La résistible ascension de Marine Le Pen

Une fiction des quelques semaines qui suivraient la possible élection de Marine Le Pen dimanche prochain. J'ai cherché à rendre vraisemblable ce lugubre passe-temps. On me reprochera certainement d'accélérer les événements et d'enjoliver l'angoisse. On aura raison, mais je ne suis pas certain d'avoir tort.

dimanche 7 mai 2017
20h. Le visage de Marine Le Pen apparaît à l'écran. Forte émotion en France et dans le monde.
Le rêve est réalisé, celui caressé depuis des lustres par Paul Déroulède, Maurice Barrès, Gustave Hervé, Georges Valois, Pierre Taittinger, François Coty, Jacques Doriot, La Rocque, Bucard, Robert Brasillach ou Pierre Drieu la Rochelle. Rongée par le chômage, le doute et le racisme, à l'issue d'un processus électoral marqué par plusieurs retournements, la France a porté à l'Élysée la dirigeante de l'extrême-droite. Pour la première fois car le régime de Vichy était plus le fruit de l'occupation nazie que d'un processus interne.

Aux urnes citoyens Aux urnes citoyens
La joie éclate aussitôt dans les permanences frontistes qui se répandent dans les rues. En plusieurs localités, les locaux de campagne d'Emmanuel Macron qui se vident rapidement sont attaqués par des supporters de Marine Le Pen. Des manifestations spontanées se forment ici ou là : "le fascisme ne passera pas ! Formons des comités antifascistes !"

 lundi 8 mai
1h45. La présidente élue prononce son premier discours. Elle remercie ses électeurs, ses militants. Elle adresse un salut filial à son père qui a posé les fondations de la révolution nationale. Elle assure qu'elle sera la présidente de tous les Français, appelle au calme et à la discipline. Elle maintiendra la sécurité dans la légalité et la France respectera ses engagements internationaux. Elle conclut en déclarant qu'une nouvelle ère commence, faite d'ordre, de travail, de respect et de cohésion nationale.
Durant la nuit, Donald Trump se vante d'avoir eu raison au sujet de l'élection française : "la vérité se répand en occident !"
Le visage figé, Angela Merkel souhaite que la nouvelle présidente française fasse preuve de  modération et poursuive une fructueuse collaboration avec les partenaires de l'Union européenne.
Theresa May félicite Marine Le Pen. La victoire en France d'une formation réputée anti-européenne sonne pour elle comme une confirmation de la justesse de sa propre politique.
Benjamin Netanyahou se réjouit de l'avènement d'une démarche analogue à celle d'Israël. Il sait que le Front national s'est désormais distancié de l'antisémitisme et se consacre à la défense de la civilisation judéo-chrétienne. Il assure la nouvelle présidente de la coopération des organisations juives françaises.
Vladimir Poutine salue avec chaleur le retour de la France chrétienne. Il forme des vœux pour la réussite de son projet. Il pressent toutefois que la nouvelle présidente se heurtera à une forte opposition et lui propose une coopération dans ce domaine.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan salue le ralliement de la France à sa propre conception de la démocratie.

Mardi 9 mai
Le site Identité laïque publie un long article saluant l'élection de "notre amie Marine". Il salue l'institution d'une république nationale restaurant les valeurs françaises, blanches et chrétiennes. Il appelle à une Révolution nationale.

mercredi 10 mai
19h. France-Inter organise un débat autour des résultats de l'élection. Un échange d'arguments caractéristique :
M. xx, député socialiste : je suppose que les Insoumis sont satisfaits ! Les Français savent dans leur majorité que le libéralisme économique est la seule façon d'adapter notre société à la révolution technique et au bouleversement géopolitique provoqué par l'émergence du tiers-monde. Tous ceux qui ont voulu aller à l'encontre de cette réalité ont échoué. En ne donnant pas de consigne de vote pour le second tour, vous avez préféré favoriser l'abstention et faire élire l'extrême-droite qui est une autre face de vous-même. Et de fait, une dictature au service d'une politique économique infiniment plus brutale et injuste.
M. zz, député France Insoumise : mais nous sortons de trente-cinq ans de libéralisme à la sauce Macron ! Pour quel résultat ? Ce débat, vous auriez pu l'organiser en pleine lumière avant le premier tour de la présidentielle. Ç'aurait été offrir aux Français une vraie alternative. Vous avez préféré un simulacre de primaire, la plupart des dirigeants socialistes s'empressant de déguerpir dans le camp Macron. Et vous avez maintenu la candidature Hamon au premier tour pour éviter que trop d'électeurs socialistes de gauche ne votent Mélenchon. Il aurait suffi à ce dernier du quart des 6% de voix de Hamon pour dépasser Marine Le Pen ! Mais un second tour contre Mélenchon, Macron n'en voulait pas. Il préférait se laisser porter par la peur du fascisme plutôt que devoir défendre son ruineux libéralisme ! Mauvais calcul.

jeudi 11 mai
Le président d'une organisation d'anciens Français d'Algérie salue l'élection de "la fille de notre compagnon Jean-Marie". Il annonce la fondation dans les régions Alpes-Côte-d'Azur et Languedoc d'un comité de vigilance chargé de suppléer les faibles effectifs de police au regard de la délinquance maghrébine.
Le Conseil constitutionnel proclame le résultat des élections : Marine Le Pen est élue présidente de la République française avec 51,02% des voix.

samedi 13 mai
11h. deux individus masqués pénètrent dans une grande surface de banlieue parisienne et tirent pendant vingt minutes sur les acheteurs avant de disparaître. On déplore 23 morts et 75 blessés.
14h30. plusieurs automobilistes se livrent à un gymkhana sur le parking d'une moyenne surface d'une petite ville du Pas-de-Calais. Sept morts et de nombreux blessés parmi les clients du magasin.
15h45. mitraillage dans une médiathèque de la banlieue marseillaise : 3 morts
16h15. coups de feu dans une rue de Toulouse : 1 mort et cinq blessés.
L'État islamique revendique le soir-même ces attaques, mais de façon inhabituelle et certains journalistes ont des doutes.
18h. Marine Le Pen prend la parole sur TF1 depuis son fief de Hénin-Beaumont : "La France a fini de supporter les agressions islamistes. J'appelle les forces de police à redoubler d'efforts et j'exige le renvoi pour incompétence de plusieurs directeurs du Ministère de l'Intérieur. J'encourage les Français à se mobiliser contre la submersion migratoire et le communautarisme".

lundi 15 mai
Un groupe de "patriotes vigilants" est créé à Hénin-Beaumont. Ils se proposent de surveiller l'espace public et de seconder la police dans le maintien de la paix civile. Ils sont armés de matraques.
Investiture de Marine Le Pen dans le salon d'apparat du Palais de l'Élysée. La première femme élue présidente de la République est vêtue d'une robe bleu marine. Après la conversation d'usage dans un salon, elle raccompagne François Hollande jusque sur le perron. Après quoi, précédée par un détachement de la garde républicaine à cheval, elle se rend à l'Arc de triomphe pour ranimer la flamme. Elle y est acclamée par plusieurs milliers de militants, séparés des manifestants antifascistes par d'imposantes forces de police.

mardi 16 mai
Des groupes de vigilants sont créés dans plusieurs dizaines de villes couvrant les deux-tiers des régions. On signale des heurts en plusieurs endroits entre des manifestants antifascistes et des miliciens frontistes.
Dans des localités frontistes du nord, trois conseillers municipaux de l'opposition sont violemment pris à partie par des militants aux cris de "dehors les traîtres et les espions".
Premier ministre désigné, Nicolas Dupont-Aignan multiplie les entretiens avec des élus Les républicains et des personnalités de droite. Deux secteurs sont visés : les gaullistes attachés à l'indépendance nationale et les intégristes catholiques restés mobilisés depuis la campagne du mariage des couples homosexuels et tétanisés par le complot ayant écarté le candidat qu'ils étaient parvenus à imposer à la droite. Quelques députés socialistes acceptent aussi une rencontre avec le chef de Debout la France.
Dans les rues, des femmes coiffées d'un voile sont partiellement dévêtues par des miliciens.

mercredi 17 mai
Dans le XVIIe arrondissement de Paris, une famille de locataires originaire d'Afrique noire est violemment expulsée de son appartement et ses affaires déposées sur le trottoir. Le propriétaire qui a conduit l'opération avec un groupe d'amis la justifie par les troubles créés dans l'immeuble et les retards dans le paiement du loyer. Il annonce la création d'une Union des propriétaires français.
Un journaliste de la Gazette de Clermont-Ferrand est retrouvé sans vie dans un bois par un promeneur. Il a été battu à mort. Le journal révèle qu'il enquêtait sur un groupe d'activistes d'extrême-droite.
À 20h, Marine Le Pen intervient sur France-Inter. Elle déclare désapprouver les violences. Elle ajoute comprendre toutefois l'exaspération des citoyens français devant le terrorisme, la délinquance, l'inaction des forces de police et l'acharnement d'une certaine presse à son endroit.

lundi 22 mai
Impressionnant défilé des forces frontistes à Angers : 500 militants avançant au pas, uniformément vêtus de gris, avec une veste de combat qu'on dit offerte par le gouvernement russe. Après la dispersion, échauffourées avec des groupes d'antifascistes. Un milicien sort une arme de poing, blessant son adversaire de deux balles.
Deux jeunes maghrébins sont tués par des inconnus dans la banlieue de Marseille.
Une organisation clandestine "Honneur de la police" publie un communiqué déclarant la police "aux ordres de la nouvelle présidente et prête à maintenir l'ordre face à la délinquance, crapuleuse comme politique". On rappelle que selon un sondage, 52% des policiers auraient voté FN aux élections départementales de 2015.
On commence à voir des groupes de miliciens frontistes en uniforme, déambuler sur les grands axes des principales villes.
À Lille, le dirigeant d'une entreprise du nord connu pour ses prises de position contre le FN est molesté sur la voie publique.

jeudi 25 mai
La Maison de la radio est encerclée par plusieurs centaines de manifestants frontistes protestant contre la campagne anti-Marine des chaines publiques.
Les premiers sondages en vue des élections législatives donnent :
Front national : 28%
Debout la France 12%
Les républicains 19%
Divers centre 7%
Parti socialiste : 10%
Front de gauche : 23%
Extrême-gauche : 1%

samedi 27 mai
Dans une salle de cinéma du boulevard du Montparnasse à Paris, un individu masqué tire sur le public. Une brigade de miliciens frontistes arrive immédiatement sur les lieux, abat l'assaillant et encadre l'intervention médicale.

lundi 29 mai
Marine Le Pen prend la parole sur France 2. Elle accuse l'extrême-gauche de préparer un coup d'état en tirant profit de la campagne des élections législatives des 11 et 18 juin et à la faveur des troubles créés par les islamistes. Elle assure la police de sa confiance et affirme que la présence des "patriotes vigilants" sécurise la voie publique et qu'ils collaborent déjà avec certaines unités de police.

vendredi 2 juin
Nouveau sondage :
Front national : 30%
Debout la France 15%
Les républicains 16%
Divers centre 6%
Parti socialiste : 8%
Front de gauche : 24%
Extrême-gauche : 1%

mardi 6 juin
Paule Sovi, une retraitée sans histoires, appréciée par tous ses voisins, est agressée dans la masure qui lui sert d'habitation à Poitiers. Deux jeunes individus non identifiés auraient tenté de la rançonner, puis l'auraient rouée de coups avant d'incendier sa maison.
L'information est longuement développée sur les grandes chaînes de radio tandis que la télévision montre le visage tuméfié de la malheureuse victime. La présidente de la République se rend à son chevet et promet "au nom de la France" que les coupables seront rattrapés et punis et la victime, entièrement dédommagée. Elle s'engage si l'assemblée nationale la soutient, à "assécher le marécage qui donne vie à une telle animalité". Le sujet sera longuement débattu les jours suivants.

mercredi 7 juin
Nicolas Dupont-Aignan annonce la constitution du gouvernement qu'il présentera à l'investiture de la nouvelle assemblée nationale. Des membres du Front national en minorité. Des membres de Debout la France. Plusieurs membres de Les républicains. Il annonce également qu'un membre du Parti socialiste dont il tait le nom occupera un poste régalien.

jeudi 8 juin
Dans une tribune publiée par un journal belge, Mme yy, qui garde l'anonymat mais se présente comme professeure de médecine affirme :
"Je suis effarée de constater à quel point l'atmosphère a changé en un temps si bref. Le retour de la France annoncé par la nouvelle présidente il y a un mois est devenu une explosion de violence, de peur et de haine. Les rues par lesquelles mon adolescente de fille rentrait quelquefois tard ne sont plus sûres, arpentées qu'elles sont par des groupes de miliciens qui s'arrogent tous les droits. Les passants n'osent plus qu'un bref regard sur leurs connaissances. Avant-hier, la police s'est présentée à 22 heures chez un de mes confrères : son voisin de palier le suspectait d'activités terroristes. Une grève dans une entreprise de la région a été brisée en un quart d'heure par un groupe de ces miliciens qui ont surgi depuis quelques semaines et se répandent partout. J'ai tenté d'amorcer le débat avec plusieurs de mes amis au sujet du prochain scrutin. En vain. Le Front national est désormais perçu comme une force pertinente, une tendance de la droite aux frontières poreuses avec certains courants d'extrême-gauche construits sur l'abandon de l'espoir au profit du ressentiment. Le fait est que depuis plusieurs décennies, la France a fondé une illusion démocratique sur la marginalisation d'une frange croissante de la population. Or, en matière économique et sociale, on se surprend à constater que la nouvelle présidente a mis tant d'eau dans son vin qu'elle conduira finalement la même politique que son adversaire du second tour, mais beaucoup plus radicalement et avec une infinie brutalité balayant toute opposition. Le
 Front national s'est banalisé en quinze ans ; depuis un mois, il a entrepris d'annexer l'état. Tout est possible désormais et je m'inquiète de l'absence de contre-pouvoir. J'ai le sentiment que la France est entrée dans un tunnel dont elle ne sortira que brisée. Dans trois jours, premier tour des élections législatives. Si l'extrême-droite passe, elle ne connaîtra plus ni loi ni frein.

Les analogies dans l'espace et dans le temps sont contestables, mais il est utile de rappeler que ceux qui ont ouvert le chemin du pouvoir aux nazis ont cru que ceux-ci s'y casseraient les dents. L'illusion a duré moins d'un mois".

dimanche 11 juin
19h55. Dans cinq minutes tombera une première estimation des résultats des élections législatives.

 

 

 

"... Mon rôle aussi approche de sa fin. Je ne l'écris plus cette fin.
Je ne la connais plus déjà. Ce n'est plus un rôle. C'est la vie.
Et dans la vie il n'y a pas de spectateurs. Le rideau se lève.
Hommes, je vous aimais. Veillez !"
Julius Fučik, juin 1943
(Écrit sous la potence)

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