Wilfred Owen, le 4 novembre 1918

Il y a un siècle aujourd'hui, une semaine avant l'armistice, le poète britannique Wilfred Owen était tué près du village d'Ors dans le Cambrésis. Il avait vingt-cinq ans. Il était l'auteur d'une centaine de poèmes écrits pour la moitié dans les tranchées, dont quatre publiés de son vivant dans une revue littéraire.

Il était pacifiste, mais engagé volontaire à l'instar des jeunes Britanniques non soumis à la conscription jusqu'en 1916 et dont plus de sept cent mille tomberont au front. Publiée en 1931, son œuvre est l'une des plus connues de la riche littérature de guerre britannique.

  Mon sujet, c’est la guerre, et ce qu'elle a de pitoyable.
  La poésie est dans la compassion.
  Cependant, pour cette génération, ces élégies n’ont rien de consolatoire.
  Elles pourraient l’être pour la suivante.
  Aujourd’hui, tout ce qu’un poète peut faire, c’est avertir.
  C’est pourquoi les vrais poètes doivent demeurer fidèles à la vérité.
   (
mai 1918 - projet de préface pour un recueil de ses poèmes).

 

Quelques poèmes

Antienne pour une jeunesse perdue
(Anthem for Dommed Youth)
Quel glas pour ceux qui meurent comme du bétail ?
Seule la colère monstrueuse des canons.
Seul le hoquet des fusils
Peuvent crépiter leurs oraisons hâtives
Pour eux pas de prières ni de cloches,
Ni aucune voix de deuil, seulement les chœurs,
Le chant aigu des obus ;
Et l'appel des clairons depuis des comtés tristes.
Quelle chandelle éclairera leur départ ?
Pas dans les mains des garçons, mais dans leurs yeux
Brillera la lumière sacrée des adieux.
La pâleur des filles sera leur linceul ;
Leurs fleurs, la tendresse des pensées silencieuses,
Et chaque lent crépuscule un store qui s'abaisse.

Mais je regardais les étoiles éternelles
(But I was looking at the permanent stars)

Le clairon sonnait, attristant le crépuscule ;
Un autre répondit, douloureux à entendre.
Des voix de garçons venaient du bord de la rivière.
Le sommeil les maternait ; laissant le crépuscule triste.
L'ombre du lendemain pesait sur les hommes.
Les voix d'un vieux découragement se résignaient,
Courbées par l'ombre planant sur le lendemain, s'endormaient.

La prochaine guerre (The next war )
Là-bas, nous avons marché familièrement vers la mort :
Nous nous sommes assis et mangé avec elle, calmes et neutres
Pardonné ses gamelles renversées dans notre main.
Nous avons reniflé l'épaisse odeur verte de son souffle,
Nos yeux ont pleuré, mais notre courage n'a pas faibli.
Elle a craché sur nous des balles et toussé des shrapnels
Nous avons chanté en chœur quand elle a chanté dans le ciel ;
Nous avons siffloté alors qu'elle nous couchait avec sa faux.
Oh, la mort ne fut jamais notre ennemie !
Nous en avons ri, nous nous sommes alliés, vieille compagne.
Aucun soldat n'est payé pour regimber contre ses pouvoirs.
Nous avons ri, sachant que viendraient des hommes meilleurs,
Et des guerres plus grandes quand chaque fier combattant se vante
Il combat la mort - pour la vie, non les hommes - pour les drapeaux.

Sonnet  (Sonnet)
Lève-toi lentement, toi le long bras noir,
Grande arme tourné vers le ciel, sur le point de maudire ;
Parviens à cette arrogance qui recherche ton mal,
Et détruis-là avant de ses péchés n'empirent ;
Puis quand ton sort sera entièrement jeté,
Que Dieu te maudisse et t'extirpe de notre âme !

Futilité (Futility)
Mettez-le en plein soleil -
Autrefois sa caresse le tirait du sommeil,
Lui chuchotait au sujet de ses champs non semés.
Toujours il le réveillait, même en France,
Jusqu'à ce matin et cette neige.
Si quelque chose peut le faire se lever maintenant
Le vieux soleil le saura bien.
Songez comme il réveille les graines
Il donna vie une fois, à l'argile d'une étoile froide.
Ces membres, si chèrement développés, ces flancs,
Bien nerveux - encore chauds - sont-ils si difficiles à remuer ?
Est-ce pour en arriver là que la glaise s'est dressée ?
Est-ce pour en arriver là que la glaise s'est dressée ?
O pourquoi ces prétentieux rayons solaires
Ont-ils sorti la terre de son sommeil ?

Parabole du vieil homme et du jeune
(The parable of the Old man and the Young)

Ainsi Abraham se leva, fendit le bois et partit
Emportant avec lui le feu et un couteau.
Et quand ils se retrouvèrent seuls,
Isaac le premier-né s'adressa à son père
"Voici ces préparatifs, ce feu, ce fer
Mais où est l'agneau pour cet holocauste ?"
Alors Abraham le lia avec des sangles et des ceintures,
Construisit des parapets et des tranchées
Et leva le couteau pour tuer son fils.
Quand oyez ! Un ange l'appela depuis le ciel
Disant : "Ne porte pas la main sur ce garçon,
Ne lui fais aucun mal.
Regarde ce bélier pris par les cornes dans un buisson,
Offre le Bélier d'Orgueil à sa place !"
Mais le vieil homme ne l'écouta pas et tua son fils, -
Et la moitié de la semence de l'Europe, l'un après l'autre.

La fin (The end)
Quand la foudre aura retenti au levant,
L'éclatante fanfare des nuages, le Trône du Chariot ;
Quand les tambours du temps auront fini de rouler,
Et que la longue retraite au couchant aura été sonnée,
La vie renaîtra-t-elle dans ces corps ? En vérité
Annulera t-Il toute mort. Apaisera t-Il toutes larmes ?
Et remplira-t-Il les veines vidées d'une nouvelle jeunesse,
Et lavera l'âge d'une eau immortelle ?
Quand j'interroge la vieillesse, elle répond non
«Ma tête ploie sous la neige."
Et quand j'interroge la Terre, elle répond :
"Mon cœur ardent s'éteint sous la douleur. Il est mort.
Mes anciennes cicatrices ne seront pas glorifiées,
Ni séchées mes larmes titanesques, ni la mer".

Un calvaire près de l'Ancre (At a Calvary near the Ancre)
Quelqu'un est toujours suspendu au carrefour bombardé
Dans cette guerre, Lui aussi a perdu un membre
Mais Ses disciples se cachent à l'écart
Et maintenant, les soldats Le soutiennent
Près de Golgotha passe plus d'un prêtre
Sur leur visage se lit l'orgueil
Leur chair porte la marque de la Bête
Par laquelle le gentil Christ est nié.
Les scribes poussent la foule
Et crient allégeance à l'État
Mais ceux qui aiment du plus grand amour
Sans haine, sacrifient leur vie,

Étrange rencontre (Strange meeting)
Il m'a semblé que j’échappais à la bataille
Par quelque ancien tunnel profond et sombre creusé
Dans des granits voûtés par des guerres titanesques.
Il y avait là entassés des dormeurs gémissant,
Trop plongés dans leurs pensées ou dans la mort pour être dérangés.
Puis, comme je tâtonnais, l'un d'eux se dressa, et me fixa
Avec de la reconnaissance apitoyée dans le regard,
Et de la détresse dans ses mains levées comme pour bénir.
Aucun canon ne tonnait ni ne faisait gémir les tunnels.
"Étrange ami" dis-je, "il n'y a aucune raison de se lamenter."
"Aucune", dit l’autre, "sauf les années perdues,
Le désespoir. Quelqu'espoir que tu nourrisses
Ma vie en était faite ; je chassais sauvagement
La beauté sauvage dans le monde
De ma joie, de nombreux hommes auraient ri
Et de mes larmes, quelque chose serait resté.
Qui doit mourir maintenant. Je veux dire l'indicible vérité,
Le malheur de la guerre, le malheur qu'elle distille
Maintenant, les hommes iront satisfaits de ce gâchis
Ou bien mécontents, s'insurgeront et seront terrassés
Ils seront vifs comme la tigresse.
Aucun ne rompra les rangs, les nations fuiront le progrès
Pour manquer la marche à reculons de ce monde.
Vers de vaines citadelles sans muraille
Alors, le sang ayant coincé les roues de leurs chariots
Je les laverais à l’eau de source,
Tirée d'un puits si profond que la guerre n'aura pas pu la souiller
Même dans les eaux les plus pures jamais puisées
Je suis l’ennemi que tu as tué, mon ami.
Je t’ai reconnu dans cette obscurité : car tu fronces les sourcils
Comme hier quand tu me transperças jusqu'à la mort.
Je parais le coup, mais mes mains se dérobèrent et restèrent froides.
Dormons, maintenant

 

Quelques liens
Association Wilfred Owen
Association Wilfred Owen France
La Grande guerre dans les littératures étrangères
L'enseignement de la Grande guerre au Royaume-Uni un article du Monde en 2014
à Ors dans le département du Nord : la maison forestière Owen
Les chemins de mémoire du Nord – Pas de Calais

Bibliographie

Wilfred Owen, Et chaque lent crépuscule, Poèmes et lettres. Le castor astral, 2012

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