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Billet de blog 13 juin 2014

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Médiapart et le racisme

Le racisme est la chose du monde la mieux partagée. Pas l'antiracisme

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 7 avril dernier, j'alerte la rédaction de Médiapart : sous prétexte de critiquer l'occupation israélienne de la Palestine, ce billet fournit un lien vers un site antisémite et vers un livre prétendument publié en 1914 par un Juif de Cracovie expliquant à ses coreligionnaires que les Juifs dominent désormais la vie politique et sociale française, soumise de ce fait aux "intérêts juifs".

"Enfin le Peuple juif est maître de la France, les gouvernements et les nations reconnaissent le fait officiellement" ...

Son article aussitôt retiré du site, l'auteur est le lendemain même interdit de publication et de commentaire dans Médiapart.

Ce 22 mai, j'alerte la rédaction au sujet d'un billet consacré à l'exode vers Israël des Juifs du monde arabe. L'auteur l'impute aux violentes poussées d'antisémitisme, en passant sous silence les efforts des organisations sionistes destinées à stimuler "l'alya" afin d'étoffer la population juive d'Israël.

Au-delà de l'aspect factuel, l'auteur exploite le thème désormais classique de la "dhimmitude"[1].

Imaginé il y a une vingtaine d'années par l'idéologue néo-conservatrice Giselle Littman alias Bat Ye'or[2], ce thème postule que la prééminance de l'Islam dans l'orient ancien et l'oppression supposée des non-musulmans restent gravés comme idéal sociétal dans l'inconscient des Arabes et commande leur protestation contre la persécution des habitants non-juifs de Cisjordanie, interprétée comme un aspect de leur refus de l'existence de l'État d'Israël.

"Que les règles concernant les « Dhimmi » soient appliquées ou pas, elles subsistent de manière symbolique dans de larges franges de l’inconscient collectif arabe et y pérennisent une image de soumission au pouvoir musulman.

[...] Celles-ci [les masses arabes] portent en elles de manière plus ou moins marquée la mémoire de cette période où les Juifs pouvaient être humiliés et spoliés en toute légalité, ce qui explique leur regard incrédule sur l’Israël d’aujourd’hui, qui leur échappe et dont ils souhaitent la disparition, pour laquelle ils sont disposés à consentir des efforts qui ne débouchent en pratique sur rien d’autre que leur propre affaiblissement.

[...] prenant conscience que la cause palestinienne n’est qu’un avatar de l’antisémitisme, et qu’elle est nourrie par la haine des Juifs plutôt que par une vision politique.

[...] un antisémitisme remontant à l’époque du Prophète, qui avait voulu dans un premier temps rallier les Juifs à l’Islam, mais qui s’est retourné contre eux quand il a pris conscience qu’il n’y parviendrait pas." ...

En d'autres termes, l'auteur cherche à nous convaincre que le cerveau des Arabes est tellement encombré du souvenir de la suprématie musulmane, qu'ils sont incapables d'une pensée politique rationnelle fondée sur une vision saine de leurs intérêts bien compris et de ceux de leurs voisins, ce qui invalide a priori tout discours sur les droits de l'homme dans les Territoires occupés. Au passage, il reprend le poncif d'un antisémitisme remontant au conflit ayant opposé Mahomet aux Juifs de Médine, qu'il interprète "à sa façon".

La rédaction ne retirera pas le billet. Elle le laissera plusieurs jours en colonne de droite de la page d'accueil : loin de contrevenir à la Charte, il contribue à la qualité des échanges d'idées dans le site.

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Il n'est pas question de nier l'existence de façons de penser communes à certaines populations ou bien d'idéaliser les sociétés arabes. Pas plus que de contester la pluralité des opinions affichées dans Médiapart. Qu'un partisan du Grand Israël et de la négation du droit de vivre des Palestiniens expose sa pensée, tant mieux.

Toutefois, quand un auteur consacre un article à montrer que l'irrationalité politique des musulmans est inscrite dans leur génome culturel, on atteint une forme rhétorique qu'il est nécessaire d'identifier et de nommer.

On se complait à affirmer que "l'antisémitisme n'est pas une opinion". L'islamophobie ou l'antiarabisme en serait-il une ? Convient-il désormais de s'abstenir d'alerter sur des textes antisémites en considérant qu'ils représentent une opinion honorable sur laquelle il est loisible de débattre "entre gens de bonne compagnie" ?

Depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, l'antisémitisme est clairement balisé dans ses thèmes et ses formulations. Cela n'exclut pas les résurgences comme dans le premier cas évoqué ci-dessus ou bien dans un précédent billet. En revanche le racisme anti-arabe est beaucoup plus insidieux et ancré dans l'inconscient collectif. Un prêt-à-penser d'allure académique élaboré et martelé par des organisations et des personnages affichant un pedigree universitaire soigneusement mis en valeur – des "historiens des idées", des "philosophes" distillant un racisme de bon aloi à l'exemple de certains courants de l'antisémitisme savant d'avant-guerre[3]. Il bénéficie y compris dans une partie de la presse d'une forme d'anesthésie de l'esprit critique. J'ai montré en son temps comment la "Revue d'histoire de la Shoah" publiait des analyses racistes avec la participation du Ministère de l'éducation nationale. On a vu en 2006 à l'occasion de l'Affaire Redeker comment la Licra pouvait promouvoir un brûlot raciste en excluant a priori les critiques sous prétexte des menaces subies par l'auteur.


[1] dans l'Arabie préislamique, le dhimmi est l'invité ou le protégé, l'homme libre non-membre de la tribu, vivant parmi ses membres (comparable au métèque du monde grec). L'Islam leur a assimilé les fidèles des religions du Livre, Chrétiens, Juifs et Zoroastriens. Le statut avantageux ou désavantageux des dhimmis se discute, mais les recherches des dhimmitologues sont invalidées a priori par leurs objectifs réels. Notre société moderne prétend pourchasser toute inégalité, mais juger de la société antique ou moyenâgeuse en fonction de ces critères est un anachronisme qui stérilise toute étude socio-historique quel qu'en soit l'objet. Des travaux historiques ont par ailleurs été consacrés aux sociétés musulmanes, par exemple : Maurice Lombard, L'Islam dans sa première grandeur, 1971, Champs Flammarion qui s'étend sur le rôle économique des minorités religieuses.

[2] elle a également publié Eurabia qui évoque un complot mondial destiné par le biais de la coopération culturelle, à établir la domination de l'Europe par le monde arabe.

[3] Dans L'antisémitisme catholique aux XIXe et XXe siècle (Berg international, 2002), Paul Airiau commente des textes d'une vingtaine d'auteurs. Certains d'entre eux se donnent l'allure de chercheurs explorant scientifiquement les sources de l'atavisme juif. Par exemple, le chanoine autrichien August Rohling (1839-1931) se fait commentateur du Talmud pour incriminer la prétention des Juifs à la supériorité sur les autres peuples avant de décrire un messianisme juif qui revendique la domination mondiale (p71 et suivantes).

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