Pionnières d'un droit menacé

Quatre femmes espagnoles racontent leur avortement illégal sous Franco et leur lutte pour obtenir le droit à l'IVG, qui est aujourd'hui remis en cause par le gouvernement de Mariano Rajoy.

Quatre femmes espagnoles racontent leur avortement illégal sous Franco et leur lutte pour obtenir le droit à l'IVG, qui est aujourd'hui remis en cause par le gouvernement de Mariano Rajoy.

L'anecdote se déroule dans le hangar d'une ferme près d'Avignon, au milieu des années 1970: une ferme tout ce qu'il y a de plus ordinaire, avec sa paille, ses animaux, ses machines.... Trois jeunes femmes venues de Barcelone attendaient leur tour avec beaucoup d'appréhension. En Espagne, où l'IVG était encore strictement interdit, on leur avait dit qu'elles pouvaient venir à Avignon. L'une de ces femmes s'appelait Anne de Naeyer, elle était belge mais vivait dans la capitale catalane depuis plusieurs années. «C'était quelque chose que vous ne pouvez pas imaginer, il y avait des poules qui couraient dans tous les sens. Les jeunes filles qui m'accompagnaient étaient pétrifiées, alors j'ai décidé de passer la première, de manière à ce qu'elles puissent voir comment les choses se passaient et qu'elles soient rassurées », se souvient-elle. Depuis ce jour, Anne est devenue une militante pour le droit des femmes à l'avortement en Espagne, un droit qui est aujourd'hui en danger.

Bien qu'extrême, cet exemple reflète les grandes difficultés que les femmes espagnoles rencontraient pour avorter durant la dictature franquiste et jusque dans les premières années de la démocratie. Nieves Simal, une infirmière de 64 ans, est une camarade de lutte d'Anne; elle a également eu recours à une IVG dans les années 70. Elle l'avait fait à Londres, où elle avait voyagé après avoir imité la signature de son père pour obtenir son passeport. Dans l'avion qui la ramenait à Barcelone, elle avait retrouvé certaines des femmes qu'elle avait connu dans la clinique, ce qui montrait bien la quantité qui faisaient ce type de voyages.

Anne et Nieves faisaient partie d'un groupe, 'Femmes pour l'auto-connaissance et la contraception' (DAIA, en catalan), qui avait pour but d'informer les femmes sur les moyens de contraception - alors interdits par le régime de Franco. « Mais il y avait toujours un moyen de se les procurer », se souvient Rosa Ros, l'une des fondatrices de ce groupe. « Nous les faisions venir de l'étranger, et nous faisions passer les stérilets pour des tétines de biberon. Nous savions aussi quelles pharmacies vendaient la pilule. Il suffisait que le médecin fasse une ordonnance en disant que c'était pour réguler la menstruation », se rappelle-t-elle.

Les premières réunions d'information eurent lieu dans un bar de la Plaza Catalunya, dans le centre-ville de Barcelone. Le bouche à oreille fonctionna si bien qu'elles décidèrent d'ouvrir un bureau d'information. « Il y avait tellement de monde que la file d'attente atteignait l'autre côté de la rue », dit Nieves. « Et je me rappelle qu'il y avait même des femmes de militaires ou d'agents de la Guardia Civil. Elles venaient souvent avec le discours 'Je suis contre l'avortement, mais mon cas est différent', se souvient Rosa avec ironie. «Mais nous aidions toutes les femmes, sans aucune distinction ».

« Nous étions un groupe de discussion et de réflexion, poursuit-elle, nous nous procurions des livres et nous les traduisions, mais nous étions aussi un groupe d'action ». C'est ainsi qu'elles prêtaient assistance aux femmes qui souhaitaient avorter. Celles qui pouvaient se le permettre partaient à l'étranger, principalement à Londres ou à Amsterdam. Pour prendre l'avion, elles bénéficiaient de la complicité d'une agence de voyage qui faisait des réductions pour les groupes de femmes. « Quand elles revenaient, certaines me disaient: 'je me suis promenée dans Londres'. Pour la première fois dans leur vie, elles se sentaient libres », se souvient Rosa.

D'autres femmes se rendaient en France, à la ferme d'Avignon. Elles y étaient reçues par des militants qui avaient appris la technique dans des milieux libertaires en Italie.

Les femmes issues des couches les plus modestes avaient la possibilité d'avorter à Barcelone: elles le faisaient chez des particuliers, avec l'aide de militantes venues de France. Rosa n'effectuait pas elle-même les avortements mais participait à leur organisation : « Nous le faisions toujours le week-end ; lorsque nous rentrions dans ces maisons, nous devions faire attention et bien vérifier que la police ne nous voyait pas, nous avions toujours très peur car nous pensions que nous pourrions être arrêtées. Maintenant que j'y pense, nous étions très audacieuces ! ». Malgré les conditions difficiles, elles n'eurent jamais à déplorer aucun décès ni aucune complication.

La force du mouvement des quartiers

Dans cette lutte, un autre mouvement joua un rôle important : celui des quartiers. Les associations de voisins de Barcelone défendaient des revendications concrètes, à une époque où les partis politiques étaient interdits : des logement décents, des services publics mais plus généralement, elles réclamaient plus de droits et de libertés. Chaque association de quartier avait son propre comité de femmes. Manolita Prieto était alors l'une des figures de ce mouvement. Née à Madrid, elle était fortement impliquée dans le quartier populaire de Canyelles, où vivaient principalement des personnes originaires d'Andalousie et de l'Estrémadure. « Nous voulions faire des choses nouvelles pour les femmes, nous souhaitions qu'elles puissent s'informer sur la sexualité, les moyens de contraception et l'avortement. Nous nous étions rendu compte qu'il y avait encore beaucoup d'ignorance », explique t-elle. Ces efforts obtinrent leurs fruits. En 1974 fut créé un premier centre de planification familiale à El Prat de Llobregat, dans la banlieue barcelonaise, sous l'impulsion de plusieurs femmes de cette commune, pour la plupart communistes. Peu après, c'est la ville de Barcelone qui créa le premier centre public, animé par un équipe pluridisciplinaire : une infirmière, une psychologue, un travailleur social et un gynécologue.

Avec l'avènement de la démocratie en 1978, la pilule fut légalisée. Mais le combat n'était pas encore terminé: entre 1979 et 1985, onze femmes du Pays Basque furent jugées pour avoir avorté ou y avoir contribué. Certaines d'entre elles furent condamnées mais furent finalement grâciées ou amnistiées. Finalement, en 1985, l'avortement fut dépénalisé dans trois cas : viol , malformation du fœtus et danger pour la santé des femmes. En 2010, sous le deuxième mandat de Zapatero, une nouvelle permit l'avortement libre et gratuit, ce qui mit l'Espagne su niveau de la plupart de ses voisins europeens.

Aujourd'hui, le droit à l'avortement est à nouveau menacé par le projet de loi du ministre de la Justice, Alberto Ruiz-Gallardón, qui serait encore plus restrictif que le texte de 1985. Il n'autoriserait l'avortement que dans les cas de viol ou de danger pour la santé de la femme et exigerait l'autorisation de deux médecins spécialistes provenant de centres de santé différents. « Ce serait recriminaliser les femmes, s'indigne Nieves Simal, c'est hallucinant, il n'y a pas de mot pour qualifier cette loi », ajoute-t-elle. « S'ils interdisent l'IVG, les femmes continueront à avorter mais le feront dans des conditions bien pires », estime pour sa part Manolita. Quant à Rosa, elle croit qu'il s'agit également de calcul politique : « Tout ceci est tellement absurde, même eux n'y croient pas un instant ».

Près de 40 ans après le début de leur combat, ces quatre femmes maintiennent vivant leur engagement, même si elles le font avec moins de vigueur. Anne et Nieves participent à certaines conférences lorsqu'on leur demande. Rosa est directrice d'un centre d'éducation sexuelle pour les jeunes. Pour sa part, Manolita est impliquée dans d'autres mouvements comme ceux qui s'opposent aux politiques d'austérité. Elle feuillette de temps en temps l'album photo qu'on lui a offert lorsqu'elle a pris sa retraite du Centre de planification familiale ; un album qui montre, depuis l'époque de la dictature, une vie consacrée à la lutte.


Cet article est la traduction d'un reportage publié en espagnol dans le journal eldiario.es

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