Il n'y a pas que Orly dans la vie!

Après un été marqué par la confusion en tous genres, il était nécessaire de revenir sur les chantiers qui ont occupé les acteurs de terrain, loin des projecteurs et des réseaux sociaux. Déployant leur énergie pour faire évoluer le mouvement, beaucoup proposent en cette rentrée d'élever réellement le débat. Rapide tour d'horizon non exhaustif.

Extrait de nature urbaine © Hashka Extrait de nature urbaine © Hashka

Alors que l’été a été marqué par les déboires de certaines « stars » du rap, ramenant dans son sillon les pires représentations sur le genre, force a été de constater que le chemin était encore long. Entre les clichés véhiculés par les médias généralistes guettant sans cesse le lien entre délinquance et rap et des professionnels du genre qui peinent à proposer une autre image, préférant souvent le buzz et les likes aux convictions, voire au débat, dur de faire la part des choses. Pourtant, les acteurs de terrain étaient au charbon en ce mois d’août.

Le demi-festival sous l’égide de Demi Portion a réuni pendant 4 jours du 8 au 12 août des fidèles amateurs et des artistes de qualité, proposant une scène diversifiée d’Arsenik à Josman en passant par Swift Guad (inclassable), ATK qui signe son retour, Nemir et son live band qui a mis le feu au théâtre de la mer, Fanny Polly et ses danseuses et les incontournables de la région comme Lacraps et j’en passe… Bref, le rendez vous à ne pas manquer pour les amateurs de rencontres et de bon son, qui s’organisent toujours pour répondre présents. Entre festivaliers et vacanciers, ou les deux, l’ambiance était chaleureuse, bien loin des images d’Orly qui tournaient au même moment. Ce festival presqu’exclusivement indépendant, vu les faibles subventions allouées, n’en est que d’autant plus méritant et fait parler de lui. Autant dire qu’à Sète, le rap a bonne presse tant locale que nationale ! Sur place, un plateau de Mouv’ permettait une retranscription live et l’équipe de Gimmic en immersion propose par la voix de Didoo un live report en trois parties.

Live report Gimmic Demi Festival partie 1 © Gimmic et Didoo

Dans le même temps, Fianso faisait ses premiers pas sur les planches avec la pièce Gatsby le magnifique, Kery James offrait des bourses d’études, Mac Tyer, comme tous les ans, préparait ses cadeaux de rentrée aux jeunes d’Aubervilliers. Bref, plein de choses que les médias auraient pu davantage valoriser, mais que les affres judiciaires de deux zozos ont somme toute un peu occulté… (gâchant par là même, une bonne partie de l’été de beaucoup d’entre nous). Ce n’était donc pas les vacances pour tout le monde, beaucoup ont profité de cette période plus calme pour travailler justement. Et à croire ce qui sort depuis quelques semaines, le ton de l’année est donné : plus question de donner à manger aux cochons, il est temps d’élever réellement le débat. Plus question de tomber dans les clivages classiques entre anciens et nouveaux, trap ou boombap, conscient ou sale, détaché ou profond, l’enjeu est désormais pour beaucoup (aucune exhaustivité n’est envisageable ici) de revenir aux fondamentaux.

Par voie de conséquence, Kery James propose un nouveau titre, PDM (acronyme de pays de merde), le 10 septembre dernier en y associant Kalash Criminel. L’association des deux peut paraître étonnante, car le premier revendique un discours engagé quand le second s’est fait connaître sur un versant, plus sale, dirons-nous. Sauf que l’un et l’autre s’associent et mêlent conscience politique à la Kery James et refrain putassier à la Kalash pour critiquer de concert chacun avec ses mots et références la politique américaine actuelle tant au niveau national qu’international. Le message est clair : le sale peut soutenir le conscient. La frontière entre l’un et l’autre s’estompe, qu’on aime le titre ou pas.

PDM - Kery James et Kalash Criminel © Kery James

La jeunesse n’est pas en reste. Elle s’émancipe aussi des codes auxquels on l’assigne. Entre Hornet la Frappe qui prend son temps pour sortir son second projet alors que sa génération en sort tous les trois mois, le freestyle de Jazzy Bazz annonçant son album Nuit sorti le 7 septembre dernier, qui propose une immersion dans son monde à grands renforts de citations littéraires et le titre d’Alpha Wann annonçant aussi sa prochaine sortie d’une main lave l’autre, le taff est là. Ce dernier propose dans Ca va ensemble, dans la droite ligne du Basic d’Orelsan, de réfléchir les couples binaires qui fondent nos représentations. Les clichés et autoroutes de pensées actuels (du genre et d’ailleurs) passent au crible de sa plume de presque trentenaire, finalement pas si bête et capable de faire la part des choses entre ce qui va ou non ensemble… Et, comme le soulignait justement Mekolo Biligui sur CNEWS le 10 septembre dernier, le clip ne met pas en scène de violence ou d’armes… Tiens, tiens…

Alpha Wann - Ca va ensemble © DonDada Télévision

Dans la série des torsions de clichés, Despo Rutti est revenu début août avec un opus au titre évocateur Le roi des juifs est noir et il mange chez Al’Haeche rappelant ainsi les liens entre mouvement rastafaraï d’Ethiopie et judaïté. Qu’on aime ou pas le style du bonhomme, impossible de lui reprocher son manque de culture et de connaissances qu’il ne cesse de mêler à ses émotions les plus sombres. A croire que pour pouvoir naviguer à travers cet art, la street life ne suffit pas. Encore faut-il aussi faire le point sur sa propre histoire, prendre du recul par rapport aux représentations qui nous ont forgés et surtout mettre ses tripes sur la table. Quitte à montrer sa vulnérabilité, ses failles, ses doutes. Le rap est thérapie aussi, il n’est pas que divertissement. Sa force est expiatoire. Despo nous le rappelle fortement…

Despo Rutti - Les plus belles roses poussent dans la merde © Le Micro et la Plume

 

Dans un autre genre, Youssoupha nous a initiés le 4 septembre dernier à sa Polaroïd Expérience avec le titre éponyme de l’album à venir le 28 septembre prochain. Sur une prod inspirée directement de son installation africaine récente, il induit qu’il est temps de changer la donne. Le name droping classique du genre rapologique devient ici plus positif. Loin de chercher à « clasher » autrui, c’est plutôt la reconnaissance qui s’exprime. Les temps changent, pas besoin de se montrer dur vis-à-vis d’autrui, le fait d’aimer l’autre n’est plus mal vu… A croire que la fuite de la société de consommation individualiste occidentale permet d’expérimenter la bonté du monde que seule la confrontation au principe de réalité permet. Aller voir ailleurs s’il y est, c’est ce que Youssoupha propose ici. Capable de rendre hommage à ses parents ainsi qu’à ses amis, il convoque des univers radicalement différents de Soprano à Brav, en passant par Diam’s, affirmant que le rap a toujours été diversifié et que la qualité d’un artiste ne tient pas qu’à son nombre de ventes, mais à sa capacité à prendre des risques, quitte à ne pas plaire. Prenant justement le risque de passer pour un « rappeur positif » pour les « puristes » du genre, sans pour autant renier sa partie sombre, Youssoupha revient ici avec un titre fort qui propose un chemin original dans le rap : la reconnaissance des siens par l’épanouissement personnel qu’il apporte et non la crainte inspirée… A méditer. 

Youssoupha - Polaroïd Expérience © Youssoupha

Aussi, le 14 septembre dernier, Flynt sortait le deuxième extrait de son prochain album à venir le 26 octobre prochain. Distillant au compte-goutte ses nouvelles productions, il invite la nouvelle génération incarnée JeanJass (ici sans son compère Caballero) sur ce titre éponyme de l’album Ca va se bien s’passer. Déjà dans le premier extrait d’il y a trois mois, le ton était déjà donné : les prods sont cloudy, le beat est lent, ralentissant le flow de Flynt sans pour autant le transformer. C’est l’évolution de l’artiste qui se ressent tout en parvenant à faire le tour de force de rester lui-même tout en y liant modernité et actualité. Tournant s’il en est : il est donc possible de faire de la rupture dans la continuité ? Changeant ainsi les codes de rues classiques, l’éclaireur des villes nous propose ici une version plus rurale de son univers. Les mondes se rencontrent, les générations aussi, cela produit du dialogue, de l’échange, du partage où chacun reste à la fois lui-même, mais se modifie aussi au contact de l’autre. En somme, une belle expérience humaine, comme l’est souvent le HipHop, si l’on veut bien se le rappeler. Chacun prend la route qui lui semble la bonne, mais tous font bouger les lignes, leurs propres lignes aussi…

Flynt et JeanJass - Ca va bien s'passer © FLYNTMC

Enfin, impossible de ne pas évoquer le titre de Fianso sorti le 13 septembre dernier avec les mythiques NTM. Ce titre qui se retrouvera sur l’album du 93 Empire a été effectué sur la grande scène de la Fête de l’Humanité le vendredi 14 septembre. Au-delà de la prouesse de réunir le duo mythique et de l’avoir fait produire un titre ce qui n’avait plus été le cas depuis presque dix ans, impossible de voir cet événement comme anodin. Déjà, parce que Fianso confirme ici sa capacité fédératrice et ce, bien au-delà du Cercle désormais. Donnant ainsi à voir que toutes les guerres intestines sont dépassables par le biais d’une collaboration artistique, il nuance petit à petit son image de bloqueur d’autoroute. Puisque tout le monde a droit à l’erreur et que nul n’est parfait en ce monde, ce que Fianso et Kool Shen viennent ici démontrer, c’est bien la capacité à influencer la société dans son ensemble (et pas que la jeunesse) que possède le HipHop. On peut vivre la rue, la revendiquer même et pourtant proposer des ambitions d’émancipation. Sauf que contrairement à ce qu’espèrent certains, cette émancipation ne consiste pas à renier ses origines, mais bien à se les approprier et les revendiquer, non pour les imposer, mais pour les redorer. Les quartiers ne sont pas que producteurs de violence, malgré la violence du climat. La contreculture rapologique permet aussi de se démarquer et de sublimer cette violence (ce qui ne veut pas dire la nier, d’où sa présence dans certains textes), sans pour autant que cette violence soit magnifiée et idolâtrée…  

Sur le drapeau - 93 empire © Affranchis Music

Finalement la maturité est bien présente au sein du rap game si on veut bien la regarder. A croire qu’il est vraiment temps de tordre le cou aux préjugés sur ce mouvement, loin des bagarres inutiles et des invectives des réseaux sociaux. La complémentarité reste plus efficiente que la concurrence et comme beaucoup l’ont souhaité cet été, sans toujours y parvenir toutefois, il devient urgent d’élever le débat tant au sein du milieu qu’au-delà. Beaucoup s’y attèlent avec plus ou moins de visibilité, mais toutes les initiatives convergent. Le constat de cet été est là : plus le temps de jouer avec les clichés.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.