Les habits neufs du racisme

Les races existent-elles ? Mais bien sûr ! Demandez donc à un marchand de chiens ou un éleveur de bovins.

Chaque race est une combinaison de caractères génétiques soigneusement contrôlée, visant des performances valorisées sur le marché : production de lait ou de viande, chien de compagnie ou d'attaque ... Au milieu du XIXe siècle, la France possédait plusieurs centaines de races bovines chacune dans son terroir. L'ouverture du marché et la génétique les ont regroupées en quelques rameaux dont l'amélioration et la cohésion résultent de la vigilance d'associations d'éleveurs. Le Herdbook de la race Montbéliarde s'appuie comme celui de la Limousine, sur un ensemble de caractères physiques définissant un standard. Le taureau candidat au statut de "reproducteur de race pure" agréé par l'association d'éleveurs et qui ouvrira à son propriétaire un marché rémunérateur, ne doit pas s'en écarter au-delà d'un certain seuil.

Le racisme est stimulant pour l'esprit

Comme la variété des plantes cultivées, la race des animaux d'élevage est donc une marque déposée, un espace dans un continuum génétique, dont les frontières sont conventionnelles.

La concentration de caractères morphologiques différenciés dans les populations humaines a résulté de l'isolement géographique et des pratiques sociales. Les partisans de la hiérarchisation ou de la séparation des races humaines en déduisent un impératif de pureté biologique et culturelle qui fausse l'échange et exclut l'harmonie sociale dans le groupe mixé : chacun chez soi

Pourtant, si la couleur de peau, la taille du corps, la forme du visage et les types physiques qui en découlent, sont des évidences dont chaque individu hérite de ses parents, la race comme sous-ensemble fermé de l'humanité est une chimère. Le fait que l'Afrique sub-saharienne, l'Europe et l'Asie orientale aient été historiquement peuplées de "noirs", de "blancs" et de "jaunes" n'empêche pas l'évidence raciale de se volatiliser dès qu'un homme blanc regarde avec sympathie une femme noire et qu'elle le lui rend. Et le fait est qu'en dépit des angoisses des obsédés de l'identité et des efforts des gardiens de la famille, le métissage culturel accompagne les brassages de populations qui grignotent inexorablement les "races humaines". Dans quelques siècles, l'humanité sera "brun-jaune".

Les préjugés sont universels et chacun en ressent à des degrés divers, quoiqu'il s'en défende. L'autre nous apparaît à travers le prisme d'images reçues et chacun voit son reflet dans ce regard. Comment échanger des idées lorsque de toute évidence, les structures mentales déforment les significations ? Comment éviter que les groupes portant sur leur visage leur origine étrangère, polarisent la rancœur de celui qui a perdu son emploi. De fait, l'émigration s'accompagne d'une assimilation plus ou moins douloureuse des mœurs du pays d'accueil, les réactions les plus brutales et médiatisées de groupes migrants témoignant d'une angoisse de la dilution qui résulterait de l'affaiblissement de structures familiales protectrices, assurant la médiation entre l'individu et une société vécue comme agressive. Et puis, situé au confluent de la souffrance sociale, du doute existentiel et de l'obsession de pureté qui en résulte, le racisme stimule le mental et mobilise les énergies. Les contempteurs du "politiquement correct" exploitent l'ignorance et la paresse, mais aussi la fuite devant un universalisme perçu comme handicapant dans un monde en crise. Le nazisme qui a poussé jusqu'à l'extrême l'impératif racial, est apparu dans un cadre d'indétermination territoriale, de blocage social et de convulsion économique.

De nouvelles alliances à l'extrême-droite

De fait, les différences de niveau de développement et de mœurs ont tôt fait de muter l'incompréhension en hostilité lorsque l'environnement social se dégrade. Les immigrants peuplent à chaque génération "classes dangereuses" et "populations à risque" et leur association à la criminalité revient comme une obsession. À cet égard, les islamo-terroristes, leurs trafics de drogue, leur djihad, leurs bombes et leurs burqas ont pris la place des judéo-bolcheviks de l'entre-deux guerres, leur âpreté au gain, leur propension à corrompre les élus et leur rêve de domination mondiale par la révolution. Canular antisémite baignant dans la culture du complot issue des souffrances sociales de la fin du XIXe siècle, les Protocoles des sages de Sion se présentent comme un plan d'établissement de la domination mondiale par les juifs, élaboré par un exécutif clandestin. Couvert d'éloges par le CRIF à sa publication en 2006 et toujours cité en référence par les propagandistes israéliens, Eurabia de Gisèle Litman alias Bat Ye'or lui fait écho en imaginant une conjuration initiée dans les années soixante-dix et visant à la main-mise des arabes sur l'Europe par le biais de la coopération culturelle.

Contrairement au crime raciste, à la discrimination raciale ou à l'incitation au racisme, le préjugé racial n'est ni un crime ni un délit. Il a toutefois une connotation négative, conséquence des dommages qui l'ont accompagné (colonisation, traite des noirs, entreprises d'extermination). C'est pourquoi le regain de racisme auquel appellent actuellement certaines forces politiques, se camoufle sous le néologisme "racialisme". Ses promoteurs ont imaginé d'afficher un rejet du racisme en tant que hiérarchisation des races, pour préconiser un simple évitement des contacts visant à préserver la pureté culturelle, sinon biologique, censée garantir l'équilibre identitaire, le respect mutuel des différences... à distance. On oublie au passage que le "développement séparé" (Apartheid en langue afrikaaner) a un passé criminel bien établi et que sous cette appellation, on a confiné des populations hors des circuits d'instruction et de financement dans le but de les livrer à une forme d'esclavage collectif. On oublie aussi que le déferlement actuel du racisme repose implicitement sur une traduction des différences de développement en terme d'aptitude biologique.

Cette forme camouflée de racisme est le fond de commerce du Bloc identitaire qui préconise la défense d'une Europe chrétienne et que les actuels dirigeants du Front national situent à leur droite. Ils sont rejoints par des pro-israéliens radicaux. Président de France-Israël, l'auteur de Réflexions sur la question blanche(1) termine un exposé des crimes coloniaux et antisémites en décrivant un Européen blanc, moralement paralysé par la responsabilité qu'il croit devoir assumer dans le Génocide nazi. De ce fait dit-il, "le délire raciste a muté en délire antiraciste" et une sollicitude sans bornes envers les anciens peuples colonisés le désarme face au racisme anti-blanc déferlant vers nos banlieues. Après un long étalage des crimes supposés commis au nom de l'Islam, il annexe les travaux de biologistes illustrant la diversité génétique des populations humaines, pour l'exploiter comme grille d'interprétation des conflits nord-sud. Il est toutefois suffisamment madré pour ponctuer ces développements doctrinaux de déclarations de principes politiquement correctes afin d'esquiver les reproches. C'est ainsi qu'il affirme se refuser à une hiérarchisation des races, mais qu'il déplore que "l'heure est au métissage obligatoire".

 

(1) Gilles-William Goldnadel, Réflexions sur la question blanche, janv 2011, Ed Jean-Claude Gawsewitch

 

 

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