L'État d'Israël disposera-t-il d'un siège de député français ?

 

Conformément à la réforme constitutionnelle de 2009, l'Assemblée nationale que nous élirons en juin comptera onze députés représentant les deux millions de Français résidant à l'étranger, dont le vote était précédemment réaffecté à leur circonscription d'origine en France. Leur huitième circonscription couvre l'Italie, Saint-Marin, le Vatican, Grèce, Turquie, Chypre, Malte et Israël, en tout 100 000 électeurs dont un peu plus de la moitié d'Israéliens[1].

Cette réforme pose de graves problèmes institutionnels. Il existe un Conseil supérieur des Français de l'étranger, ainsi qu'une Assemblée des Français de l'étranger et ceux-ci élisent déjà douze sénateurs (8 UMP et 4 PS). Or, si le Sénat fédère les intérêts locaux, l'Assemblée nationale incarne une souveraineté nationale indivisible. L'élection de députés catégoriels ne peut que dégrader la représentation de l'intérêt général et affaiblir le Parlement.

De fait, certains milieux s'engouffrent dans cette faille. II apparaît en effet une différence de nature entre un Français installé en Italie, aux États-Unis ou au Sénégal et un expatrié en Israël. En dehors des problèmes spécifiques des expatriés, la situation des premiers n'implique pas de position politique particulière, tandis que les seconds ont accompli une démarche liée au nationalisme israélien. On note à cet égard, que les Français expatriés possédant aussi la nationalité de leur pays de résidence, sont 95% en Israël contre 55% en moyenne dans les sept autres pays. En d'autres termes les uns sont des Français résidant à l'étranger, les autres sont des Israéliens d'origine française.

 

Un discours qui éclaire la réforme d'une lumière crue.

Vice-présidente (PS) de l'Assemblée des Français de l'étranger, Daphna Poznanski est parmi les candidats actuellement déclarés, la seule qui réside effectivement à l'étranger (en Israël) et affiche une expérience dans le domaine des expatriés. Son blog est presque entièrement consacré à leurs problèmes : validation de l'activité pour la retraite, équivalence des diplômes, obtention de documents d'état-civil, couverture sociale, polémique contre la binationalité ... Elle observe des positions modérées au sujet du conflit israélo-palestinien, préconisant une solution à deux états, qui pour elle, doit être un préalable à une solution fédérale. Elle n'aborde toutefois pas la question des frontières.

Avec les trois candidats suivants, on entre dans un autre monde. Ils ne possèdent visiblement aucune expérience en matière d'expatriés pour lesquels ils improvisent des promesses électorales, mais ne cachent pas que le lobbying en faveur de la politique israélienne est leur véritable motivation.

Soutenu par l'Union des patrons juifs de France, Edward Amiach s'exprime sans fard dans l'interview qu'il donne sur son blog :

"(...) Pour résumer, vous voulez être un lobbyiste à l’Assemblée, même si ce n’est pas dans la tradition française.

Je n’ai pas peur du mot : oui, un lobbyiste, mais sous la forme de ce que fait l’AIPAC aux États-Unis. Quand on pense que 85 % des parlementaires américains sont pro-israéliens ! Si nous travaillons comme il faut, nous arriverons peut-être à ce résultat en France dans 50 ans."

En dépit des apparences, ce ne sont pas là les nouvelles élucubrations du rédacteur des Protocoles des sages de Sion[2], mais la feuille de route d'un authentique lobbyiste d'Israël. L'impasse au Proche-Orient résultant principalement du soutien inconditionnel apporté à la politique israélienne par un gouvernement américain paralysé par le lobby israélien[3], on se propose un objectif comparable pour la France.

Adjoint au maire de Neuilly-sur-Seine, Philippe Karsenty se consacre particulièrement à la presse. Il alimente sur son blog une "Agence de notation des médias" spécialement vigilante en matière de traitement de la politique israélienne. Il s'acharne depuis 2000 sur France2 et son journaliste israélien Charles Enderlin qui a osé imputer la mort du jeune Mohamed Al-Durah aux militaires israéliens. Il se montre déçu par Nicolas Sarkozy avec lequel il a fait un bout de chemin au début de leurs carrières respectives, mais qui n'aligne pas ses actes de Président de la République française sur les positions israéliennes. Plus de six mois avant le scrutin, il affirme que "la plupart des médias" le désignent comme favori.

L'épouse de Gil Taïeb est conseillère municipale socialiste de Paris. Il est lui aussi fortement impliqué dans le lobbying israélien. Il pratique depuis longtemps une forme d'action qui sous une couverture caritative, soutient la politique israélienne (collecter des fonds en France en faveur des nécessiteux israéliens, ceux-ci pouvant être les soldats). Son comité de soutien est presque exclusivement israélien : ministres, militaires, maires, ainsi que Michel Boujenah et Rika Zaraï. Il reproche au Ministère des Affaires étrangères français d'avoir critiqué les récentes colonisations en Cisjordanie et incrimine dans une lettre ouverte au Président de la République, le vote français favorable à l'admission de la Palestine à l'UNESCO.

"Alors qu’Israël est attaqué et que des milliers d’Israéliens subissent les tirs des terroristes de la bande de Gaza, l’UNESCO vient d’accueillir les palestiniens en son sein et reconnait la Palestine.
Quelle leçon donnée par le monde !!!
La souffrance juive n’intéresse personne ! (...)"

Il se plaint en des termes d'un sentimentalisme affecté de ce que lors de sa récente visite en Israël, Bertrand Delanoë n'ait pas réservé l'exclusivité à l'État juif, mais ait également rencontré les représentants de l'Autorité palestinienne.

"Israël ne mérite t-il donc pas une visite exclusive ?
Israël n’aurait il pas le droit à un bonheur entier et non partagé ?
Les israéliens se doivent-ils toujours d’être aimés en silence ?
Monsieur Bertrand Delanoë, l’amitié a besoin parfois d’exclusivité et de courage, ne l’oubliez pas et revenez visiter Israël et sa capitale Jérusalem."

 Le Maire de Paris apparaît pourtant comme un soutien de la politique israélienne, mais ces militants semblent réincarner les staliniens de jadis : un compagnon de route est tenu d'obéir sans état d'âme ni égard pour sa propre fonction politique.

 Ancienne représentante en France de l’American Jewish Committee, l'une des principales officines américaines de lobbying israélien, Valérie Hoffenberg est la candidate de l'UMP. Elle contraste avec le discours sans retenue des trois précédents. Elle s'efforce de convaincre son public juif qu'en dépit des critiques que lui valent certaines positions françaises, le Président Sarkozy est bien un ami d'Israël. Elle déplore toutefois le vote français en faveur de l'admission de la Palestine à l'UNESCO.

 

L'envahissant lobby israélien

En résumé, cette réforme semble devoir aboutir à une officialisation du lobbying israélien. La République française offre un siège de député à un état en guerre dont la vision raciale et l'agressivité régionale se sont dramatiquement exacerbées depuis un an, pour lequel le soutien occidental constitue un enjeu vital et trois candidats sur cinq s'affirment d'emblée déterminés à utiliser la fonction élective qu'ils briguent, comme levier pour contrôler depuis l'étranger, la politique extérieure française.

 Selon l'Agence juive, la population juive française compterait près de 500 000 personnes[4] ce qui en ferait la troisième population juive du monde, loin derrière Israël (5,5 millions) et les USA (5,3 millions). D'où les efforts considérables de propagande. On a vu ces derniers mois, les thèmes idéologiques comme délégitimation et autres nature juive de l'état se succéder à rythme croissant sous la plume des philosophes maison et autres agents d'influence. Pour résumer, toute critique à l'égard de la colonisation des territoires occupés aboutirait à "délégitimer" l'État d'Israël et on exige que les nations s'engagent sur sa nature "juive", comme si la Communauté internationale devait avaliser ses visions raciales et son expansionnisme aux dépends des Palestiniens.

 Depuis que le Président de l'Autorité palestinienne a posé la candidature à l'ONU, c'est le thème de "l'inexistence du Peuple palestinien" qui est agité. Les Palestiniens ne seraient que des gens accourus récemment en Palestine pour ramasser les miettes de la créativité juive comme l'affirme un livre dont le CRIF assure la promotion.

 Ceci d'autant plus que dans le même temps, s'enflamme en France un débat récurrent relatif au vote des résidents étrangers dans nos élections locales, que l'UMP rejette en invoquant des dangers subliminaux.

 

 

[1] Ce billet s'inspire de la matière fournie par Daniel Horowitz il y a environ une semaine

[2] Les Protocoles des sages de Sion sont un faux antisémite rédigé sans doute au tout début du XXe siècle. Ils simulent un ensemble d'instructions émanant d'une autorité juive clandestine et visant dans chaque pays à la corruption des élites afin d'asseoir la suprématie juive sur le monde.

[3] Dans Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, (2007, Édition La découverte) John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt détaillent les moyens mis en œuvre pour aligner la politique américaine sur les impératifs israéliens.

[4] La population concernée par ce décompte est composite et sujette à interprétation. Lire La population juive de France : socio-démographie et identité, Doris Bensimon, Sergio Della Pergola, 1984, CNRS/Université hébraïque de Jerusalem

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