La France malade du conflit israélo-palestinien

Le conflit israélo-palestinien a fait une victime supplémentaire : la société française. Celle-ci est rongée de l'intérieur par cette guerre lointaine qui est devenue l'un des sujets qui divisent le plus les Français.

 

Pascal Boniface
La France malade du
conflit israélo-palestinien
224pp
Éditions Salvator
février 2014
Voir en annexe, le sommaire du livre

Suite du quatrième de couverture :

[...] Les juifs français craignent un développement de l'antisémitisme qui les met en danger. Ils ont peur. D'autres Français estiment que l'antisémitisme est plus nettement combattu par les pouvoirs publics et les médias que les autres formes de racisme et de discrimination. Le fossé s'élargit entre ces deux perceptions, divisant les familles, séparant les amis, rendant trop souvent les fréquentations impossibles entre ceux qui ne sont pas d'accord sur ces points. De plus, une confusion opérée entre antisémitisme, antisionisme et critique de l'action du gouvernement israélien contribue à l'importation de ce conflit, où la défense de la politique du gouvernement israélien prend le pas parfois sur la lutte contre l'antisémitisme. Ce conflit risque de durer. Comment éviter qu'il ne gangrène la vie sociale en France ?

Commentaire personnel

Directeur de l'Institut français de relations internationales et stratégiques (IFRIS) et enseignant à Paris-VIII, Pascal Boniface est pourchassé par le lobby israélien depuis qu'en 2001, il a rédigé une note interne au PS critiquant l'absence de distance critique de ce dernier avec la politique israélienne et publié deux ans plus tard "Est-il permis de critiquer Israël ?". Il est l'un des premiers à avoir décrit ce lobbying et la façon dont il gangrène la vie politique française. Dans un avertissement, l'auteur raconte que le présent livre avait été accepté par Robert Laffont mais qu'au tout dernier moment on lui a expliqué que finalement on ne le publierait pas, "[parce] qu'il y a trop de chiffres dedans"[1]

Il a été finalement publié par Salvator, une maison d'édition catholique confidentielle. Cela explique que je ne l'aie pas trouvé dans ma librairie habituelle auprès de laquelle je peux toutefois le commander, mais que je sois tombé dessus par hasard dans la boutique d'un monastère breton, entre le dernier opuscule du Pape François et des sachets de pâtes de fruits fabriquées par les moines.

Ce préambule illustre le contenu du livre : les efforts produits par le CRIF pour soumettre la vie politique et intellectuelle française aux buts de guerre de l'État d'Israël.

 

L'antisémitisme : moins il y en a, plus on le dénonce

Le fait est là. Tandis que l'antisémitisme est depuis longtemps résiduel, sa dénonciation envahit le discours public. Par un étonnant réflexe pavlovien, la peur irrationnelle d'un regain d'antisémitisme est le principal prétexte de l'autocensure et de la censure institutionnelle à l'égard de l'information sur l'oppression des palestiniens, sous prétexte qu'elle pourrait déclencher on ne sait quel déferlement d'antisémitisme au sein des "classes dangereuses".

Elle-même sujette à récupération idéologique, l'émotion provoquée par le récit du génocide des Juifs par les nazis est sans doute l'une des sources de cette crainte[2].

Mais il existe aussi une culture de l'acte antisémite auquel on assure une place centrale dans la victimologie française.

Le Rapport annuel sur les actes antisémites énumère les paroles, inscriptions, déprédations ou violences visant la judéité de la victime. On y trouve aussi des qualifications abusives[3]. Il fait chaque année l'objet d'une campagne de promotion soigneusement menée et les plus hauts responsables politiques français sont invités à venir hocher gravement la tête sous l'œil accusateur du Président du CRIF, tandis que jes Juifs français sont encouragés à se tétaniser de peur et servir de masse de manœuvre à la propagande israélienne.

Peu importe que les Juifs soient une goutte d'eau parmi les victimes de la délinquance, ce recensement en trompe-l'œil se chargera de corriger la perspective. Pascal Boniface énumère une dizaine d'affaires contemporaines du martyre d'Ilan Halimi et d'une gravité comparable, qui n'ont fait l'objet que d'entrefilets.

Notons toutefois que ce n'est pas à proprement parler le caractère antisémite de ces crimes qui est visé, mais la possibilité de les exploiter en faveur de la politique israélienne. Les actes sanglants d'un psychopathe comme Mohamed Mérah ou l'équipée crapuleuse du "gang des barbares", deviennent alors les manifestations d'un regain d'antisémitisme résultant des critiques adressées à l'État d'Israël, les auteurs de ces dernières se voyant qualifiés d'assassins par procuration. Le discours prononcé hier soir à Toulouse par Jean-Marc Ayrault à l'occasion d'une cérémonie à la mémoire des victimes de Mohamed Mérah illustre cette modélisation idéologique.

 

Antisionisme et antisémitisme

Le lobby israélien a mis en place des officines de lutte politique dans différents pays occidentaux.

  • Les intellectuels médiatiques, les réseaux politiques et journalistiques qui adaptent la propagande aux particularités locales et aux impératifs israéliens. Pas besoin d'énumérer, chacun connaît les noms et les organisations.
  • La voie judiciaire avec ses organisations militantes comme la LICRA qui rabattent l'ennemi vers ses avocats spécialisés. Ces ennemis qu'on traîne devant les tribunaux : parmi d'autres, Daniel Mermet, Edgar Morin, les militants de BDS, France 2 et son journaliste Charles Enderlin harcelés depuis douze ans pour avoir osé imputer la mort d'un jeune garçon palestinien à l'armée israélienne. L'affaire Mohamed al-Durah en elle-même importe peu. Il faut surtout montrer aux candidats héros ce qu'il en coûte de couvrir librement les actes de l'armée d'occupation.
  • Et puis au besoin, les commandos de la Ligue de défense juive (LDJ) se chargent en toute impunité de l'intimidation physique.
  • n'oublions pas ces blogueurs qui véhiculent des poncifs antisémites sous prétexte de soutien à la lutte des palestiniens, ce qui conforte à tel point les analyses de la propagande israélienne qu'il serait étonnant que certains d'entre eux ne soient pas en réalité des provocateurs israéliens.

Il existe toutefois une étonnante inhibition des milieux politiques et journalistiques à l'égard de ses thèmes idéologiques, y compris les plus ouvertement racistes. Le lobby israélien est aujourd'hui le principal pourvoyeur de racisme au plan idéologique. Le gouvernement israélien proclame un droit du "peuple juif" sur la terre de Palestine impliquant la négation de celui des non-juifs qui y résident. Il va jusqu'à exiger de la communauté internationale la reconnaissance du caractère "juif" de l'État d'Israël, c'est-à-dire qu'elle légitime le droit d'un état à discriminer ses habitants en fonction de leur "appartenance raciale". Aucun rapport avec le courant sioniste qui avant 1948, préconisait un retour des juifs vers la Palestine sans exclusive à l'égard des indigènes.

La propagande israélienne s'évertue à répandre la croyance que toute critique à l'égard de l'oppression des palestiniens est une entreprise de "délégitimation", expression d'une volonté de détruire l'État d'Israël et de jeter ses habitants juifs à la mer. Ceux qui oseraient le contredire sont aussitôt proclamés "antisémites" et comme les gens qui se scandalisent de l'oppression des palestiniens sont de plus en plus nombreux, on prétend que l'antisémitisme s'accroît.

Le lobby israélien s'adosse également à un ensemble idéologique plus vaste qu'on peut nommer néo-conservatisme. Il peut ainsi promouvoir sans soulever de critique, des écrits ouvertement racistes. Quelques exemples :

  • les livres de Gisèle Littman (alias Bat Ye'or) décrivant un complot imaginaire du monde arabe visant à s'approprier l'Europe au travers de la coopération culturelle[4].
  • la provocation raciste de Robert Redeker en 2006 défendu sous la houlette du Président de la LICRA par une partie de la gauche, prenant prétexte les menaces que lui ont valu ses écrits[5].
  • un livre d'un des principaux activistes pro-israéliens en l'honneur de la "race blanche", stigmatisant les scrupules antiracistes des "blancs" et déplorant les mariages mixtes[6]

Tant pis si le citoyen acquiert la conviction que seules les victimes juives semblent dignes d'intérêt pour la justice et le monde politique français et que "les juifs" sont au-dessus des lois.

Tant pis aussi si l'opinion qu'ont les Français de leurs dirigeants politiques, particulièrement de gauche en pâtit considérablement. Le Parti socialiste n'a jamais brillé par ses positions progressistes en matière de conflit nord-sud comme en témoigne la politique menée durant la Guerre d'Algérie. Ses positions d'alors se retrouvent aujourd'hui dans ce nouveau conflit entre "l'Europe blanche" et le "monde arabo-musulman".

 

Notes 

[1] un chapitre est consacré au résultat de plusieurs sondages sur l'incidence du racisme en France.
[2] En octobre 2011, j'ai analysé dans Médiapart un numéro récent de la Revue d'histoire de la Shoah consacrée à l'enseignement de la Shoah, dans lequel je notais :
  - l'absence d'une réflexion sur la place de cet enseignement dans la formation de l'élève, contrastant avec la revendication d'une spécificité conceptuelle,
  - la place du conflit israélo-palestinien dans l'idéologie sous-jacente à cet enseignement.
Depuis lors, une partie des contributions évoquées dans mon billet ont été mis en ligne en coopération avec le Ministère de l'éducation nationale.
[3] les qualifications abusives dans le recensement des actes antisémites, entre autres dans le rapport 2010,
- ce banal différent entre automobilistes qui se conclut sur un commentaire antisémite, devient une "violence antisémite" (mars 2010).
- également qualifié d'antisémite, ce vol du produit de la quête dans une synagogue dont on ne connaît ni l'auteur ni les circonstances (septembre 2010).
Minoritaires, ces qualifications abusives témoignent toutefois du peu de scrupule des promoteurs de ces statistiques.
Toutefois l'ambiguité de cette statistique des actes antisémites provient surtout du fait qu'on la compare à des chiffres d'autres racismes sous-évalués par le fait que les victimes se déclarent beaucoup moins que les victimes juives.
[4] Bat Ye'or, Eurabia, 2006, Ed Jean-Cyrille Godefroy. Voir sur le site du CRIF.
[5] Patrick Gaubert, Combattre l'obscurantisme, 2007, Ed Jacob-Duvernet
[6] Gilles-William Goldnadel, Réflexions sur la question blanche, janv 2011, Ed Jean-Claude Gawsewitch. Lire à ce sujet mon billet La race blanche est de retour.

 

 

Sommaire du livre :

Avertissement de l'auteur
I. Pourquoi, après avoir hésité, j'ai décidé d'écrire ce livre
II. Ne pas faire d'Israël une barrière entre les Français
III. Perceptions et non-dits
IV. Recul de l'antisémitisme
V. Les faibles chances de paix
VI. Le (mauvais) procès fait à Jospin
VII. La montée de l'antisémitisme, mythe ou réalité
VIII. Actes antisémites, une part infime des violences en France
IX. L'affaire Halimi, antisémitisme et barbarie
X Concurrence des victimes
XI. Les Arabes et musulmans face aux préjugés hostiles
XII. Agressions anti-musulmans et anti-arabes. Le climat général d'hostilité a des répercussions sur le terrain
XIII. Les soutiens d'Israël pénalisés ?
XIV. Imaginons
XV. L'impunité de la LDJ
XVI. Antisionisme et antisémitisme
XVII. Tous les juifs inconditionnellement derrière Israël ?
XVIII. La défense du gouvernement israélien au détriment de la lutte contre l'antisémitisme
XIX. La tentation de la censure
XX. Le CRIF et la politique étrangère française
Conclusion

Annexe I. Dieudonné, passé de comique à antisémite en dix ans : les raisons de sa popularité
Annexe II. Le Proche-Orient, les socialistes, l'équité internationale, l'efficacité électorale

Une présentation plus complète de ce livre sur le site de l'organisation France-Palestine.

 

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