Le mirage des emplois verts

On vante les emplois verts comme un moyen vertueux de combattre le chômage au plus grand bénéfice de l’environnement. Si ces emplois sont indispensables, ils seront sans doute insuffisants pour conjurer à la fois le chômage et le réchauffement climatique. Pour résoudre simultanément ces deux défis, il convient de rompre avec l’approche productiviste de l’emploi à l’aide de nouvelles politiques.

Un article à retrouver sur benoitborrits.fr

La croissance a toujours été présentée comme la solution au chômage sous la forme d’une évidence : si nous voulons des emplois additionnels sans que les revenus des personnes en emploi ou du capital soient affectés, il nous faut forcément une augmentation de la production. C’est ce que nous appellerons la logique productiviste de l’emploi. Le problème est que nous avons connu la croissance sur ces quarante dernières années, qu’elle n’a jamais été suffisante pour obtenir le plein emploi, que celle-ci est tendanciellement en fort ralentissement, sans parler de la récession du covid qui a fait bondir le chômage vers de nouveaux sommets. 

C’est dans ce contexte que la transition écologique au service de l’emploi est actuellement en vogue : la création de nombreux emplois dans diverses filières écologiques, telles que l’isolation thermique des bâtiments ou les énergies renouvelables, permettra de réduire le chômage. 

Une approche qui ne sort pas de la logique productiviste de l’emploi

Ces emplois verts ont toute leur importance dans la transition écologique. Selon l’équation de Kaya [1], la limitation de nos émissions de CO2 passe par trois leviers que sont une augmentation de notre efficacité énergétique, une baisse de la densité carbone de nos énergies et une baisse de notre production et consommation. Mieux isoler nos bâtiments est une des façons d’améliorer notre efficacité énergétique. S’engager dans les renouvelables (solaire, éolien, géothermie…) est la meilleure façon de décarboner notre énergie. 

Mais la façon dont ces emplois sont présentés – une opportunité pour réduire le chômage – ne nous sort pas de la logique productiviste de l’emploi : une production supplémentaire pour justifier la création d’emplois. Se réjouir que la transition écologique génère du travail supplémentaire a d’ailleurs de quoi surprendre : en quoi est-ce une bonne nouvelle ? Sommes-nous à ce point amoureux du travail ? Ne serait-il pas mieux que cette transition écologique se fasse sans travail supplémentaire ?

Est-ce suffisant pour réduire le chômage ?

Mais, est-ce que cette promesse du développement des emplois verts sera suffisante pour résorber définitivement le chômage ? Nous allons nous reporter aux différents documents qui défendent, à juste titre, ces emplois. Le précurseur est la Plateforme « emplois-climat » qui a produit en janvier 2017 un rapport proposant la création d’un million d’emplois pour le climat, ce million étant le résultat net de différentes décisions politiques de restrictions d’activités polluantes aboutissant à des destructions d’emplois, combinées à d’autres qui, au contraire, en créent. Plus récemment, la campagne Un emploi vert pour tous ! reprend ce même objectif de créer « 1 million d’emplois pour réussir la reconstruction écologique ». 

Si cet objectif d’un million d’emplois serait un pas positif dans la résorption du chômage, il faut convenir qu’il est loin de réaliser le plein emploi : Pôle emploi indiquait dans un document récent qu’au quatrième trimestre 2020, le nombre de demandeurs d’emplois s’établissait à 6 006 900 dont 3 816 700 pour la seule catégorie A (celle des personnes n'ayant aucun emploi mais étant en recherche active d'un contrat quel qu'il soit : CDI, CDD, emploi saisonnier, temporaire ou à temps partiel). Pour le dire cruement, l’objectif d’un million d’emplois pour le climat ne résoudrait qu’un sixième des besoins. 

Les emplois verts seront-ils suffisants pour conjurer le péril climatique ?

Mais une autre question ne peut manquer de se poser : est-ce que l’augmentation de l’efficacité énergétique et la baisse de la densité carbone de nos énergies seront assez rapides et suffisantes pour conjurer le réchauffement climatique ? Si tel n’est pas le cas, il nous faudra alors agir sur un autre paramètre de l’équation de Kaya, à savoir la baisse de la production/consommation. 

La décroissance est tout sauf le curseur d’un tableau économique que l’on déplacerait en sens inverse de la croissance. Elle est le résultat de décisions politiques qui seront prises pour interdire ou dissuader certaines productions. Ceci signifiera que des emplois dans des activités polluantes seront supprimés. De nouveaux emplois apparaîtront qui seront sans doute moins productifs car participant de la relocalisation de nos activités. Il est probable que la valorisation marchande de ces emplois, pourtant essentiels à la société, soit inférieure au salaire minimum comme c’est déjà le cas aujourd’hui pour de nombreuses activités indépendantes. 

Sortir de l’approche productiviste de l’emploi

Il devient alors urgent de sortir de l’approche productiviste de l’emploi qui veut que chaque poste créé soit au moins rémunéré au salaire minimum, sauf s’il relève de l’activité indépendante, ce qui est le comble de l’hypocrisie. C’est ce que permet le Salaire minimum socialisé (SMS). Il considère que le problème du chômage n’est nullement une question d’activité – n’importe quelle personne est capable de développer une activité – mais de revenu – toutes les activités ne sont pas capables de générer le montant du salaire minimum. Dès lors, le SMS mutualise, tous les mois et entre toutes les entreprises, la somme nécessaire pour payer à chaque personne qui participe à la production le salaire minimum. Pour chaque indépendant, ceci signifie qu’il touche d’office le salaire minimum plus la fraction non prélevée de ce qu’il produit. Toute entreprise aura intérêt à proposer des emplois au Smic puisque celui-ci est payé par l’ensemble des entreprises. Devant cette profusion d’emplois au Smic, les individus exigeront en contrepartie des emplois à des salaires bien supérieurs à celui-ci. 

L’intérêt du SMS est de garantir le plein emploi qu’il y ait croissance ou pas, en favorisant les initiatives individuelles et collectives. Ce sera sans doute le meilleur cadre pour développer les emplois verts dont nous avons grandement besoin.

Notes

[1] Équation que l’économiste japonais Yoichi Kaya a élaboré en 1993. Elle consiste à exprimer les émissions de CO2 comme étant le produit de quatre facteurs que sont la population mondiale (plus on est nombreux sur terre, plus on émet des gaz à effet de serre), le niveau de vie moyen de chaque individu (plus on consomme/produit, plus on émet des gaz à effet de serre), l’efficience énergétique (la quantité d’énergie utilisée pour produire une unité monétaire de biens ou de services) et la densité carbone de l’énergie (la quantité d’émission de gaz à effet de serre émise par unité d’énergie).

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