Pétain a-t-il sauvé les juifs ?

Dans son dernier écrit, Éric Zemmour scandalise en reprenant l'argument d'un Pétain ayant protégé les juifs de l'extermination. En laissant de côté les aspects passionnels, il est utile d'approfondir une controverse qui constitue depuis soixante-dix ans, un élément central du récit national.

Marc Ferro a récemment revisité le personnage de Philippe Pétain à travers une série de questions jalonnant sa carrièreSa prise du pouvoir en 1940 s'accompagne d'une critique des précédents gouvernements notamment celui du Front populaire, jugés avoir conduit la France vers la débâcle (on songe au sous-titre du livre d'Éric Zemmour "Les quarante années qui ont défait la France") et d'une volonté de promouvoir une Révolution nationale censée la relever :

  • une économie corporatiste,
  • un réarmement moral reposant sur la famille et l'Église,
  • un rejet des valeurs étrangères et de ceux qui les véhiculent.

Rafle de juifs à Marseille en 1943 Rafle de juifs à Marseille en 1943

 

 

 

 

 

 Pétain et les juifs

Près de trois millions de juifs ont quitté l'Europe orientale entre 1880 et 1914, deux millions vers l'Amérique et un million en Europe occidentale. Certains historiens comparent cette migration à un exode rural à l'échelle continentale. Le fait est que les populations juives d'Europe de l'est sont en voie de paupérisation avancée, en butte aux pogroms et à la répression.

Dès le milieu du XIXe siècle, les juifs ont focalisé à la fois protestation sociale et peur des classes dangereuses. Ils sont la finance qui dépossède les travailleurs du produit de leur labeur et le bolchevique au couteau entre les dents, acharné à détruire l'Europe chrétienne.

Pendant l'Affaire Dreyfus, Pétain sert à l'état-major du gouverneur militaire de Paris. Selon toute vraisemblance, il est convaincu de l'innocence de Dreyfus, mais il est exclu qu'il prenne position car la défense du capitaine apparaît comme une attaque contre l'armée. Il y a toujours eu des juifs dans son entourage. Il semble toutefois que dans les années trente, il soit entraîné par la vague antisémite qui accompagne la marche vers le conflit mondial. Pour lui, les juifs sont néfastes par leur rapport privilégié à l'argent et un cosmopolitisme incompatible avec leur intégration dans la communauté nationale. Après le traumatisme de la Grande guerre, tout un courant de pensée y compris certains dreyfusards, plongera dans la collaboration par conviction que l'intérêt des juifs contredit la coopération internationale et conduit à la guerre.

Dans le contexte de la crise économique, de la montée en puissance de l'Union soviétique et de l'Allemagne nazie, c'est une opinion répandue à l'instar de l'islamophobie d'aujourd'hui. De même que des publicistes se font un devoir de monter en épingle le poids des musulmans dans la délinquance ou le fanatisme religieux et dénoncent un complot pour asservir l'Europe "judéo-chrétienne" dicté par le Coran, d'autres il y a quatre-vingt ans, trouvaient dans le Talmud la source de la volonté juive de domination du monde "chrétien" par la finance et le bolchevisme, à laquelle ils rattachaient l'origine juive de tel escroc et son habileté à corrompre des élus.

Les juifs ruinaient les bons Français et répandaient le chaos.

Le 6 juin 1936, le premier gouvernement du Front populaire est salué à l'Assemblée nationale par Xavier Vallat, orateur vedette de la droite et futur Commissaire général aux questions juives, qui souligne que "pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain est gouverné par un juif". Aux protestations de la gauche répondent à droite des revendications de liberté de parole. Dans le même temps, Louis Darquier dit de Pellepoix qui lui succèdera en 1942, sévit au Conseil municipal de Paris.

À partir de 1938, la réglementation concernant les étrangers est aggravée. Dès le début de l'occupation, dans le contexte de l'ébranlement psychologique provoqué par la débâcle et l'exode, les textes visant les juifs (Statut du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 en premier lieu) traduisent institutionnellement cette opinion par des interdits civiques et professionnels : exclusion de la Fonction publique, de la presse, de l'enseignement, des mandats électifs nationaux, de la direction de certaines entreprises et autorisation de l'internement administratif des juifs étrangers puis français.

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En application des ordonnances allemandes du 18 octobre et du 26 décembre 1940, on aryanise leurs entreprises afin de soustraire l'économie à l'influence juive. Ces mesures débordent largement la "ploutocratie" pour s'attaquer à des commerçants et des artisans misérables. Toute une population est stigmatisée et vulnérabilisée.  Dans le même temps, on enferme des milliers de réfugiés et notamment les juifs et les opposants allemands ainsi que les républicains espagnols, dans des camps de concentration français comme Gurs, Argelès, Beaune-la-Rolande, Les milles ... où on les livre au froid, à la vermine et à la faim. Selon Serge Klarsfeld, 3.000 internés mourront dans les camps français, en majorité juifs.

L'article 3 du Traité d'armistice du 22 juin 1940 dispose :

"Dans les régions occupées de la France, le Reich allemand exerce tous les droits de la puissance occupante. Le gouvernement français s'engage à faciliter par tous les moyens les réglementations relatives à l'exercice de ces droits et à la mise en exécution avec le concours de l'Administration française."

Les avis divergent sur la capacité d'initiative des autorités françaises. Certaines mesures mises en place par l'occupant sont refusées par l'État français. Par exemple, le port de l'étoile jaune n'a pas été étendu à la zone libre.

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On arrête et on livre des juifs pour répondre aux injonctions des autorités allemandes. Dans son ouvrage Policiers français sous l'occupation, Jean-Marc Berlières décrit le zèle méticuleux, la cruauté et la fréquente cupidité avec lesquels de nombreux policiers se livrent à la chasse aux juifs, tandis que la conscience libérée par la conviction d'agir conformément à la loi, les dénonciateurs s'empressent. On limite officiellement les rafles aux étrangers (selon Léon Poliakov, 50% des juifs étrangers et 10% des juifs français ont été livrés aux Allemands), ce qui permet de s'afficher comme garant de la souveraineté nationale et rejoint le discours xénophobe classique : renvoyer les migrants. 

Vers quelle destination ?

Marc Ferro, Pétain en vérité. p135 :
"[…] Auparavant, il avait d'ailleurs déjà été largement question pour les nazis de chasser les Juifs d'Allemagne, de les déporter à Madagascar ou de créer une sorte de territoire juif quelque part en Pologne.

Je pense qu'à cette date, les dirigeants français étaient persuadés que cette solution – un territoire en Pologne - allait l'emporter chez les nazis.

[…] Laval, en 1942, demande au chef SS Oberg, responsable des Questions juives en France, pourquoi le Reich réquisitionne encore des ouvriers, alors qu'il pourrait faire travailler les Juifs au lieu de les garder internés. Il ne se doute pas de l'extermination qui se met en place dans les camps de la mort, au moins en 1942. Ensuite, quand il commence à comprendre, il ne change pourtant pas sa ligne de conduite, mais il la subit plus qu'il ne l'assume."

 

Antisémitisme et génocide

Les intentions et les actes des dirigeants de l'État français peuvent s'appréhender sous un autre angle. Dans une Europe occupée où une implacable machine administrative se consacre à la traque des juifs, comment se place notre pays ?

On trouvera en annexe une estimation de la population juive d'avant-guerre dans les pays européens et un décompte des victimes du nazisme. Si on le rapporte à la population juive, le nombre de tués laisse distinctement apparaître deux groupes de pays, l'un dans lequel il est inférieur ou égal à 40% et l'autre dans lequel il dépasse 60%. Ce dernier couvre les zones directement administrées par l'occupant allemand : Europe orientale et Balkans ainsi que Belgique et Pays-Bas.

Un paradoxe qui ne consolera pas ceux qui ont vu des êtres chers disparaître entre les mains de la police de Vichy : c’est chez les alliés de l’Allemagne et la France gouvernée par des collaborateurs antisémites, qu'on a tué le moins de juifs.

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Il existe une radicale différence de nature entre le nazisme et l'antisémitisme dans lequel baignent alors de nombreux pays européens. Même lorsqu'il prend des formes virulentes, ce dernier reste étranger au totalitarisme exterminateur qui s'exprime lorsque l'armée allemande administre directement un territoire. Le nazisme postule une guerre sans merci entre la race juive et la race germanique, qui ne peut aboutir qu'à la destruction intégrale de l'une ou de l'autre. Les membres des Einsatzgruppen qui fusillent près d'un million et demi de juifs de Pologne, d'Ukraine, de Biélorussie et des pays baltes à partir de 1941 sont persuadés que s'ils laissent survivre ne serait-ce que les enfants, l'avenir de leurs propres descendants en sera compromis. À la fin de la guerre, la progression des alliés et les bombardements désorganisent les moyens de transport, mais les convois de déportés passent. La Wehrmacht manque de munitions, mais dans l'est européen, les usines d'armement employant des esclaves juifs sont vidées de leur personnel sans préavis, selon un agenda propre à la machine d'extermination.

Les nazis manifestent un cynisme calme et méthodique, jouant avec leurs proies et ceux qui essayent de les préserver. En Europe orientale, les dirigeants des conseils juifs ont cru à chaque convoi pouvoir négocier le salut des survivants. Les juifs de Salonique sont montés dans les trains avec en poche le titre de propriété des fermes polonaises qu'ils venaient d'acheter.

  • Les évêques néerlandais avaient décidé de faire lire en chaire le dimanche 26 juillet 1942 dans toutes les églises, une protestation solennelle contre les persécutions antisémites et un appel aux chrétiens. Prévenu à la suite d'une indiscrétion, le Commissaire du Reich Arthur Seyss-Inquart les avertit que s’ils n’y renonçaient pas, il y aurait des conséquences. Les évêques passèrent outre. Le 2 août, une rafle d’une ampleur sans précédent fut exécutée par les nazis, notamment parmi les juifs convertis jusqu’alors épargnés. Parmi eux, Édith Stein, religieuse et philosophe, gazée quelques jours plus tard.
  • Un mois plus tard, Monseigneur Saliège archevêque de Toulouse fait lire dans les églises de son diocèse une protestation contre les persécutions antisémites. Sans autre conséquence qu'une condamnation par le préfet de la Haute-Garonne et un article vengeur de Robert Brasillach dans Je suis partout.

S'il n'épuise pas le sujet, ce parallèle illustre la différence entre l'exercice direct du pouvoir par les nazis et le maintien d'une administration civile, serait-elle antisémite. Une différence qui ne constitue nullement une justification de l'entreprise pétainiste, mais un éclairage du sort des populations juives

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L'explication des écarts d'un pays à l'autre du nombre de victimes juives est difficile à cerner dans son intégralité.

Parmi les pays vaincus par l'Allemagne nazie, la France est le seul dont les autorités légales ont collaboré. Dans tous les autres, notamment les Pays-Bas et la Belgique, les dirigeants se sont exilés pour organiser la résistance et poursuivre la guerre aux côtés des alliés tandis que l'occupant gouverne directement par le moyen d'une administration militaire avec le soutien de nazis locaux.

Entrevue Pétain - Hitler à Montoire-sur-le-Loir, le 24 octobre 1940 Entrevue Pétain - Hitler à Montoire-sur-le-Loir, le 24 octobre 1940

Par l'armistice du 22 juin 1940, le vainqueur économise le personnel d'occupation en sous-traitant partiellement l'administration et la répression à l'État français.

Évoquant le personnel administratif et politique, Robert Paxton souligne que "Le personnel allemand affecté à l'occupation de la France ne comptait qu'environ 2.900 personnes à l'automne 1941, moins qu'en Hollande" (Annales ESC, n°3, 1993, note 25 page 615). De ce fait, pillages, persécutions, répression et participation aux combats aux côtés de l'armée nazie s'accompagnent d'un semblant de légitimité qui freine la résistance.

Vichy fait du zèle par conviction et pour devancer les diktats de l'occupant afin d'asseoir l'autonomie que celui-ci lui concède. De ce fait, la France troque un régime militaire contre une administration civile, d'un légalisme procédurier minutieusement décrit par Paxton et Marrus dans Vichy et les juifs, tandis que Renée Poznansky explore dans Les juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, les stratégies adoptées par les juifs et leurs organisations pour se glisser dans les interstices. Parmi les variables qui contribuent à l'écart entre les bilans français (25% de morts dans la population juive), belge (60%) et néerlandais (75%), celui-là semble déterminant.

Une partie des juifs de France furent pour leur survie, les bénéficiaires collatéraux du déshonneur français.

Ce constat a posteriori ne constitue en rien une réhabilitation de la collaboration, mais un cadrage de ses crimes. La "droite dure" qui s'est hissée au pouvoir en profitant de la débâcle a commis vis-à-vis des juifs, des crimes d'autant plus gravés dans la conscience française, qu'ils ont suscité la coopération d'une frange de la population et le silence de la majorité :

  • privation des droits civiques,
  • privation d'emplois et réduction à l'indigence,
  • spoliation des biens personnels et professionnels,
  • restriction du cadre de vie et désignation à la vindicte publique,
  • internement et livraison à l'occupant

Toutefois, même si le sort des juifs lui importait peu dans un contexte de marasme économique et de pillage par l'occupant, leur anéantissement lui était étranger. Dès lors, la question n'est pas de savoir si l'État français était un "régime criminel", mais de mesurer les conséquences voulues ou non, de sa politique.

  • si la question Pétain a-t-il sauvé les juifs signifie : Pétain a-t-il agit pour sauver des juifs, la réponse est négative. Pétain n'a pas protégé les juifs d'une extermination qu'il ne connaissait pas. Il a appliqué le programme du courant antisémite français et relayé la politique nazie pour asseoir sa propre emprise sur la France occupée et inscrire son régime dans les projets d'Europe aryenne.
  • si elle signifie : la mise en place d'un régime civil de collaboration en lieu et place d'une administration militaire allemande a-t-elle eu comme effet d'épargner la déportation et la mort à une partie des juifs, la réponse est positive.

Imaginer en revanche ce qui serait advenu des juifs de France si comme aux Pays-Bas, le gouvernement avait refusé de collaborer et s'était exilé est de l'histoire-fiction, par définition invérifiable.

 

Quel enjeu derrière Vichy ?

Ce qui attire l'attention dans cette affaire, ce sont moins les arguments d'Éric Zemmour, que l'étonnante vacuité des objections qui lui sont opposées.

Robert Paxton surtout, qui affirme que Pétain n’a pas sauvé de juifs puisqu’il fut le promoteur du Statut des juifs et par conséquent, assimile abusivement toute persécution antisémite au meurtre de masse. Et Serge Klarsfeld qui déclare que ce sont les Justes et notamment l’Église catholique, qui ont sauvé 75% des juifs de France. Après cinquante ans de stigmatisation de l'inaction des catholiques face aux persécutions antisémites et du soi-disant silence sur le génocide jusqu'aux années quatre-vingt, d’acharnement contre le prétendu mythe du "tous résistants" et de promotion de celui du "tous collabos" voici venue la fable "tous sauveurs de juifs".

Cette crispation sur les affirmations d'Éric Zemmour laisse paraître les enjeux symboliques qui persistent depuis soixante-dix ans autour de la personne de Philippe Pétain.

Pétain personnifie la France vaincue refusant de résister et mise au service de la folie nazie ainsi que les forces rétrogrades propulsées au pouvoir par la défaite. Après la guerre, l'extrême-droite c'est la trahison, la faillite sociale et l'inhumanité. Dix ans plus tard, la Guerre d'Algérie va lui donner l'occasion de sortir de l'ombre. Mais on sent dans le discours de Jean-Marie Le Pen qui en hérite, le besoin de récupérer la force idéologique de l'extrême-droite d'avant-guerre. Deux démarches vont coexister, le plaidoyer en faveur de Pétain bouclier des Français et sauveur des juifs et le négationnisme de Paul Rassinier et Robert Faurisson.

Il y a autre chose : à partir des années quatre-vingt, un courant de pensée tend à répandre l'idée d'une universalité et d'une intemporalité de la culpabilité à l'égard des juifs et sous-entendre que les descendants des Français de l'époque ont hérité d'une hérédité génocidaire. Une sorte de péché originel laïque qui se serait prolongé par la prétendue occultation après guerre, du génocide nazi et des responsabilités du personnel de la collaboration.

Cette dilution de la culpabilité du génocide permet au passage de postuler une continuité entre l’entreprise nazie et les critiques adressées à la politique israélienne. On trouve à ce sujet des textes éloquents de Pierre-André Taguieff ou de Georges Bensoussan (directeur de la Revue d’histoire de la Shoah) qui expliquent qu’après 1945, l’antisémitisme a migré de la droite radicale vers la gauche tiers-mondiste.

Le nazisme serait en quelque sorte l’exécutant d’une volonté génocidaire universelle qui se prolongerait aujourd'hui sous forme de "négation du peuple juif" par le biais d'une pensée "rouge-brun-verte" acharnée à contrecarrer la réalisation de son projet national.

 


Bibliographie 

Marc Ferro, Pétain en vérité, Taillandier, 2013
Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Hachette pluriel, 2007
Tal Bruttmann et Laurent Joly, La France antijuive de 1936, CNRS édition, 2006
Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton, Vichy et les juifs, Calmann-Lévy, 1981
Renée Poznanski, Les juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Hachette pluriel, 1994
Jean-Marc Berlière avec Laurent Chabrun, Policiers français sous l'occupation, Perrin, 2001
Simon Epstein, Les dreyfusards sous l'occupation, Albin Michel, 2001
Éric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Hachette pluriel, 1994
Henry Rousseau, Le syndrome Vichy, Point histoire, 1987
Philippe Burrin, La dérive fasciste, Point histoire, 1986
Philippe Burrin, La France à l'heure allemande, Point histoire, 1995

En 1978, Serge Klarsfeld a publié convoi par convoi, la liste nominative des juifs déportés de France avec nationalité, date et lieu de naissance, ainsi que le nombre de personnes gazées dès l'arrivée au camp et le nombre de survivants à la fin de la guerre.

Sur les 67.693 déportés ou transférés du camp de Drancy, il y a 22.691 Français, 14.459 Polonais, 6.222 Allemands, 3.290 Russes, 2.716 Roumains,  etc (Source : Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des juifs de France).

 

Statistiques relatives au génocide nazi

Population juive d'Europe
La judéité est une notion idéologique aux frontières incertaines, que seuls les nationaux-socialistes et les nationaux-religieux voient avec netteté. Comme le précise Sergio Della Pergola spécialiste israélien de la démographie juive, un décompte requiert dans chaque pays une procédure adaptée dans laquelle l'idéologie prend le pas sur les concepts classiques de la statistique démographique. On trouvera sous ce lien pp8 et suivantes une description en anglais des méthodologies employées. Il y a dans l'édition française relative au recensement de 1986 un exposé détaillé de la méthodologie employée pour estimer la population juive française.

L'American Jewish Committee a publié depuis 1899 dans son annuaire une estimation de la population juive pays par pays. La valeur de ces chiffres élaborés sur la base de sources nationales est d'autant plus difficile à cerner que du fait de l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933 et de partis antisémites en Pologne en 1935, les migrations se sont intensifiées. Certains pays recensent leurs habitants sur base ethnique. Mais ce n'est pas le cas général.

 

Les victimes du génocide

Le nombre de tués dans le cadre de la Solution finale du problème juif varie de 5,1 millions à 6 millions selon les auteurs. Ces estimations mettent en œuvre deux démarches complémentaires exposées par Raul Hilberg dans l'annexe B de La destruction des juifs d'Europe :

  • l'addition des comptages réalisés par les nazis. Ceux-ci ont laissé une abondante documentation administrative retraçant les différentes étapes du processus. Selon un témoin, Eichmann avançait lui-même à la fin de la guerre, des chiffres proches de ceux actuellement connus. Le degré d'incertitude est fonction du lieu, de la date et du mode de mise à mort, mais aussi de la provenance et de la destination des décomptes. On peut supposer une plus grande précision de l'estimation du nombre de morts dans les camps que dans les ghettos ou les fusillades à ciel ouvert.
  • l'estimation du déficit de population entre l'avant et l'après-guerre. Cette démarche soulève des difficultés quant au contenu conceptuel de la population juive et relatives aux modifications des frontières politiques, aux migrations, à la mortalité pour faits de guerre autres que l'extermination et à l'estimation des variations naturelles de la population.

 

Nombre de morts
(Raul Hilberg : La destruction des juifs d'Europe, édition 2006)

  Total                                                                   5.100.000 morts

selon la cause du décès (tableau B-1)
  Ghettos et privations en général      plus de 800.000 morts
  Fusillades à ciel ouvert                                  1.400.000
  Camps                                                  jusqu'à 2.900.000
     dont Auschwitz                   jusqu'à 1.000.000
              Treblinka                      jusqu'à   800.000
              Belzec                                            434.508
              Sobibor                            plus de 150.000
               Kulmhof                         plus de 150.000
              Lublin (camp principal) plus de 50.000

selon le pays de provenance (tableau B-2)
  Pologne                jusqu'à 3.000.000 
  URSS                        plus de 700.000
  Roumanie                             270.000
  Tchécoslovaquie                  260.000
  Hongrie                    plus de 180.000
  Lituanie                    jusqu'à 130.000
  Allemagne                             130.000
  Pays-Bas                   plus de 100.000
  France                                       75.000
  Lettonie                                     70.000
  Yougoslavie                              60.000
  Grèce                                         60.000
  Autriche                      plus de 50.000
  Belgique                                   24.000
  Italie                                            9.000

selon l'année (tableau B-3)
  1933-1940   moins de 100.000
  1941                          1.000.000
  1942                          2.600.000
  1943                              600.000
  1944                              600.000
  1945                plus de 100.000

 

L'historienne Lucy Dawidowicz a rapproché le nombre de morts de la population juive d'avant-guerre :

Pays                            Population               Morts    % de tués
Pologne                         3 300 000         3 000 000           90
Pays baltes                      253 000             228 000           90
Allemagne/Autriche     240 000             210 000           90
Bohême et Moravie         90 000               80 000           89
Slovaquie                          90 000                75 000           83
Grèce                                  70 000                54 000           77
Pays-Bas                          140 000             105 000           75
Hongrie                           650 000             450 000           70
Biélorussie                       375 000             245 000           65
Ukraine                         1 500 000             900 000           60
Belgique                            65 000               40 000            60
Yougoslavie                      43 000               26 000            60
Roumanie                        850 000             340 000            40
Norvège                                2 173                    890            41
France                             350 000               90 000             26
Bulgarie                             64 000               14 000             22
Italie                                  40 000                  8 000             20
Luxembourg                       5 000                 1 000              20
Russie                              975 000             107 000             11
Finlande                               2 000                      22              1
Danemark                            8 000                      52             <1
Total                              8 861 800          5 933 900            67
Lucy Dawidowicz The War Against the Jews, Bantam, 1986

À l'imprécision affectant la population juive et le nombre de victimes, s'ajoutent les difficultés attachées à leur comparaison pour des raisons tenant tant à leur contenu conceptuel qu'aux techniques d'estimation. On peut toutefois passer outre à condition de ne pas exiger une trop grande précision. Si l'on excepte la Russie dont seule une partie du territoire a été occupée par les nazis et pour laquelle la confrontation des deux colonnes n'est pas pertinente, il apparaît une rupture nette entre les douze premiers pays (en moyenne 80% de morts) et les suivants (35%). À noter la place médiane de la Roumanie dont le gouvernement antisémite a dans un premier temps entrepris l'anéantissement de la population juive, avant que l'évolution des opérations militaires ne laisse prévoir une victoire alliée.

La situation des juifs dans l'Europe en guerre
http://fr.wikipedia.org/wiki/Shoah#Sauvetages_et_Justes_des_nations

En Bulgarie en mars 1943, un vaste mouvement d'opinion oblige le roi et le Parlement à reculer et à refuser de livrer les juifs nationaux aux nazis. Malgré la présence de la Wehrmacht sur le sol de son allié, la communauté bulgare (50 000 Juifs) survit intégralement à la guerre. En revanche, Sofia accepte d’arrêter et de déporter plus de 13 000 juifs de la Thrace et de la Macédoine occupés par ses troupes.

Au Danemark, le roi Christian X menace de porter lui-même l'étoile jaune si les Allemands cherchent à l'imposer. En septembre 1943, lorsqu'une indiscrétion volontaire d'un diplomate allemand fait connaître le projet de déportation des quelque 7 000 juifs, la population se mobilise pour faire passer la communauté en Suède neutre à travers le détroit de Copenhague. En plusieurs nuits, avec la bienveillance de la police et de l'administration, une flottille de petits navires conduit à bon port ceux qu'une chaîne de complicités a permis d'acheminer en cachette jusqu’aux quais.

La Finlande, à la suite du scandale dans l'opinion, n'a finalement livré que 9 des 34 juifs étrangers prévus, mais un seul de ces neuf survivra.

Les Japonais, qui se sont illustrés par d'innombrables crimes de guerre en Asie, ne donnent pas suite pour autant aux demandes de leur allié Hitler de s'en prendre aux 20 000 juifs allemands réfugiés à Shanghai après 1933. L'antisémitisme idéologique des nazis leur reste incompréhensible, et par le plan Fugu, ils tentent au contraire d'utiliser ces réfugiés souvent hautement qualifiés pour mettre en valeur la Mandchourie occupée.

En Hongrie, bien que soumis à une législation antisémite depuis l'entre-deux-guerres, les juifs hongrois ne sont pas livrés à la déportation tant que la Wehrmacht n’envahit pas le pays en mars 1944. L’amiral Horthy s’oppose à nouveau aux déportations, qui sont suspendues en juillet, mais elles reprennent à l’automne quand il est évincé par les nazis au profit des collaborationnistes fascistes, les Croix fléchées.

La Roumanie, qui a massacré plus de 200 000 juifs hors de ses frontières, a refusé de livrer ses juifs nationaux, qui ont survécu.

État antisémite, la Slovaquie de Mgr Tiso, satellite du Reich, a d'abord livré par dizaines de milliers ses ressortissants juifs au début de l'année 1942, avant de se raviser, notamment sous la pression du Vatican et de suspendre les déportations. Après l’écrasement du soulèvement national slovaque d’août 1944, les nazis et les collaborationnistes reprennent les déportations racistes.

Aux Pays-Bas, la Reine et le gouvernement s'exilent en Grande-Bretagne lors de l'invasion par l'armée allemande. Le pays est placé sous l'autorité d'Arthur Seyss-Inquart qui prend le titre de Reichskommissar. Pays sans tradition antisémite, une grève générale de solidarité paralyse Amsterdam pour plusieurs jours lorsqu’en février 1941, les Allemands déportent 365 juifs à Mauthausen et Buchenwald. Cette première grève antiraciste de l’Histoire échoue à sauver les victimes, mais manifeste un refus collectif de la persécution peu fréquent dans l’Europe du temps. La Résistance locale et de nombreux individus viendront en aide à des Israélites, sans toutefois empêcher la mort de 80 % d'entre eux. Contrairement à une idée reçue, ce bilan d’échec n’est pas dû à l’absence de montagnes et de forêts pour cacher les persécutés hollandais. En effet, des centaines de milliers de résistants, de réfractaires au STO et de juifs ont réussi à se cacher dans les villes jusqu’en 1945.

En France, la mise en œuvre de la Shoah prend une dimension éminemment xénophobe, car le régime de Vichy apporte l'aide de sa police à la déportation de Juifs étrangers, en croyant à tort que les Allemands épargneront ainsi les juifs français (alors même qu’ils n’avaient jamais reçu la moindre promesse ne serait-ce que verbale en ce sens). La mobilisation de nombreux inconnus, d’hommes d’Église, de couvents, de filières de résistance ou de réseaux de solidarité a permis aux trois quarts des juifs de France de voir la fin de la guerre, une proportion exceptionnelle en Occident.

En Belgique dont les dirigeants ont refusé de collaborer, ont constitué un gouvernement en exil et où la très grande majorité des juifs ne possède pas la nationalité belge, les Allemands ont l’habileté d’exempter les juifs de nationalité belge des premières déportations. De ce fait, l’administration ne protestera pas, et les seules interventions tardives, comme celles de la reine-mère Élisabeth, ne concerneront que les juifs belges.

 

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