Le macadam comme indicateur politique

C'était il y a quelques années à l'automne. La rentrée semblait mal acceptée et l'agressivité devenait palpable dans la circulation à Paris.

... quelques lignes tout d'abord pour évoquer l'habitant d'Île-de-France, pris en étau entre la cherté de l'immobilier qui éloigne son domicile de son lieu de travail et les menaces sur l'emploi qui dramatisent la disponibilité au travail. À la résultante de ces contraintes : le déplacement quotidien et la vie de famille.

En Province, lorsque le piéton fait mine de traverser la rue, l'automobiliste s'arrête. À Paris, il accélère.

S'il désire échapper à la fatalité de la file de circulation bloquée, il enfourche une moto ou un scooter. La politique visant à décourager l'automobile en a fait exploser le nombre. L'usager s'aperçoit alors que l'élargissement de son champ de possibilités rend les contraintes plus sensibles. L'automobiliste qui sort de sa file, le piéton qui traverse avec une imprudence et une lenteur calculées, lui disputent symboliquement ses possibilités de réalisation sociale. D'où ces motards qui font rugir leur moteur au moindre obstacle. La liberté du déplacement est clairement un enjeu social.

Et puis, le cycliste.

Dans la perception du "motorisé", le cycliste c'est le bourgeois du centre-ville dont le déplacement "doux" exhibe la supériorité civique. Il est serein et moral, ne subventionne ni Daesh ni le roi d'Arabie. Il ne pollue pas et sa présence constitue une accusation vivante à l'encontre de celui qui dynamite les contraintes sociales en faisant hurler le macadam.

Comme pour confirmer cette vision, les organisations de cyclistes ont obtenu des facilités : pistes cyclables, accès aux couloirs d'autobus et aux trottoirs, double-sens cyclables pour pacifier la circulation (gêner les automobilistes), transgression conditionnelle des feux rouges (aussitôt traduite en autorisation de passage sans limitation y compris en forçant le passage au milieu des piétons).

Rapide comme l'automobiliste et presque aussi étroit que le cycliste, l'utilisateur de deux-roues à moteur est le roi de la ville. Un enjeu des luttes sociales a consisté pour lui à s'approprier les privilèges du cycliste. Les couloirs d'autobus sont conquis depuis longtemps. Nul doute que la latitude de brûler les feux rouges suivra.

C'était donc à l'automne 2010

La rentrée semblait mal acceptée, les regards étaient durs, l'agressivité devenait palpable dans la circulation à Paris. Les usagers de deux-roues à moteur notamment. En l'espace de quelques semaines, le cycliste que je suis avait été l'objet de regards et de gestes assassins, de menaces verbales, un transport de fonds s'était arrêté sur ma roue arrière, un autobus avait stoppé au rouge en me heurtant au passage et en doublant une file de voitures arrêtées, je m'étais fait cracher dessus en croisant un scootériste arrivant en sens inverse et me contestant ma propre voie de circulation.

Je pensais à une dégradation structurelle. C'était conjoncturel : de la mi-octobre jusqu'à fin novembre, un grand mouvement de grèves s'oppose à la réforme des retraites, ponctué d'imposantes manifestations et de violences policières.

Au sortir du mouvement, la circulation était sensiblement redevenue sereine et cordiale.

L'automne 2018

Après un été passé sur l'affaire Benalla et des résultats décevants au plan économique sur fond de dégradation du panorama politique mondial, ce retour de vacances est marqué par la sinistrose.

Je note vite une détérioration de l'état d'esprit dans les rues parisiennes. Des coups d'avertisseurs rageurs au moindre ralentissement, des changements de direction brusques, notamment chez les deux-roues à moteur, mais aussi les automobiles. Une impression personnelle confirmée par plusieurs conversations : l'agressivité s'accroît dans la circulation. Nous sommes irascibles. L'obstacle ou la trajectoire qui va croiser notre route devient une menace à écarter sans délai.

Début septembre boulevard Raspail : grosse moto, il fait hurler son moteur derrière moi tandis que je double une voiture à l'arrêt et en me doublant enfin, me crache quelques paroles rageuses que je ne comprends pas. Fin septembre aux abords d'Alésia, celui-là me double et me coupe la route pour s'engouffrer dans une rue vers la droite. J'aurais dû tenir compte de l'avertissement : quelques minutes plus tard à l'entrée de l'avenue Denfert-Rochereau, un automobiliste pressé m'envoie mordre le macadam.

Bruyamment désigné comme obstacle au progrès de la civilisation et activiste de la dégradation de la planète, l'automobiliste se sent méprisé et se vit comme résistant à la transformation de la capitale en une ville-musée : Anne Hidalgo aurait juré son éradication des rues de la capitale. Elle piétonnise les voies sur berges, réduit la largeur des chaussées, multiplie les inversions de sens de circulation et supprime les places de stationnement au profit d'autoroutes cyclables. Un impératif en action dans toutes les grandes villes du monde.

Enfin, non content de passer des heures dans les embouteillages, l'automobiliste se considère comme la vache à lait du gouvernement qui dit-il, l'écrase sous les taxes.

Aujourd'hui comme hier, le macadam révèle la souffrance sociale et la révolte.

L'hiver sera chaud !

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