Pourquoi perdons-nous toujours ?

Une fois de plus, le patronat avance ses pions et nous restons les bras croisés. Alors que le gouvernement appelle les « partenaires » sociaux à négocier sur la question des seuils sociaux dans l'optique affichée de créer des emplois, le patronat propose la suppression des délégués du personnel dans les entreprises de 10 à 49 salariés et le remplacement des comités d'entreprises et des CHSCT dans les entreprises de plus de 50 salariés par une instance unique et facultative de représentation du personnel. Le même jour Pierre Gattaz, patron du Medef, veut que la France sorte de la convention 158 de l'Organisation Internationale du Travail qui oblige l'entreprise à justifier les motifs d'un licenciement... Ambiance.

Les syndicats crient à la provocation. Le ministre du travail, François Rebsamen, se veut rassurant en s'opposant à la suppression des délégués du personnel dans les PME. Ce qui est terrible dans cette séquence, c'est que le résultat semble couru d'avance tant elle ressemble à des précédentes : celle sur la « compétitivité » ayant abouti au CICE et à des baisses de cotisations ou celle sur la « flexibilité » ayant abouti au dernier Accord National Interprofessionnel remettant en cause le CDI. On sait d'avance que le patronat gagnera encore une fraction de ce qu'il demande, et une fois cette partie obtenue, exigera le reste en en redemandant encore plus...

On est frappé de cette dissymétrie entre le patronat et les syndicats. Jamais les syndicats ne font des propositions offensives. Face à la question des seuils sociaux qui constitueraient des blocages pour l'emploi, ils pourraient demander que dans toutes les entreprises, petites comme grandes, il y ait un comité d'entreprise et un CHSCT, lesquels pourraient être externalisés et mutualisés à plusieurs petites entreprises. Il n'y aurait plus de problème de seuils prétendument défavorables à l'emploi... Puisque nous sommes sur le terrain de l'emploi, ils pourraient demander l'interdiction des licenciements, mesure radicale qui, si cela ne crée certes pas d'emplois, évitent au moins d'en perdre... Ils pourraient aussi avancer une réduction généralisée du temps de travail avec création correspondante d'emplois. Ce serait alors le patronat qui crierait à la provocation. Mais non, côté syndicats, on a affaire à de gentils garçons qui jouent le jeu et qui, fidèles à la demande du gouvernement, recherchent un « vrai » dialogue social.

Le patronat a déclaré une guerre ouverte dans laquelle il a décidé de remettre en cause toute une série de conquêtes salariales. Pour lui, il y a urgence. En septembre, l'INSEE a publié ses dernières statistiques. Dans les Sociétés Non Financières (SNF), la part des salaires dans la valeur ajoutée est passée de 65,33 % à 69,05 % entre 2007 et 2013. Dans le même temps, les dividendes sont passés de 6,55 % à 5,03 %. Encore énorme par rapport aux 2,45 % de 1976 mais à l'époque, nous étions alors en période de croissance et les actionnaires pouvaient espérer des jours meilleurs et se contenter de cela. Aujourd'hui, ils nous font une véritable grève des investissements et des embauches sur fond de chômage de masse.

Ou les syndicats acceptent de s'inscrire dans ce cadre et dans ce cas, ils ne peuvent que réagir à reculons face aux « provocations » du patronat et au final, les salariés perdront. Ou ils partent du constat que le capitalisme n'est plus en mesure d'apporter des avancées sociales et dans un tel cadre, ils ne doivent plus avoir peur de porter des revendications audacieuses, en sachant pertinemment qu'elles ne sont pas intégrables par le patronat. Dans un tel cas, c'est la question du pouvoir dans les entreprises qu'il faut poser : substituer le pouvoir des salariés au pouvoir des patrons, se constituer nos outils financiers collectifs pour pouvoir investir en lieu et place des actionnaires... Vaste programme certes, mais c'est le seul programme qui ait aujourd'hui un sens si nous en avons assez de cette comédie du « dialogue » social qui aboutit toujours à la remise en cause des acquis sociaux.


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