Racisme. Il y a dix ans, l'affaire Redeker

C'était il y a dix ans. Une date dans la diffusion de l'islamophobie que ce brûlot raciste bénéficiant d'un soutien soigneusement orchestré. Un modèle du genre qui a ébranlé l'antiracisme et creusé au sein de la population française un fossé qui ne cesse de s'approfondir.

Et puis tout d'abord, le racisme, c'est bien ou c'est mal ?

Faut-il l'être, s'en réclamer, s'en défendre, ou bien réprimer pulsions, préjugés, images dégradantes qui interfèrent profondément dans les rapports humains.

Doit-on au nom de la liberté d'expression, protéger la parole qui affirme publiquement l'incapacité civique des musulmans ou bien la réprimer comme encouragement à la ségrégation et à la violence.

Des questions qui ne sont pas anodines en un temps où des groupes d'opinion se répandent sur l'identité, les racines et l'aptitude à la modernité, la laïcité et le féminisme, où à l'instar des Protocoles des sages de Sion, on prête à l'Islam une volonté de conquête mondiale et où la diffusion des bienfaits de la démocratie devient un alibi pour la mise à feu et à sang d'un Moyen-Orient disposant d'une part importante des ressources mondiales en hydrocarbures.

Après un été passé sur le burkini, un petit retour en arrière.

 

L'Arabe Süss

Le 19 septembre 2006 paraît dans le Figaro une tribune de Robert Redeker professeur de philosophie dans un lycée toulousain et membre du comité de rédaction des Temps modernes, visant les musulmans à travers la personne du fondateur de leur religion.

[...] Maxime Rodinson énonce, dans l'Encyclopédia Universalis, quelques vérités aussi importantes que taboues en France. D'une part, «Muhammad révéla à Médine des qualités insoupçonnées de dirigeant politique et de chef militaire (...). Il recourut à la guerre privée, institution courante en Arabie (...) Muhammad envoya bientôt des petits groupes de ses partisans attaquer les caravanes mekkoises, punissant ainsi ses incrédules compatriotes et du même coup acquérant un riche butin».
D'autre part, «Muhammad profita de ce succès pour éliminer de Médine, en la faisant massacrer, la dernière tribu juive qui y restait, les Qurayza, qu'il accusait d'un comportement suspect». Enfin, «après la mort de Khadidja, il épousa une veuve, bonne ménagère, Sawda, et aussi la petite Aisha, qui avait à peine une dizaine d'années. Ses penchants érotiques, longtemps contenus, devaient lui faire contracter concurremment une dizaine de mariages».
Exaltation de la violence : chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame, tel se révèle Mahomet à travers le Coran.
[...] De fait, l’Église catholique n’est pas exempte de reproches. [... mais ] Aucune des fautes de l’Église ne plonge ses racines dans l’Évangile.
[...] Jésus est un maître d’amour, Mahomet un maître de haine.
[...] Quand le judaïsme et le christianisme sont des religions dont les rites conjurent la violence, la délégitiment, l’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine.
Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué, le Coran. Comme aux temps de la guerre froide, violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde. [...]

La dernière phrase confère son sens au discours : l'article ne vise pas Mahomet, mais les musulmans. Éduqués dans la pensée d'un tel personnage, ils seraient depuis 1.500 ans programmés comme pervers sanguinaires, inaptes à la modernité démocratique et activistes de la conquête du monde par l'obscurantisme. Notons qu'il n'est nulle part question de l'extrémisme musulman, mais de l'Islam qualifié d'idéologie contaminant ses fidèles. Et comme une religion exprime la nature profonde de la population au sein de laquelle elle s'est développée, il s'agit bien là selon l'auteur, d'une population défectueuse.

En résumé, violences et guerre, inégalités hommes-femmes et criminalité sexuelle, intolérance, obscurantisme et despotisme seraient des "détails" chez les chrétiens et les juifs puisque "Aucune des fautes de l’Église ne plonge ses racines dans l’Évangile". Pour les musulmans, en revanche, ils occuperaient le centre de leur génome culturel. Le même genre de falsification circulait il y a quatre-vingt ans au sujet des juifs et on peut toujours trouver sur certains sites antisémites, des extraits de textes sacrés qui fonderaient leur malfaisance. 

Pour qui connaît l'œuvre de Maxime Rodinson, la tribune en question met en évidence l'inculture et la vulgarité d'un rédacteur évacuant l'analyse historique au profit d'une anthropologie raciale.

Les historiens ont exploré l'émergence de l'islam dans la péninsule arabique et les contrées voisines, les bouleversements sociaux et les déséquilibres régionaux sur fond d'affrontement séculaire entre les empires byzantin et sassanide. Ils décrivent la constitution d'une vaste économie-monde accompagnée d'un puissant développement des échanges et des richesses matérielles et culturelles. Les chercheurs savent que l'islam a conféré aux femmes la personnalité juridique dont elles étaient auparavant privées. À l'occasion d'une mésaventure survenue à son épouse Aicha, Mahomet est selon la tradition, l'auteur d'un jugement qui rappelle celui d'un de ses confrères fondateurs de religion "que celui qui est sans péché lui jette la première pierre". Pour le reste, nous sommes au VIIe siècle ...

Ils savent enfin que le monde musulman était relativement tolérant et accueillait les réfugiés fuyant le monde chrétien qui livrait au bûcher hérétiques, apostats et fidèles d'autres religions.

Mais chacun sait que les "philosophes" balayent d'emblée l'histoire et la sociologie pour cause de "relativisme". Une dénomination qui désigne le refus de criminaliser les populations n'ayant pas assimilé les valeurs sociales occidentales postulées comme universelles. Elle fonde le droit d'ingérence que s'accorde volontiers l'occident et qui provoque infiniment plus de souffrances que le despotisme qu'il prétend éradiquer. Elle justifiait naguère la conquête coloniale. Les populations sous-développées étaient jugées incapables de se gouverner elles-mêmes et l'occident pouvait donc s'y servir à satiété.

Dans L'islamisme en face, François Burgat note "Sur la rive nord de la Méditerranée, on se départit difficilement de la conviction que seuls les acteurs qui ont adopté les marqueurs identitaires de la culture occidentale sont à même de faire progresser les dynamiques de libéralisation politique ou de modernisation sociale".

Déclarant la population musulmane conditionnée au mal par la religion qu'elle pratique, l'article de Robert Redeker est donc bien un brûlot raciste comme l'extrême-droite en produit depuis des lustres. La nouveauté réside dans l'orchestration d'une mobilisation de l'opinion publique avec la participation d'officines identitaires et d'organisations se réclamant de l'antiracisme. Tant il est vrai que le franchissement de certaines frontières morales nécessite l'aval "d'autorités".

De fait, l'important dans cette affaire n'est pas l'écrit, mais le montage médiatique qu'il suscite.

 

Les Protocoles des sages de la Mecque

En insultant l'Envoyé de Dieu, on s'offre le frisson délicieux du blasphème condescendant et on s'assure de réactions brutales dans un monde musulman dont les intégristes se soucient guère du racisme, mais réagissent vivement au sacrilège.

À la suite de cette tribune, l'auteur reçoit des menaces de mort. Depuis le meurtre de Théo van Gogh à Amsterdam le 2 novembre 2004, on prend ces choses-là au sérieux. La presse montre Redeker dans sa vie de reclus sous protection policière, obligé de déménager et empêché d'assister aux obsèques de son propre père. Plus question pour lui d'enseigner en lycée et il est intégré au CNRS.

Le professeur de philosophie est désormais "philosophe". En toute simplicité.

Aussitôt, grand mouvement de solidarité à l'égard d'un auteur menacé à cause de sa liberté d'écriture. Une pétition de soutien lancée par Respublica recueille 6.000 signatures. Une solidarité qui mobilise la LICRA organisatrice d'un colloque de soutien à Redeker en novembre et qui publie en mars 2007 "Combattre l'obscurantisme, avec Robert Redeker" auquel contribuent une quarantaine d'auteurs, entre autres le président de SOS-racisme.

Une solidarité qui laisse apparaître son objectif réel : proscrire toute dénonciation des idées racistes exprimées dans la tribune. La "philosophe" Catherine Kintzler revendique cette interdiction dans un billet "la double fatwa" : critiquer le racisme de Redeker, c'est approuver les appels au meurtre. Un postulat qui assimile antiracisme et intégrisme musulman.

Le MRAP qui dénonce les menaces dans un communiqué du 14 octobre, est diabolisé pour avoir osé ajouter que "L’engrenage du racisme est désormais en route. C’est un choix délibéré de susciter le racisme que Redeker effectue dans son texte".

De même que des intellectuels stigmatisés par la revue Prochoix, entre autres Jean Baubérot qui écrit : "Combattre le gouffre de l'intolérance n'implique pas de se coucher devant la bêtise haineuse. Au contraire, les deux combats n'en font qu'un. La Ligue des droits de l'homme l'a compris, qui défend Robert Redeker tout en refusant ses «idées nauséabondes".

Le Ministre de l'éducation nationale Gilles de Robien qui s'est déclaré "solidaire" mais ajoute que "l'enseignant aurait dû se montrer prudent, modéré, avisé en toutes circonstances" est cloué au pilori. Pour finir par le Premier ministre Dominique de Villepin, lui-même critiqué d'avoir précisé que la liberté d'expression doit se faire "dans le respect bien sûr des autres".

Une solidarité qui prétend interdire toute critique au nom du droit de critiquer, ce que la même Catherine Kintzler s'efforce de justifier dans un chef-d'œuvre de sophisme camouflé derrière une prose volontiers obscure tant il est vrai que la philosophie de comptoir est plus convaincante si elle avance masquée derrière une logorrhée boursouflée.

De fait, les menaces adressées à l'auteur de la tribune apparaissent clairement comme un prétexte pour sanctuariser ses idées.

L'antisémitisme dit-on, n'est pas une opinion. L'islamophobie en est une, protégée par la liberté d'expression.

L'engagement de deux organisations s'affichant antiracistes dans une manifestation de soutien à un publiciste raciste ne manque pas d'attirer l'attention. Le combat contre l'obscurantisme et pour la liberté d'expression qu'elles invoquent comme prétexte, ne font pas plus partie de leur but social que l'écologie ou la défense des salariés. Respectivement proches de l'UMP et du Parti socialiste, elles illustrent l'alignement de ces deux partis sur une vision blanche néo-conservatrice des équilibres internationaux.

Parmi les quatre organisations traditionnellement antiracistes, ces deux-là se cantonnent désormais à un antiracisme ambigu : défense de personnes victimes de ségrégation (à l'emploi, au logement ...) et dépôt de plaintes contre des écrits classiquement racistes, mais promotion de l'islamophobie et guerre judiciaire contre les critiques de la politique israélienne et autres activistes de BDS, tandis que les deux autres – le MRAP et la Ligue des droits de l'homme – sont restées intégralement fidèles à leurs principes. Un combat difficile en ces temps où le racisme puise une nouvelle vigueur dans les bouleversements internationaux et la crise sociale.

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Robert Redeker n'a inventé ni le racisme, ni la philosophie de comptoir.

L'affaire qui s'est développée autour de sa tribune du 19 septembre 2006 constitue toutefois une étape majeure dans la diffusion du racisme en France. Elle a précipité la convergence entre les deux centres historiques de l'islamophobie que sont l'extrême-droite et le lobby israélien, pour entraîner une frange de population en principe prévenue contre le racisme, par exemple le corps enseignant encouragé à se solidariser avec l'un de ses membres.

Dix ans plus tard, ce sont dix ans de proclamations sur l'inaptitude sociale des musulmans et le danger qu'ils font courir à l'humanité. C'est aussi une accentuation de la violence et de la vulgarité des publicistes et des officines spécialisés dans l'islamophobie.

Notons au passage le thème du complot musulman pour asservir le monde libre. Six mois avant Robert Redeker, la britannique Giselle Littman alias Bat Ye'Or, le développait dans son ouvrage Eurabia dont le CRIF encourageait la lecture. La coopération culturelle Euro-arabe mise en place au milieu des années soixante-dix dissimulerait selon elle, une entreprise de colonisation de l'Europe par le monde arabe qui "réussit à transformer en trente ans la civilisation européenne en une culture hybride, Eurabia, sous-tendue par l’antioccidentalisme et la judéophobie". Un thème illustré un siècle plus tôt par les Protocoles des sages de Sion.

L'actuelle crise sociale accompagne la mondialisation. Un pays qui connaît depuis quarante ans un chômage à deux chiffres a de quoi s'angoisser sur son modèle social et rechercher fiévreusement des causes dans toutes les directions. La thématique des débats sociétaux centrés sur la solidarité comme celle de cette crispation identitaire obsédée de laïcité et de féminisme sont une marque de cette angoisse. Le racisme est stimulant. Il conjure la faiblesse sociale en l'imputant à la perte de cohésion culturelle due aux éléments allogènes.

Une remise en question qui affecte le monde musulman à travers des bouleversements beaucoup plus profonds.

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