Des racines et des rêves via le rap français. Partie 2: intégration?

Le mot intégration vient du latin integrare qui signifie : renouveler, rendre entier. Il est donc constitutif de la santé du système. Or, le durcissement des frontières et l'augmentation des conditions d’obtention de papiers de circulation laissent penser que l’intégration a changé de visage et deviendrait pathologique. Comment la torsion s'est elle opérée pour en faire un «problème» politique?

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Si sans intégration véritable, le déracinement demeure encore faut-il comprendre ce qui freine cette intégration ? Comment la République qui forme un ensemble systémique défini comme Un et Indivisible (donc susceptible d’intégrer l’ensemble de ses parties) peut-elle laisser sur le carreau ceux qui, comme le rappelait la Scred Connexion (Koma, Morad, Fabe, Mokless et Haroun) en 2001 dans Salut Cousin, ont dû « quitter le pays » car chez eux « y a ce qu’on appelle les événements » ? Que ces événements soient ceux de l’Algérie de la fin des années 90 ou les réfugiés syriens ou nigérians d’aujourd’hui, quelle est la différence ? Si les conditions d’accueil ne sont pas suffisamment bonnes, si les individus sont considérés comme des parias dès l’arrivée, comment donner à voir la dimension intégrative de la République ? En lieu et place d’intégration, l’exclusion s’installe et son lot de mal-être puisqu’il est « dur de s’épanouir dans la clandestinité », et que ne s’ouvre comme possible que la marginalité : « ici c’est pickpocket ou la mendicité » (Morad). A ne pas être intégré par l’ensemble, l’individu reste en marge, en bordure, voire en dehors du Tout. Sauf qu’une question reste entière : est-ce au Tout d’intégrer les parties ou aux parties de s’intégrer au Tout ?

Etymologiquement, le mot intégration vient du latin integrare qui signifie : renouveler, rendre entier. L’intégration est alors ce par quoi un ensemble maintient son intégrité (reste entier) et son dynamisme (renouveler). Ce phénomène qui désigne le fait d’entrer dans un groupe, un pays ou tout autre ensemble, contient donc une dimension positive pour l’ensemble en question. Il est constitutif de la santé du système[1]. Or, si les éléments susceptibles de venir renforcer le système sont dénigrés, alors comment favoriser un sentiment d’intégration et non d’exclusion ? Quand les frontières se durcissent, que les conditions d’obtention de papiers de circulation augmentent et que la répression s’accentue, force est de se rendre à l’évidence : l’intégration a changé de visage. D’une représentation positive pour l’ensemble, elle prend les traits de la paranoïa au sens pathologique du terme (refus de l’altérité perçue comme menaçante), comme l’expose Morad : « ils kiffent nous faire passer pour des phénomènes de foire/A force d’insister, y en a qui finiront bien par le croire ». Au lieu de voir comment ces individus apportent de la plus-value au Tout à partir de leur différence, ils sont rejetés dès l’arrivée comme le rappelle Jeff le Nerf dans sa deuxième Poignée de Punchline en 2016 intitulée Réfugiés : « Nous les migrants, les immigrés, les dénigrés, les harragas/On est pas v’nus pour vous narguer, on essaie juste de fuir la hagra/Même si c’est vrai qu’on a plus rien à vous offrir, à part nos cœurs (…) Non, j’viens pas oit pour doigter Marianne ni pour vous mettre à poil/ J’ai traversé les frontières, j’ai passé les douanes, c’est pas pour aller louer l’appart de Jawad ». Comment peut-on avoir inversé les choses à ce point ?

En somme, comment la question de l’intégration est-elle symptomatique d’une société (d’un système) au bord de l’implosion, de la pathologie ? Puisque l’étymologie et la systémie ne permettent pas d’entrevoir la torsion conceptuelle opérée, c’est du côté de la définition sociologique qu’un début de réponse peut s’entrevoir. Une des définitions retenues fait de l’intégration un processus ethnologique permettant à un individu ou un groupe d’individus de se regrouper et de devenir membre d’un autre groupe plus important en adoptant ses valeurs et normes sociales. Le déplacement est ainsi opéré : alors que dans les appréhensions complexes et interactionnelles systémiques, le processus relève de l’ensemble qui intègre et s’adapte, dans cette définition la responsabilité de l’intégration revient à l’individu et/ou au groupe concerné. Il devient ainsi aisé de les pointer du doigt comme cause d’instabilité, au lieu de comprendre qu’il ne s’agit que d’un symptôme d’un système pénalisé par son manque de souplesse et d’adaptation. A trop vouloir imposer son système de valeur comme immuable, c’est bel et bien l’adaptation et l’intégration qui se perdent et en filigrane les fondements humanistes qui la soutiennent.

A distinguer les individus selon leurs caractéristiques de naissance au sein d’une République censée les abolir, ce sont les fantômes de la colonisation et ses stigmates qui ressurgissent et avec eux, la tentation légitime de revendiquer sa différence comme aussi valable que celle du voisin. C’est d’ailleurs ce que le jeune Hornet la Frappe induit dans Maghrébin (2017) : « couleur bronzée dans l’paysage, on est des milliards ». Ce qu’on appelle une « minorité » revêt une toute autre réalité car il s’agit d’un groupe suffisamment grand pour peser sur l’ensemble et ainsi faire évoluer jusqu’à l’ensemble lui-même. Sauf que l’ensemble ne reconnaissant pas ces milliards comme faisant partie de son Tout, c’est donc en dehors du Tout que se constitue un nouvel ensemble : « les temps sont durs, je reste solide, j’suis maghrébin (…) Je manque de tout, j’me prive de rien, j’suis maghrébin ». Plutôt que de laisser l’ensemble le définir par la négative, Hornet propose de se réapproprier l’identité à partir de ce qui fait sa valeur, son potentiel en creux du rejet et de l’exclusion : « P’tit maghrébin pas la gueule de l’emploi/Ne devient pas Benzema celui qui aboit/La richesse vient d’Afrique, wesh t’as cru quoi/On respecte le daron, ton boss on le tutoie (bis)/chacun sa ive, chacun ses rêves/Fais ton chemin entre peines et galères/Mais n’oublie rien comme un sénégalais/Génération d’immigrés n’passe plus le balai ». Puisque les modèles d’intégration sont le foot pour les plus chanceux et l’esclavage moderne pour les autres, que reste-t-il d’autre que le refus, le rejet de ce modèle ? A sa place, un autre s’installe, celui qui consiste à se revendiquer dans sa différence, à faire valoir une autre vision du monde et des rapports humains où la débrouillardise et la ruse prennent le pas sur les dispositions législatives qui ne sont plus perçues comme protectrices.

En somme, la République n’assure plus sa fonction intégrative car elle fait reposer sur les individus la responsabilité qui lui revient. Procédé pathologique s’il en est qui a pourtant fait l’objet de réflexion dans le champ du handicap depuis que la loi du 11 février 2005 impose « l’intégration en milieu ordinaire ». Charles Gardou[2] à ce propos développe le concept de société inclusive. «Une société n'est pas un club dont des membres pourraient accaparer l'héritage social à leur profit pour en jouir de façon exclusive. Elle n'est non plus un cercle réservé à certains affiliés, occupés à percevoir des subsides attachés à une « normalité » conçue et vécue comme souveraine. Il n'y a pas de carte de membre à acquérir, ni droit d'entrée à acquitter. (…) Personne n'a l'apanage de prêter, de donner ou de refuser ce qui appartient à tous. Une société inclusive, c'est une société sans privilèges, exclusivités et exclusions. » La République a pour vocation d’être une société inclusive, mais celle-ci est empêchée tant qu’elle dénie, renie, divise, rejette. Elle ne peut pas être ce qu’elle prétend et génère désillusion, sentiment de trahison et rejet légitime.

La colonisation et l’esclavage en sont de bons exemples, car ils continuent d’agir en filigrane faute d’être reconnus comme tels et s’expriment dans les clichés qui font le lit du « racisme ordinaire ». En 2006, Casey en avait fait un titre Chez moi, à travers lequel la rappeuse antillaise évoque le racisme sous-jacent aux représentations exotiques qui entourent son île (département français) et les écarts avec une réalité bien moins sexy : « Et les touristes aux seins nus à la plage des Salines/Pendant que la crise de la banane s’enracine ? Connais-tu Frantz Fanon, Aimé Césaire/Eugène Mona et Ti Emile ? Sais-tu que mes cousins se foutent des bains d’mer et que les cocotiers ne cachent rien d’la misère ? » Interpellant ainsi celui qui vit en métropole qui vient profiter du soleil pour les vacances, elle lui fait découvrir que « cette toute petite partie du globe » a une histoire propre, a été envahie par la France et l’est quelque part toujours, qu’elle n’est pas uniquement un lieu de villégiature pour ceux qui ont le moyen de se payer le billet d’avion. Derrière les plages paradisiaques et les hôtels de luxe se cachent la misère et son incapacité à faire face aux déferlements climatiques « Et qu’une fois par an cyclones et grands vents/Emportent cases en tôle, poules et vêtements ». Cette misère reste le fruit de l’histoire de la région pillée maintes et maintes fois par la vieille Europe, réduite à l’esclavage dont les stigmates restent présents : « Et sais-tu aussi que mon prénom et mon nom/sont les restes du colon britannique et breton ? (…) Sais-tu qu’hommes, enfants et femmes/Labouraient les champs et puis coupaient la canne ? Sais-tu que tous étaient victimes/Esclaves ou Neg’Marrons privés de liberté et vie intime ? /Sais-tu que notre folklore ne parle que de cris/De douleurs, de chaînes et de zombie ? Mais putain ! Sais-tu qu’encore aujourd’hui/Madinina, l’île aux fleurs est une colonie ? » Ce que chacun semble appeler de ses vœux, ce n’est pas tant d’être intégré, au sens d’adopter valeurs, histoire, codes du groupe « d’accueil », mais bien de pouvoir être considéré dans sa valeur propre. Fondamentalement, le résultat est la perpétuation de la domination d’un groupe social sur un autre faute de pouvoir s’augmenter l’un l’autre.

En 1992, le groupe Minister Amer (Passi et Stomy Bugsy) évoquait cette reproduction dans Damnés de la Terre résumée dans le refrain : « Damné, condamné, damné depuis des années l’histoire/ Les faits me poussent à réaliser que de toutes manières/Je suis un damné de la terre, donc surveille tes arrières/Mon Ministère à cent mille lieues sur les nerfs/Le système d’enculé nous a déraciné ». Tant que la République ne se veut pas réellement inclusive (au sens de Gardou), alors elle génère rejet et par voie de conséquence violence. La violence institutionnelle qui fait porter aux individus la responsabilité de ce qui revient à la société elle-même en tant qu’ensemble, collectif, se retourne contre elle et s’exprime autant dans les propos virulents sur les institutions, que dans le rejet des codes d’intégration tels qu’ils sont présentés. Entre Minister Amer et Hornet la Frappe la filiation est aisée. Ils revendiq

uent à 25 ans d’intervalle, la même réponse face à la violence institutionnelle que sont l’exclusion et la marginalisation des groupes sociaux issus de l’immigration (ou assimilés) : se réapproprier les codes pour en imposer de nouveaux. A force de générer de l’opposition entre « eux » et « nous », c’est bien la division qui est promue comme le disait Salif en 2001 dans Nos vies s’résument en une seule phrase : « A l’heure qu’il est quand on parle de banlieues, on peut parler de ségrégation/De mise à l’écart, de bizz via à l’Etat/Avec des phrases du genre « s’ils y sont n’y allez pas »/Facile de résumer l’problème avec des pronoms personnels/D’autant plus faciles que nous avons ces prénoms que personne n’aime/Ils nous bassinent avec les sectes, les grèves, les quotas/pardonnez-nous mais ici on crève et l’échec est total ».

Faute de n’être entendue que lorsqu’elle s’exprime et vient mettre en danger l’ensemble (comme dans le cas des émeutes de 2005), cette violence devient le seul moyen d’expression. Quand elle ne se retourne pas contre les individus eux-mêmes qui, à force de la subir, l’intériorisent au point de ne plus pouvoir se vivre sur un autre mode. A l’instar du texte On vit là de D’ de Kabal : « On nous dit qu’on a la haine, qu’on est aigri, nous on vit là,/Rends-nous visite un de ces quatre, on lâchera des vannes, sur ta mère, sur elle on jouira./Certains nous voient comme si nous étions des animaux/nous, on vit là/Ils payent des architectes pour édifier des zoos, nous, on couche là/Alors forcément, quand on nous caresse on a tendance à mordre, peut-être parce qu’on vient de là/ Y a pas de remède à nos maux, pas de mode d’emploi pour l’amour, nous on s’est fait là. » Même si Salif rappelle que « Agir d’cette façon nous dégoûte/Mais au fond regarde bien, c’est quand on casse qu’on nous écoute » ce qu’il reste à construire c’est une société inclusive où chacun pourrait dire avec Salif : «J’suis jeune de banlieue et fier de l’être ». Pour cela, encore faut-il que tous soient considérés comme un atout et non une gêne pour l’ensemble, que cessent ces inversions et torsions conceptuelles dangereuses, qui font de la solution le problème : « J’suis la solution quand il s’agit d’soulever le mystère/Le suspect idéal souvent appelé l’bouc émissaire » car « la France c’est comme une mobylette, pour qu’elle avance, il lui faut du mélange » (La Marche, BO du film).

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[1]
            En systémie, un système est défini comme sain et ouvert à condition qu’il intègre les éléments de son environnement et s’adapte aux modifications induites par l’intégration de nouveaux éléments sans en être totalement déséquilibré. Il doit donc se maintenir dans un état de déséquilibre constant qui lui permet souplesse et adaptation. Le système rigide ou fermé implose au contact des aléas. Pour exemple, la famille est un ensemble fait d’interaction entre ses membres qui forment un ensemble précaire. L’intégration d’un nouvel élément (arrivée d’un nouvel enfant par exemple ou le départ d’un autre) modifie l’ensemble. Si le système est trop rigide ou fermé, ce type d’événement peut faire exploser le système.

[2]
            Professeur en sciences politique à l’Université Lumière Lyon II. La société inclusive parlons-en ! Il n’y a pas de vie minuscule. Editions Eres 2016. Première édition 2012. 

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