvement soit désormais quarantenaire l’inscrit inévitablement dans une perspective de transmission, d’échange et de dialogue entre les générations.

C’est donc de concert que l’un et l’autre doivent réfléchir à la pertinence des actions et non dans une logique de prestation de service qui ne peut qu’induire une forme de dévalorisation de ce qui précisément vise l’inverse. La médiation par le HipHop quelle qu’en soit le support (graffiti, danse ou rap) suppose l’articulation entre l’individuel et le collectif, un cadre souple favorisant la création, l’inscription sociale dans un environnement où chacun a un point de vue sur le monde et une relation plus horizontale que verticale où la finalité est avant tout de faire advenir, accoucher l’expression d’autrui. 

Autrement dit, le HipHop permet d'envisager, d'ouvrir sur un autre monde possible où chacun aurait sa place, qui serait moins cruel, plus adapté et où il serait possible de rêver, d'agir, de se construire dans une perspective collective où mes rêves et celui des autres ne seraient pas contradictoires comme l'évoque Orelsan invitant Damso sur Rêves Bizarres l'an dernier.

OrelSan - Rêves bizarres (feat. Damso) [CLIP OFFICIEL] © orelsan

 

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