Les misérables: un appel criant à la protection de l’enfance

Le film «Les misérables» de Ladj Ly est sorti ce mercredi 20 novembre. L'occasion de questionner en image la manière dont notre société considère sa jeunesse, la prend en compte et surtout la protège. Ce film qui évite tous les clichés et les conceptions manichéennes, nous oblige à penser la protection de l'enfance. Merci, Ladj Ly il était temps.

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Merci Ladj Ly pour ce film. Nous en avions besoin. Il était temps de rappeler par le biais des images combien il est urgent de prendre conscience de la nécessité de protéger les enfants des maux et des vies des adultes. En 1h40, pas besoin de longs discours pour démontrer l’importance de la responsabilité des adultes quant aux comportements des enfants, dont nous sommes les exemples.

La protection de l’enfance concerne tous les adultes, l’Etat dans son ensemble et non seulement les bonnes œuvres. Si l’Etat déserte cette dimension fondamentale du pacte républicain, alors pas étonnant que le religieux prenne le relais, car c’était sa vocation, son sacerdoce avant que ne soit définie cette mission comme étant régalienne.

Déjà en 2008, la compilation Ecoutes la rue Marianne, rappelait cette dimension essentielle de la République. Celle-ci faisait déjà suite aux émeutes de 2005, suite au décès de Zyed et Bouna à… Montfermeil. Comme on y revient…

Ecoute la rue Marianne-Amara & P.Anies © marokano

Tout le film tourne autour de ces jeunes, tous de moins de 15 ans, cherchant désespérément à rester enfants dans un monde où les adultes n’assurent plus leur fonction protectrice, quels qu’ils soient. Un monde où Marianne n’assure plus « le respect » dû à ses enfants, celui-là même que pourtant, elle promet dans sa Constitution.

Cette protection ne vaut pas que pour les enfants « des autres », à savoir les enfants des pays dits « pauvres », mais bien aussi pour les nôtres. Elle vaut pour tous les nôtres et pas seulement ceux des classes supérieures qui, ayant déjà accès aux loisirs, à la santé, à une scolarité de qualité, à des conditions de vie décente, peuvent s’exprimer, participer.

C’est d’ailleurs en ce sens que la convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) a été signée et ratifiée par la France en 1989. Elle réaffirme que tout enfant (français ou non) a droit à la protection à partir des principes suivants:

  • le droit d’avoir un nom, une nationalité, une identité
  • le droit d’être soigné, protégé des maladies, d’avoir une alimentation suffisante et équilibrée
  • le droit d’aller à l’école
  • le droit d’être protégé de la violence, de la maltraitance et de toute forme d’abus et d’exploitation
  • le droit d’être protégé contre toutes les formes de discrimination
  • le droit de ne pas faire la guerre, ni la subir
  • le droit d’avoir un refuge, d’être secouru, et d’avoir des conditions de vie décentes
  • le droit de jouer et d’avoir des loisirs
  • le droit à la liberté d’information, d’expression et de participation
  • le droit d’avoir une famille, d’être entouré et aimé

Or, comment assurer leur protection pleine et entière, celle due à n’importe quel enfant quand on entend ici et là, qu’il faudrait tirer sur eux « à balles réelles » lorsqu’ils débordent, qu’ils ne sont que des « sauvages en puissance » ou pire encore qu’ils sont de mauvaises graines pour laquelle il n’y aurait plus d’espoir ? Comment assurer la protection de ceux dont Fianso rappelait en janvier 2017 que « tout le monde s’en fout » sur son album Affranchi ?

Sofiane - Tout l'monde s'en fout [Clip Officiel] © Sofiane Officiel

Cette protection vaut pour tous ou n’est pas. Elle est une protection d’Etat, une mission régalienne et concerne donc l’ensemble des citoyens. Pire, il en va de l’intérêt général comme le rappelle régulièrement l’ancien Juge des Enfants Jean Pierre Rosenczveig, ancien président du Tribunal pour Enfants de Bobigny.

Régulièrement, on assiste à des sorties plus ou moins travaillées, préparées ou relayées qui viennent attester que les enfants sont tantôt des anges (dans les quartiers chics) tantôt des démons, des sauvages, voire des monstruosité (dans les quartiers populaires).

A croire que les cités de France produiraient des OGM d’enfants qu’il s’agirait d’éradiquer comme de la mauvaise herbe pour leur préférer les enfants bio, élevés en plein air et sans pesticide. Déjà en 1998, le groupe Iam lançait l’alerte avec le titre Petit Frère et l’influence de l’environnement sur le développement des comportements des enfants.

Iam - Petit Frère © IAM Officiel

Plus de 20 ans après, ce même groupe sortait son dernier album vendredi dernier Yasuke. Dans cet album de 16 titres, nombreux sont ceux qui interpellent la responsabilité des adultes et du monde dans lequel nous faisons grandir nos enfants. Au-delà de la dimension et de l’urgence écologique, c’est aussi une urgence économique à sortir des représentations toutes faites sur l’argent comme notamment dans le titre Le train de l’argent ou Fin des illusions.

Conscients de la nécessité d’assurer sa fonction de responsabilité, ces quarantenaires rappellent au monde par l’expression rapologique, pendant de l’expression cinématographique de Ladj Ly, combien nous sommes tous impliqués et responsables des comportements des jeunes.

C’est aussi ce que mettait en avant Oxmo Puccino dans Enfant Seul en 1999. Texte explicite s’il en est : « enfant seul, que nul ne calcule » (…) « au fond tous la même souffrance ». Finalement la souffrance est bien plus inclusive que le bonheur semble-t-il. Et la lorsqu’un enfant n’est pas suffisamment entouré, quelque chose de son enfance se perd.

Oxmo Puccino - L'enfant seul [Official Music Video] © OxmoPuccino

Pour assurer la protection d’un enfant, encore faut-il avoir une véritable conscience de son statut d’enfant. A ce titre, il ne peut pas être mis sur le même plan que l’adulte, être entendu comme lui et responsabilisé comme lui. Ce sont les adultes qui sont responsables des enfants, pas l’inverse.

C’est notamment ce que rappelle Médine dans Enfants Forts sorti en juillet dernier. Le refrain est lui aussi explicite : « c’est mieux de construire des enfants forts que de réparer les adultes cassés ». Le poids des mots par le rap et le choc des images par le film de Ladj Ly.

Médine - Enfants Forts (Clip Officiel) © Medine

C’est d’ailleurs ce que le préambule de l’ordonnance 45 qui constitue le texte de référence en matière de règles et principes applicables à la justice pénale des mineurs, rappelle :

« La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains. La guerre et les bouleversements d’ordre matériel et moral qu’elle a provoqués ont accru dans des proportions inquiétantes la délinquance juvénile. La question de l’enfance coupable est une des plus urgentes de l’époque présente. Le projet d’ordonnance ci-joint atteste que le Gouvernement provisoire de la République française entend protéger efficacement les mineurs, et plus particulièrement les mineurs délinquants ».

La raison pour laquelle les mineurs délinquants sont soustraits aux juridictions pénales de droit commun est donc clairement énoncée : l’enfance délinquante nécessite d’être protégée en même temps que punie, et le particularisme de sa situation exige d’en confier le traitement à des magistrats spécialisés, tant au stade de l’instruction qu’à celui du jugement.

Même si cette ordonnance est régulièrement estimée obsolète, son fondement reste. La France n’est plus dans le même « état » qu’en 1945, mais le principe d’une irresponsabilité des enfants dans les choix politiques et sociaux demeure.

Ordonnance de 1945, de l'éducation à la répression | franceinfo INA © Ina Actu

Comme le disait Rosenczveig en août dernier : le texte n’est pas à réformer, mais reste à mettre effectivement en œuvre et de s’en donner les moyens. L’accent y reste bien mis sur la protection et non sur la répression puisque les actes des mineurs sont l’expression des choix des adultes décideurs en matière de géopolitique, d’économie et de « moralité ».

Ce texte fondamental dont chaque modification a fait l’objet d’une mobilisation de la part des professionnels de la protection de l’enfance et des magistrats, signifie clairement que la délinquance juvénile doit être considérée comme l’expression d’un symptôme, d’une difficulté, voire d’une souffrance qui nécessite un accompagnement éducatif concomitant à la peine.

Là encore, le film en rend compte de manière éloquente. A force de discréditer les adultes responsables et les possibilités d’émancipation que reste-t-il à nos enfants pour rêver, espérer, imaginer, grandir ? S’il ne leur est possible que misère et souffrance, comment leur permettre d’envisager la vie positivement ? Comment leur donner confiance en soi, en l’autre ?

C’est bien les adultes qui les entourent qui assurent et conditionnent les comportements des enfants. Pas l’inverse.

C’est d’ailleurs ce qu’évoquent conjointement Lacraps et Melan dans Souffrir en silence qui date de 2014. Il y a nécessité à entendre les souffrances des jeunes si l’on souhaite limiter le risque de passage à l’acte, faute de se sentir suffisamment entendu, considéré, reconnu dans son statut de vulnérabilité.

LACRAPS / MELAN - "Souffrir en silence" (Prod Tyza La Réplic) © LaCraps

La CIDE a fêté ses 30 ans le 20 novembre dernier, le jour même où sortait le film en salle. Ce même jour, le Figaro proposait un article autour du recensement du nombre d’enfants vivant à la rue.

Qu’en est-il donc des promesses effectuées ? Nous avons assisté à la diminution drastique des fonds alloués à la protection de l’enfance, à la mise en concurrence des marchés d’accueil et d’accompagnement des mineurs isolés, à des fermetures de services de prévention spécialisée et à l’épuisement des services de l’ASE faute de moyens humains et des ratios totalement délirants qui sont imposés.

Comme le montre très bien Ladj Ly, lorsqu’on a une vision générale, globale, la misère est si belle, comme peut le dire PNL. En effet, la vision hors sol, quasi urbanistique ne permet pas d’avoir la visibilité du détail : l’insalubrité, le manque d’infrastructures adaptées aux enfants, les conditions de vie délétères des adultes.

De ce fait, le droit de jouer et d’avoir des loisirs est mis à mal très régulièrement, comme le montre bien le film ainsi que les conditions de vie décentes. Si jouer devient un enjeu vital, si j’y joue ma vie, comment puis-je jouer avec insouciance ? Vraie question nécessaire et fondamentale à l’enfance : l’insouciance nécessaire pour accueillir ensuite la notion de responsabilité.

Les images prises en drones de la cité des Bosquets en donnent une toute autre perception (plus aseptisée, plus esthétique, plus aérienne) que celles prises en contrebas qui rendent compte de la réalité de terrain, celle du rain-té, diraient les jeunes.

NV GANG - Sur le rainté (Clip officiel) © NV Gang

Il semble que le droit d’être protégé de la violence, de la maltraitance et de toute forme d’abus et d’exploitation soit conditionné aux moyens alloués à la protection de l’enfance, dont la fonction première reste d’assurer un relais aux parents quand ils sont en difficultés avec leur enfant.

Néanmoins, on observe depuis 10 ans que les budgets sont systématiquement réduits dans ce secteur, que les professionnels sont épuisés et que toutes les saisines ne peuvent pas être honorées.

Pire, malgré les appels répétés des associations de protection de l’enfance, l’accompagnement éducatif des jeunes majeurs ne bénéficiant pas d’un entourage suffisant pour leur permettre, comme à tous les autres jeunes, de profiter d’un filet de sécurité en cas d’échec a été revu à la baisse une fois de plus. L’objectif étant de le faire disparaître et ce, malgré les difficultés d’insertion et le nombre de jeunes isolés que rapporte le dernier ouvrage de l’INED de décembre 2018.

Les associations d’anciens enfants placés se mobilisent d’ailleurs sur le sujet et souhaitent que leur « double peine » soit désormais prise en compte par le politique qui leur fait porter un costume inadapté pour qui que ce soit.

Enfants placés, les oubliés de la République #cadire 08.05.2019 © C à dire

Rien de nouveau sous le soleil, me diront ceux qui connaissent cette réalité de près. Déjà depuis les années 90, c’est le rap qui prend le relais de l’Etat pour signifier les risques pour la jeunesse… Bien sûr, on préfère le présenter uniquement comme pervertissant la jeunesse et non comme lanceur d’alerte…

De même, certains cherchent encore aujourd’hui à ramener Ladj Ly à sa condition de « racaille de banlieue » en critiquant ses coups de gueule pourtant légitimes.

Les mêmes qui déjà attaquent régulièrement Rokhaya Diallo, le rap en général et ses têtes pensantes en particulier, mais continuent eux d’exercer légalement quand des menaces et des chefs d’accusation étranges pèsent sur Assa Traoré qui ne demande que justice pour son frère…

Mallaury - ASSA © Mallaury Music

Une société qui déteste ses propres enfants au point de vouloir tirer sur eux à balles réelles, les museler, les enfermer, les sur-responsabiliser est une société malade car elle opère une inversion dangereuse dans les responsabilités. Les adultes sont responsables des enfants et non l’inverse.

En somme : « il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que des mauvais cultivateurs ».

LES MISÉRABLES Bande Annonce (2019) © AuCiné

 

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