Le Messie de Haendel, la musique des Lumières

Les cinq années qui précèdent la composition du Messie forment une période charnière dans l'histoire du Royaume Uni. Stimulé par le mouvement des Enclosures, l'exode rural a rassemblé des concentrations d'artisans dans les ateliers des villes, qui dès la fin du siècle alimenteront la Révolution industrielle.


En 1742, William Pitt succède à Robert Walpole à la tête du gouvernement. Vingt années de croissance économique émaillées de scandales financiers, largement ouvertes aux influences culturelles étrangères, débouchent sur une période de guerres qui installeront le royaume au sommet de la puissance mondiale. Cette mutation s'accompagne d'un rejet de la domination culturelle étrangère jugée délétère, d'un retour vers la langue nationale ainsi que d'une certaine austérité morale.

Devenu l'un des principaux compositeurs du royaume, Georg Friedrich Haendel se trouve à son corps défendant au centre de ce mouvement.

 

Un entrepreneur cosmopolite à Londres

Haendel en 1727 par Balthasar Denner Haendel en 1727 par Balthasar Denner

Né en 1685 la même année que Bach, il quitte à 18 ans sa ville natale (Halle en Saxe Anhalt, près de Leipzig) armé d'une solide instruction musicale. Ville libre à l'écart des guerres de religion et haut lieu de la vie culturelle de l'Allemagne du nord, Hambourg vient de se doter du Gänsemarktoper (Opéra du marché aux oies) qui sous la direction de Reinhard Keiser acclimate les nouvelles formes musicales. De nombreux artistes s’y pressent au milieu desquels le jeune musicien fait ses premières armes et monte son premier opéra.

 Il entame en 1706 un périple qui le mène à Florence, Rome, Naples et Venise. Quatre années dans le pays phare de la musique européenne, occasion de compléter son apprentissage au contact des plus grands maîtres. Il y compose son premier chef-d'œuvre le Dixit Dominus. Une musique brillante et inventive dans laquelle il se montre déjà en pleine possession de moyens techniques et d'une inspiration mélodique qui marquent l'ensemble de son œuvre. Nommé Maître de chapelle à Hanovre en 1710, il prend un congé pour un voyage à Londres dont la vie musicale correspond mieux à ses aspirations  et où il s'installera définitivement deux ans plus tard. En 1714, il compose la Water Music en l'honneur de l'Électeur de Hanovre proclamé roi d'Angleterre sous le nom de George 1er.

Depuis la mort de Purcell en 1695, il n'y a pas de musicien de premier plan en Angleterre. La noblesse et une bourgeoisie en pleine ascension sociale sont avides de distractions. La soirée de spectacle dure de cinq à six heures. L'opéra en occupe les deux-tiers, mais il y a aussi les ballets et autres divertissements musicaux au cours desquels on passe de loge en loge pour manger, boire, visiter ses relations, traiter ses affaires et revenir vers la scène applaudir les interprètes les plus célèbres.

Apparu à la fin du siècle précédent à partir d'une réforme de l'opéra baroque, l'opera seria a rapidement conquis l'Europe. Il repose sur des standards poétiques codifiés à Rome autour de l'Académie des Arcadiens, créée en 1690 par un groupe de poètes rassemblé par l'ex-reine Christine de Suède. Quelques personnages, des jeux de scène simplifiés, des airs en italien, nourrissent une intrigue sur des thèmes historiques ou mythologiques. Des librettistes célèbres notamment le poète Pietro Trapassi dit Métastase (les membres de l'Académie adoptaient un nom de berger d'Arcadie), ont donné au genre sa forme la plus achevée. Haendel l'adapte au goût anglais et au sien propre, diversifiant les livrets et enrichissant les harmonisations.

Prenant le relais de la Cour et du mécénat princier, des sociétés par actions notamment la Royal Academy of Music, se créent autour des lieux de spectacle et font venir du continent librettistes, compositeurs et interprètes parmi lesquels les castrats alors au sommet de leur gloire.

Doté d'une grande puissance de travail, Haendel est à la fois compositeur et producteur de spectacles. Il compose 42 opéras, jusqu'à deux par an en plus des concertos, suites et sonates. Plusieurs fois au bord de la faillite mais entrepreneur avisé adossé à de puissants soutiens.

 

Le compositeur national

Dès 1706, un violent pamphlet s'attaque à l'envahissement par l'opéra italien, genre entièrement chanté accusé de s'adresser aux sens plutôt qu'à l'entendement (La forme nationale britannique dite "les masques" illustrée par Henry Purcell est semi-chantée). En 1728, John Gay fait jouer son Beggar's Opera (Opéra des gueux ; Texte complet ici) où il décrit de façon à peine voilée le monde politique comme un repaire de brigands entichés de musique. Chacun sait à l'époque que si le personnage de Peachum est inspiré d'un célèbre bandit pendu trois ans auparavant, il figure de façon transparente Robert Walpole qui dirige le Cabinet britannique de 1721 à 1742Brecht s'en inspirera pour l'Opéra de quatre sous.

La fin des années 1730 connaît un raidissement de l'opinion à l'encontre du goût aristocratique, de l'envahissement par les langues et les formes culturelles étrangères notamment l'opéra italien, la musique et la peinture françaises accusés d'être les vecteurs du papisme, une source de corruption morale et d'un déclin de l'esprit national. Le public se raréfie, le dernier opéra de Haendel sombre en 1741.

Si elle le fragilise un temps, cette crise qu'il surmonte tandis que de nombreux artistes étrangers se replient vers le continent, le confirme comme musicien national.

 

Un Messie des Lumières

Il se tourne vers l'Oratorio, genre lyrique sans jeu de scène, apparu en Italie au début du XVIIe siècle sous l'influence des Oratoriens, soucieux de rénover la pédagogie religieuse. Le texte en langue nationale rend leur place aux interprètes britanniques. Ce seront Saül, une dramaturgie dans un cadre biblique puis Israël en Égypte, tous deux sur un livret de Charles Jennens un érudit, éditeur du théâtre de Shakespeare qui entame une longue collaboration avec le compositeur.

Invité par le Lord Lieutenant d'Irlande, Haendel prend en novembre 1741 la route vers Dublin où dix mois durant, il va animer la saison musicale. Le succès qu'il y rencontre contraste avec ses déboires londonniens.

Dans ses bagages, une partition sur un livret de Jennens constitué de textes bibliques dont la prosodie lui a donné du fil à retordre. Le 13 avril 1742, il donne Le Messie au bénéfice d'institutions charitables et obtient un vif succès. Le Dublin Journal relate :

The New Music Hall in Fishamble Street, Dublin, where Messiah was first performed The New Music Hall in Fishamble Street, Dublin, where Messiah was first performed

Le sublime, le majestueux, le tendre, mis au service des mots les plus solennels et émouvants, s'unissaient pour créer une envolée et une séduction qui ensorcelaient le cœur autant que l'oreille.

Considérée comme un monument de la  musique sacrée, cette méditation sur l'attente messianique et la rédemption sera donnée à Londres un an plus tard après enrichissement de l'orchestration et y recevra un accueil mitigé, sans doute à cause de l'importance des parties chorales mal appréciées à cette époque.

Loin d'une dramaturgie comme Saül ou bien une Passion dans laquelle le discours religieux est délivré par les personnages du drame, on y reçoit l'annonce de l'accomplissement des prophéties par le parcours terrestre du Christ.

Au cœur des Lumières britanniques, les débats autour de l'Écriture nourris par les plus célèbres penseurs, entre autres Isaac Newton, John Locke, John Toland, Thomas Chubb visent l'authenticité du récit évangélique en particulier du dogme trinitaire, que l'on juge résulter d'une élaboration tardive au sein des communautés chrétiennes primitives et l'institution ecclésiale et s'écarter de la vérité factuelle.

Le livret écarte donc les questions christologiques et puise dans les textes prophétiques et les Épîtres, plutôt que dans les Évangiles.

Les emprunts à Isaïe sont particulièrement abondants dans la première partie. Les annonces les plus solennelles sont confiées à la basse tandis que le chœur atteste de la conviction du peuple des fidèles

Préparez-vous à la venue du Seigneur qui abolira les malheurs du monde et réconfortera Son peuple. Une vierge concevra l'enfant qui répandra la paix et soulagera les infirmités. Car un enfant nous est né. Tous les êtres recevront la révélation et accourront vers la lumière. Apprenez de lui car son joug est aisé.

Ce sont les Psaumes qui fournissent la matière à la deuxième partie exposant la Passion et la Résurrection et dans laquelle le ténor et les voix féminines prédominent

Voici l'agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. Dédaigné, rejeté, meurtri, il s'est chargé de nos iniquités, il a souffert pour nous et nous en sommes guéris. Les messagers de la nouvelle se répandirent innombrables en tous lieux et les tyrans seront abattus. Il règnera pour les siècles des siècles. Alleluia.

... tandis que la Première lettre aux Corinthiens est mise à contribution dans la partie finale développant la diffusion de l'enseignement messianique.

Giandomenico Tiepolo, Cristo e la Samaritana al pozzo Giandomenico Tiepolo, Cristo e la Samaritana al pozzo

Par Adam est venue la mort, par Christ vient la vie. Sa résurrection préfigure la nôtre. La trompette sonnera et nous nous relèverons. Mort, où est ton aiguillon ? Digne est l'agneau sacrifié qui nous a racheté et nous procurera richesses, puissance et sagesse. Amen.

Le texte est servi par une musique d'une inventivité qui tient en haleine jusqu'au chœur final.

 

La statue de l'Empire britannique

Haendel a désormais une stature de compositeur national. Sa musique soutient l'effort patriotique et célèbre les victoires tels le Te Deum de Dettingen ou Juda Maccabaeus et la sagesse politique comme Solomon. Il se tourne aussi vers l'oratorio profane (Hercule). Il participe activement à des œuvres caritatives en particulier le Foundling Hospital où l'on recueille des enfants abandonnés et dont il est administrateur.

Il a subi en 1737 une crise d'apoplexie qui l'a laissé plusieurs mois à demi paralysé et nécessité une cure en Allemagne. En 1743, nouvelle alerte. En 1751, ses yeux s'éteignent progressivement et deux ans plus tard l'obscurité recouvre définitivement les six années qui lui restent à vivre.

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Haendel n'a pas connu après sa mort d'éclipse comparable à celle de Bach ; il a au contraire été porté au cœur d'une religion nationale. Durant le règne de la reine Victoria, sa musique préside à la célébration impériale de l'âge industriel, glorifiant le Dieu d'un Israël mystique auquel les Anglais sont conviés à s'identifier. Séjournant à Londres en 1855, Richard Wagner remarque que les spectateurs tiennent la partition du Messie comme un missel et qu'on se lève pendant l'Alléluia. À partir de 1859, un Festival Haendel est organisé tous les trois ans. Les effectifs enflent jusqu'à 500 instrumentistes et 4.000 choristes en 1883. En 1913, l'humoriste George Bernard Shaw réclame la peine de mort pour qui fera exécuter les œuvres de Haendel par plus de quatre-vingt interprètes.

Au début du XXe siècle, il subit de ce fait le contrecoup du retour en grâce de Bach qui fait alors figure de musicien profond face à un Haendel pompeux. En 1910, Romain Rolland plaide pour une reconnaissance des qualités artistiques de ce peintre "des émotions, des âmes et des situations"

Ce ne sera fait qu'un demi-siècle plus tard, avec le regain de faveur de la musique baroque.

 

Bibliographie

Marc Bélissa, Haendel en son temps, Ellipses, 2011, 432pp
Bernard Cottret, Le Christ des Lumières, Cerf, 1990, 198pp
Romain Rolland, Haendel, Actes sud, 1910, 256pp

Iconographie

Balthazar Denner : Haendel (1727)
Giandomenico Tiepolo (1727-1804) : Cristo e la Samaritana al pozzo
The New Music Hall, Dublin. Reproduced in and scanned from The Musical Times, December 1903, p. 799.

Quelques interprétations

King college - https://www.youtube.com/watch?v=AZTZRtRFkvk
Sir Colin Davis   https://www.youtube.com/watch?v=ZuGSOkYWfDQ
Live in Dublin - https://www.youtube.com/watch?v=0inffF2IyJw&feature=share

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