Hitler, Netanyahou, Husseini et quelques autres

Benjamin Netanyahou a soulevé des protestations en déclarant le 20 octobre devant le Congrès sioniste mondial qu'Hitler voulait seulement expulser les juifs d'Europe mais que lors de leur rencontre du 28 novembre 1941, le Grand Mufti de Jérusalem l'avait convaincu de les anéantir.

Les élucubrations du Premier ministre israélien - un classique de la propagande israélienne - reposent sur un postulat implicite : dans le nazisme, il y aurait une part bénigne proprement allemande (l'expulsion des juifs) et une part maligne provenant de la contamination du nazisme par le cancer palestinien (leur extermination).

Hitler et Husseini Hitler et Husseini

Il n'était pas complètement sympathique ce nazisme bénin qui avait entrepris d'expulser les juifs sous prétexte que l'Europe appartenait aux aryens et devait être purifiée des hordes asiates.

Mais comment ne pas en remarquer la similitude doctrinale avec la banale xénophobie et ses "reconduites à la frontière" et avec la politique israélienne de spoliation des palestiniens des Territoires occupés sous prétexte que "cette terre nous appartient" et qu'il convient d'en expulser les usurpateurs pour en faire un "état juif".

Notons que dès 1939, dans leur volonté de bâtir le grand Reich de 1000 ans, les nazis avaient entrepris de rapatrier les Volksdeutsche (populations germaniques implantées de longue date dans différents pays d'Europe orientale) afin d'établir ces minorités menacées dans ces "terres sans peuple". C'est pour leur faire de la place, qu'ils expulsaient les juifs et les slaves des territoires polonais dont ils programmaient l'annexion au Reich.

Au passage, Benjamin Netanyahou illustre ce que Zeev Sternhell exposait il y a vingt ans[1] : il existe un fondement idéologique commun aux nationalismes nés au tournant du XXe siècle. Les écrits de Georges Sorel irriguaient à la fois le fascisme de Benito Mussolini et le socialisme national d'Aharon-David Gordon inspirateur des fondateurs de l'état d'Israël, tandis qu'Adolf Hitler faisait de Réflexions sur la violence, son livre de chevet.

"Car il faut bien insister sur ce point, pour le leadership de l'Ahdout Haavoda comme pour celui du Mapaï [organisations de la gauche sioniste dans la première moitié du XXe siècle], il n'était pas question de mettre au monde une société socialiste égalitaire, mais de reconquérir la terre des ancêtres par le travail et le repeuplement juifs. Pour l'Ahdout Haavoda, le socialisme ne devait être rien d'autre que ce "mythe" recruteur dont parlait Georges Sorel au début du siècle, toutes fonctions comprises" (p38).

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Bien entendu, une telle manipulation est plus crédible si elle s'appuie sur une part de vérité.

Le plan de transfert des juifs d'Europe vers Madagascar ou la Sibérie imaginé par les nazis au début de la guerre est connu des historiens. On sait toutefois que les experts avaient alerté les autorités nazies sur les obstacles pratiques au transport de millions de personnes au-delà des mers ou à travers les continents. On sait également que le massacre avait débuté dès l'occupation de la Pologne en septembre 1939 et s'était accéléré lors de l'invasion de l'Union soviétique en juin 1941.

La transition du massacre de masse vers l'anéantissement fut un processus interne au pouvoir nazi, parallèle au déroulement de la guerre. On en trouvera une description réalisée à partir de plusieurs lectures[2]dans un autre billet de ce même blog sur MédiapartFin 1941, au moment où on passe à l'industrialisation du meurtre de masse, un million de juifs ont déjà été tués parmi les 5,1 millions décomptés par Raul Hilberg pour l'ensemble de la guerre[3].

Novembre 1943 - Husseini passe en revue les SS musulmans Novembre 1943 - Husseini passe en revue les SS musulmans

Les historiens savent également que si Hajj Amin al-Husseini s'est rallié aux puissances de l'Axe après son expulsion de Palestine mandataire, ses nouveaux amis ont vite compris le peu d'apport concret qu'ils pouvaient tirer de ce partenaire. Dans leurs ouvrages respectifs[4], Jeffrey Herf et Gilbert Achcar étudient en détail les tentatives nazies en direction du monde arabe. Pour différentes raisons, les appels du Grand Mufti à soutenir l'Allemagne et l'Italie n'ont recueilli qu'un faible écho. De même, les divisions SS musulmanes formées sous sa houlette en Bosnie se sont résumées à quelques centaines de recrues utiles, versées dans d'autres unités après leur rapide dissolution.

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La propagande israélienne affectionne le Grand Mufti de Jérusalem.

En dépit de son poids négligeable dans le conflit mondial, elle le ressort régulièrement de l'oubli afin de fonder un modèle explicatif du conflit : la résistance palestinienne refléterait non pas la protestation d'une population opprimée, mais un antisémitisme inscrit dans son patrimoine génétique. Assimilés à un personnage intronisé comme l'instigateur du génocide nazi, les palestiniens deviennent la race diabolique. De ce fait, à l'instar du mortel danger juif fantasmé par les nazis, leur destruction devient légitime.

Dans un essai publié en 1999[5], Peter Novick note que l'Encyclopedia of the Holocaust, publication officielle de l'United States Holocaust Memorial Museum de Washington, consacre au Grand Mufti la fiche biographique la plus longue, juste après celle de Hitler. Plus longue que celles réunies de Himmler et Heydrich, les principaux promoteurs de la Solution finale, plus longue que celle d'Eichmann et deux fois plus longue que celles de Göring et de Goebbels. Ce qui laisse à penser que pour ses rédacteurs, la ritualisation mémorielle autour du calvaire des juifs durant la Deuxième guerre mondiale n'est qu'un alibi pour soutenir la spoliation des palestiniens.

Les mêmes interrogations apparaissaient il y a cinq ans, à la lecture d'un numéro de la Revue d'histoire de la Shoah consacré à l'enseignement et commenté sur Médiapart dans un de mes billets[6]. On y notait déjà les profondes ambiguïtés du discours de ces enseignants de la "mémoire" incapables de clarifier leur démarche et leurs objectifs éducatifs, revendiquant une émancipation par rapport à la rigueur des sciences sociales et dont certains ne cachaient pas l'orientation moyen-orientale de leurs motivations.

 

 

 


[1] Zeev Sternhell, Aux origines d'Israël, Fayard 1996
[2] Christopher R. Browning, Les origines de la solution finale, L'évolution de la politique
      antijuive des nazis, Points histoire, 2004.

[3] Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Folio histoire, 2006 (tableau B-3)
[4] Jeffrey Herf, Hitler, la propagande et le monde arabe, Calmann-Levy, 396pp, 2009
      Gilbert Achcar, Les Arabes et la Shoah, Acte sud, Sindbad, 2009 pp 230 et suiv
      (une recension dans Médiapart)
[5] Peter Novick, L'Holocauste dans la vie américaine, Gallimard tel, 1999 p223
[6] Revue d'histoire de la Shoah, numéro 193 de juillet-décembre 2010
       Enseigner l'histoire de la Shoah

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