La Palestine au XIXe siècle

 

Les propagandistes israéliens affirment depuis un an ou deux que la Palestine n'était qu'un désert humain avant l'arrivée des colons juifs dans les années 1880. Les historiens ont par avance fait justice de ces affirmations, en particulier les historiens sionistes comme Walter Laqueur. Un petit résumé de l'état des connaissances à ce sujet.

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Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le gouverneur ottoman Ahmed Pacha al-Jazzar entreprend de développer l'agriculture au détriment de l'économie bédouine. Il fait reconstruire les ports détruits à la fin du XIIIe siècle par les Mamelouks afin d'interdire un retour offensif des croisés. Son œuvre sera poursuivie dans la première moitié du XIXe siècle par Mohammed Ali, Khédive d'Egypte et son fils Ibrahim.

Ce mouvement s'inscrit dans l'effort de modernisation produit par les sultans réformateurs notamment Mahmoud II et Abdul Medjid qui inaugure en 1839 la période dite des Tanzimat (réorganisation). On modernise la justice, on crée un enseignement secondaire laïc, on abolit la capitation et les sujétions imposées aux non-musulmans, on élabore en 1858 un Code foncier qui favorise la propriété individuelle et la vente des terres domaniales et on ouvre aux étrangers la possibilité d'acheter des terres en 1867. Les premières municipalités sont créées dans les années soixante (Jérusalem en 1863).

Plus riche province de l'Empire après le Liban, la Palestine profite de ces efforts. La mise en culture des plaines côtières s'accompagne d'une expansion et d'un début d'intégration au marché mondial. Les principales productions sont les olives, les oranges de Jaffa qui figurent dès les années 1870 sur les tables européennes et le coton qui s'implante à partir de 1860. Au cours des années 1890, on plantera des céréales en bordure du Néguev. L'industrie se greffe sur les productions agricoles, notamment l'huile d'olive, le savon et les cotonnades de Naplouse, principal centre industriel. La France est très présente dans l'économie palestinienne, notamment les commerçants qui s'implantent et commercialisent tant les produits français en Palestine que les productions locales vers l'Europe.

Par ailleurs, les puissances européennes qui cherchent à gagner des zones d'influence, rivalisent dans la construction d'écoles, d'hôpitaux et dans l'extension des protections consulaires. Des lignes maritimes régulières relient le Levant à l'Europe tandis que le télégraphe atteint la Palestine en 1864. Le tourisme se développe, d'abord religieux, puis profane. L'Agence Cook s'implante en Palestine à la fin des années 1860, en collaboration avec les Templiers, un mouvement millénariste allemand, qui pratique l'hôtellerie. En 1865 est créé le Palestine exploration fund (PEF). En 1890, le père dominicain Lagrange fonde l'Ecole biblique de Jérusalem qui reprend et amplifie les recherches bibliques.

A partir de 1890, on entreprend la construction du chemin de fer du Hedjaz le long duquel on s'efforce de sédentariser les bédouins. Dans le même esprit, on fonde Beersheba en 1899. La ligne Jaffa-Jérusalem est terminée en 1892. Un accord d'envergure prévoit la construction d'une ligne de chemin de fer reliant Berlin à Bagdad.

La population palestinienne passe de 340 000 à 460 000 habitants entre 1850 et 1880 soit 36% d'augmentation alimentée principalement par les chrétiens (+ 60%) et les musulmans (+ 35%) tandis que le nombre des Juifs progresse de 15%. En 1880, les Musulmans représentent 87% de la population, les Chrétiens 9% et les Juifs 3%.

Ces derniers sont en grande majorité installés dans les villes et notamment à Jérusalem où demeurent la moitié d'entre eux. La majeure partie des Juifs expulsés d'Espagne et du Portugal aux quatorzième et quinzième siècles se sont installés dans l'Empire ottoman. Celui-ci a encouragé l'implantation de cette population instruite et compétente, apte à contrebalancer l'influence des Grecs et des Arméniens. Leur destination a plutôt été l'Anatolie et les Balkans (jusqu'à la Première guerre mondiale, Salonique est la première ville juive au monde), seule une minorité soit 25 000 Juifs se sont installés en Syrie dont la moitié en Palestine. La Terre sainte doit être consacrée à l'étude de la Torah et toute autre activité est profanatoire. Cela explique en partie l'échec de la tentative de Joseph Nassi qui au milieu XVIe siècle avec le soutien du Sultan Sélim II, reconstruit la ville de Tibériade, y installe des ateliers de tissage et cherche à attirer les Juifs du monde chrétien. De plus, après le milieu du XVIIe siècle, il semble que pour des raisons qui tiennent au déclin de l'Empire et au rôle qu'ils jouent dans son économie, les populations juives de l'empire soient entrées en décadence économique et culturelle. L'émigration en Palestine a été peu active jusqu'en 1880. Il y a eu dans les siècles précédents des mouvements d'émigration d'orientation mystique et millénariste qui touchent des groupes restreints.

En 1869, les Templiers installent une première colonie près de Jaffa. Dans le même temps, les organisations philanthropiques juives commencent d'intervenir. Le premier à agir dans ce sens est Sir Moses Montefiore (1784-1885), homme d'affaires britannique qui à partir de 1826 se consacre aux populations juives de Palestine. C'est sous sa direction qu'en 1858, des Juifs de Jérusalem fondent hors de la vieille ville le quartier de Mishkenot Shaananim pour y vivre de leur travail.

Selon Charles Netter qui parcourt la Palestine en 1869 pour le compte de l'Alliance israélite universelle, 15% des Juifs y vivent de leur travail, principalement artisans ou commerçants. Il trouve seulement deux agriculteurs juifs. Les autres s'adonnent à l'étude et l'enseignement du Talmud et vivent misérablement d'aumônes provenant de la diaspora. Cette même année, il crée Mikveh Israël, une école d'agriculture située près de Jaffa. Sur 240 hectares, on y reçoit 30 à 40 élèves, Juifs palestiniens, et immigrants à partir des années quatre-vingt. En 1878, un groupe de Juifs de Jérusalem fonde Petah-Tikva sur un terrain acheté par une organisation britannique.

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En d'autres termes, la Palestine n'a pas attendu l'arrivée des colons sionistes pour exister économiquement. Nous sommes toutefois au XIXe siècle et les échanges internationaux ne sont pas à l'échelle de ceux d'aujourd'hui. Nous sommes aussi en Orient qui après avoir été le centre du monde civilisé entre le VIIIe et le XVe siècle a subi plusieurs siècles de déclin économique et souffre d'un manque chronique de capitaux. Ce ne sont pas les qualités humaines ni les bras qui manquent aux Palestiniens. Tout européens faméliques qu'ils étaient, les premiers immigrants juifs viennent d'un monde où l'argent circule. Ils achètent des terres grâce aux collectes parmi leurs communautés locales et les dons de généreux mécènes, ce que les autochtones n'ont pas les moyens de faire.

Bibliographie

Henry Laurens. La question de Palestine. Fayard. 2002. tome 1 - l'invention de la Terre sainte 1799-1922
La question de Palestine dans son cadre historique : déclin de l'empire ottoman et rivalités des états européens, persécutions antisémites et enjeux stratégiques autour du premier conflit mondial, montée en puissance du sionisme et conflits sous le mandat britannique.

Dominique Trimbur et Aaronsohn Ran. De Bonaparte à Balfour - La France, l'Europe occidentale et la Palestine, Cnrs éditions. 2000
La présence européenne en Palestine : religion, philanthropie, commerce, diplomatie, culture

Walter Laqueur. Histoire du sionisme, Tel Gallimard, 1972
Le grand historien anglais retrace l'histoire du mouvement sioniste, des origines jusqu'à la fondation de l'état d'Israël 

Récits de voyage en Orient au XIXe siècle et photographies sur le site de la BNF

http://expositions.bnf.fr/veo/index.htm

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