Un compromis de classes avec le capital est-il encore possible?

Les partis de gauche ou écologistes proposent de nombreuses mesures qui remettent en cause les profits des entreprises. Ceux-ci n’ayant jamais été aussi importants, on se dit qu’il y a une marge pour un compromis. C’est méconnaître le fondement spéculatif de la valorisation des entreprises: si celles-ci gagnent moins, leurs valorisations baisseront et elles réduiront les investissements.

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La valeur d’une entreprise a longtemps été une question mystérieuse. Nous connaissons depuis longtemps la valeur comptable d’une entreprise qui se définit comme la différence entre ce que possède l’entreprise – ses actifs – et ce qu’elle doit – ses dettes. Mais il se trouve que les échanges de sociétés de gré à gré ou au travers des cotations en bourse ne se font quasiment jamais à cette valeur. Si le prix est déterminé par le principe de l’offre et de la demande, quel est le déterminant qui pousse un agent économique à acheter une action ou une entreprise ?

La valeur de l’entreprise est totalement spéculative

La théorie financière, qui a émergé dans l’immédiat après-guerre, nous donne la clé : comme pour tout titre financier, le prix d’une action est déterminé par la valeur actualisée de ses flux de trésorerie futurs, à savoir ses dividendes. Ceci revient à procéder en trois étapes. On commence par établir un scénario moyen de dividendes à venir. Ensuite, pour chacun de ces dividendes, on va calculer une valeur actualisée, c’est à dire diminuée par le temps (quantifié par le taux d’intérêt) et le risque (quantifié par la prime de risque). On additionne ensuite ces différentes valeurs actualisées, ce qui nous donne le prix théorique de l’action (voir les deux vidéos ci-dessous).

Vidéo Finance 1

[economie.org] La finance #1 - Taux d'intérêt et obligations © economie-org

Vidéo Finance 2

[economie.org] La finance #2 - Les actions © economie-org

Cette méthode d’évaluation se comprend aisément : en achetant une action, on se désaisit d’une somme d’argent en contrepartie de revenus futurs. Si on estime que la valeur actualisée des revenus futurs est supérieure au prix de l’action, on achète ; inversement, on vend. En conséquence, si tout le monde est convaincu qu’une action ne distribuera jamais aucun dividende, alors cette action ne vaut absolument rien et ce, même si sa valeur comptable est positive. La valeur d’une société est donc totalement spéculative et si l’entreprise ne donne pas un résultat conforme aux attentes du marché, alors sa valeur est immédiatement dévaluée. Nous nous trouvons alors face à ce paradoxe qui veut que si l’entreprise dégage un résultat positif mais inférieur aux attentes du marché, elle va voir augmenter sa valeur comptable alors que les propriétaires vont perdre de l’argent car la valeur de l’action va baisser.

Est-il réaliste de maintenir les actionnaires en place ?

Que les actionnaires perdent de l’argent ne saurait nous émouvoir. Le véritable problème est que les directions d’entreprises ont intégré la logique financière dans leurs décisions de gestion et que la rentabilité de chaque projet doit être supérieure au taux d’actualisation, addition du taux d’intérêt et de la prime de risque. Il ne suffit donc plus que le projet soit rentable pour être adopté mais qu’il soit suffisamment rentable pour revaloriser l’action. Ceci explique pourquoi des directions d’entreprises ferment des usines ou des unités de production qui, quoiqu’étant rentables, ne le sont pas assez pour revaloriser les actions.

Imaginons maintenant qu’un gouvernement progressiste arrive au pouvoir et prenne des mesures sociales et écologiques qui réduisent les profits des entreprises. Les scénarios de dividendes seront bien sûr revus à la baisse. Mais comme les investisseurs rejettent par dessus tout l’incertitude, les valorisations chuteront encore plus, ce qui se traduira par une augmentation de la prime de risque. Du coup, les projets d’investissement seront moins nombreux ; les emplois vont se faire plus rares, sans parler des directions d’entreprises qui décideront tout simplement de ne pas renouveler les matériels vieillissants pour conserver des liquidités pour les actionnaires.

En dépit des efforts permanents des gouvernements actuels qui pratiquent des politiques largement favorables au capital, les primes de risque peinent à baisser. Comment peut-on alors croire qu’un compromis entre les classes serait possible sur la base d’entreprises qui feraient moins de bénéfices mais qui en feraient tout de même ? Il est donc illusoire de penser qu’il serait possible, sans dommage économique collatéral, de revenir à la situation de partage de la valeur ajoutée qui prévalait au début des années 1980.

Un tournant historique du capitalisme ?

Sans parler de la venue d’un gouvernement progressiste qui réduirait les profits, il convient de comprendre la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le capitalisme. Nous allons nous intéresser aux deux autres paramètres de la valorisation : le scénario de dividendes et le taux d’intérêt. Le scénario de dividendes est fortement dépendant de la croissance de l’économie : à rapport constant entre capital et travail, la croissance des dividendes est par définition égale à la croissance de l’économie. Si la croissance est faible, ce qui est le cas des pays de l’Union européenne, une croissance plus forte des dividendes ne peut être obtenue que par une pression sur les salaires.

Afin de soutenir cette croissance, les banques centrales n’ont eu de cesse, depuis plus de trente ans, de réduire leurs taux directeurs, poussant ainsi l’ensemble des taux d’intérêt à la baisse. Les taux à 10 ans des obligations d’État (qui servent de référence aux valorisations boursières) de la France et de l’Allemagne sont aujourd’hui négatifs. Il est donc impossible que la Banque centrale européenne puisse aller plus loin : ce moteur d’aide à la valorisation des entreprises que constituait la baisse des taux d’intérêt n’existera plus à l’avenir.

Croissance faible, taux d’intérêt ne pouvant plus guère évoluer à la baisse : nous avons ici un cocktail détonnant qui nous montre que rien ne sera plus jamais comme avant. Si le capitalisme a pris son essor avec la croissance, est-il désormais capable de vivre sans croissance dans un environnement de taux d’intérêt bas, voire négatifs ? Telle est la question qui est désormais ouvertement posée.

L’alternative est donc claire. Ou les gouvernements pratiquent des politiques de plus en plus anti-sociales et anti-écologiques dans un contexte répressif croissant pour favoriser les bénéfices des entreprises : ces politiques s’avéreront des impasses tant elles sont déprimantes en terme de demande effective adressée aux entreprises. Ou nous envisageons le plus tôt possible l’éviction des actionnaires et la sortie du capitalisme, ce qui nous permettra de sauvegarder la démocratie et de l’étendre au champ de l’entreprise.

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