WIR SIND MEHR (Nous sommes plus nombreux)

Ce n'est qu'un début, disent les nazis à Chemnitz, ou le dernier râle de la bête immonde?

Chemnitz, où trône un tête monumentale de Karl Marx, installée là par un régime bien loin de l'humanisme et de l'héritage des Lumières, dans lequel s'inscrivait l'auteur du Capital, restera dans les esprits comme le lieu d'un télescopage entre la mémoire de l'horreur et les temps qui s'annoncent.
Saluts nazis sur fond de réchauffement climatique.
Pour ma part, je refuse de dire qu'il s'agit de deux questions distinctes, à traiter séparément, contrairement à ce qu'on nous raconte quotidiennement, à tout propos: inégalités, pollution, guerres, biodiversité ou austérité. Non, tout se tient. Les migrations à venir seront climatiques, et elles seront universelles! Elles n'épargneront personne. Les sociétés qui se fermeront en se repliant sur une démographie déclinante ne compteront plus, sombreront dans le chaos et seront asservies . Et derrière leurs murs régnera la force brute. Pour compter, et négocier la mise en place d'une gouvernance planétaire, il faudra la puissance, qui n'est plus à la portée d'aucune des nations d'Europe : dans un monde plein, la puissance n'est plus accessible par la conquête ou la domination, mais seulement par la séduction d'un modèle ouvert et universalisable. Il appartient à l'Europe de l'inventer, pour elle-même, et de le proposer au genre humain.
Si l'Europe divisée continue de s'abandonner aux politiques néo-libérales d'austérité, au productivisme, au consumérisme, à l'extractivisme, c'est "mission impossible" : elle s'auto-détruira.
Les adeptes de la doxa (neutralité de la monnaie, rationalité illimitée des marchés), quand ils sont de bonne foi, sont victimes d'une illusion. Ils croient que ce qu'ils appellent "l'économie de marché" les met à l'abri du collectivisme confiscatoire et de sa centralisation. Mais la financiarisation est aussi une spoliation, tout autant que les totalitarismes. C'est la spoliation des pauvres par les riches, opposée à la spoliation de tous au profit des officiels d'un régime.
Le marché mondial d'aujourd'hui, piloté par la finance, n'a plus rien à voir avec la "concurrence pure et parfaite" censée garantir la liberté d'entreprendre, et donc d'entrer sur le marché. Les petites ou moyennes entreprises sont devenues des sous-traitants d'un petit nombre de gros clients, les groupes financiarisés de la grande production ou de la grande distribution, qui privatisent les profits et socialisent les pertes, selon un schéma hiérarchique au sommet duquel les plus gros actionnaires (des fonds d'investissement) font et défont les centres de profit sur la base d'une évaluation de la rentabilité confiée à des agences privées leur appartenant. La finance a avalé le marché.
Dans ce schéma, un seul marché subsiste, celui de l'argent, où l'algorithme décide. L'IA, pas plus omnisciente qu'un Gosplan, décide de la vie ou de la mort, selon que "ça jute ou pas", de plans hiérarchisés d'entreprises négociant des contrats où le prix ne procède pas d'une concurrence sans distorsions, mais d'un rapport de force. Des positions dominantes, quand il ne s'agit pas de monopoles purs, s'insinuent partout. On peut donc parler, avec Steve Keen, d'"imposture économique". Les marchés financiers mondialisés sont le poste de commandement d'une économie d'où le marché, au sens classique d'une rencontre spontanée entre une offre et une demande préexistantes, est absent et qui a mis en réseau tous les plans d'entreprise, sans considération aucune d'intérêt général. La mondialisation, c'est le soviétisme qui a réussi, au service exclusif des propriétaires et des actionnaires.
Quel rapport avec Chemnitz, direz-vous? Il saute aux yeux. Ce capitalisme-là, dont les maîtres n'ont plus qu'un souci, accumuler le plus de richesse possible entre les mains de quelques familles, non seulement s'accommode d'États autoritaires, mais les préfère à des démocraties vivantes, pourvu que les marchandises, les capitaux (y compris le "capital humain") et les revenus des riches puissent circuler librement entre des régimes fiscaux différenciés en concurrence, et que l'État se réduise à l'ordre public et à la police internationale (pour protéger l'extraction et alimenter le commerce des armes), à l'entretien de la précarité des conditions de vie par une protection sociale réduite et une fiscalité favorable aux extracteurs de valeur.
Dans ces conditions, les ploutocraties prédatrices qui environnent l'Europe et qui ont besoin de nos places financières et des havres fiscaux ont tout intérêt à domestiquer les contre-pouvoirs (législatif et judiciaire), avant de s'en débarrasser, et à "privatiser" (au sens de "La démocratie privatisée" de Julia Cagé) le pouvoir exécutif en commençant par les États à moindre résilience démocratique et en faisant appel à tout l'arsenal idéologique des Anti-Lumières, de Herder à Maurras: différence culturelle, roman national, traditions, la terre, les morts. Un Bannon ne cache même plus ses intentions: la mission reçue des néo-conservateurs suprémacistes qui le financent est d'aggraver le dysfonctionnement des démocraties européennes et de détruire l'Union européenne. La suite des événements en Allemagne pourrait également confirmer l'existence d'aides russes aux réseaux d'extrême-droite et aux démocraties "illibérales", visant à séparer une Nouvelle Europe, celle des États cultivant la pureté de leur culture nationale, à l'Occident dépravé - dépravé parce que "métissé" et "cosmopolite".

 

Six constats


Le premier constat, c'est que les Lumières n'ont pas éradiqué les Anti-Lumières. Si les Lumières du XVIIIe siècle, enrichies par les déclarations, conventions et chartes des droits postérieures à la Deuxième Guerre Mondiale, ne suffisent plus, c'est que ces textes qui les actualisent ne sont pas toujours appliqués faute de force publique à bonne échelle ou qu'ils ne répondent pas encore aux questions posées par la crise systémique, prélude à une catastrophe vers laquelle même les gouvernements les plus représentatifs roulent à tombeau ouvert : there is no alternative. Tout le monde sait ce qu'il faut faire, mais personne n'ose prendre l'initiative de changer de paradigme.
Le deuxième constat, c'est que les traités européens ont été conclus dans l'idée qu'un grand espace économique sans frontières intérieures accélérerait la croissance, sans égard pour ce qu'on produirait, ni comment. En dépit de l'alerte lancée bien avant par Paul Valéry dès 1945: "le temps du monde fini commence", en dépit du rapport Meadows sur les limites de la croissance (Club de Rome, 1972), en dépit d'un second rapport du Club en 2012 annonçant l'effondrement du système pour 2030, le business as usual a prévalu, et les objectifs de la COP21 (2015) ne sont pas tenus. Une "loi de l'infini" règne encore et partout dans tous les domaines. Le philosophe suisse Jean-François Billeter écrit avec justesse: "Les états-majors de la finance lui obéissent parce qu'ils s'en tiennent à l'idée que ce qui fonctionne doit fonctionner et que ce qui prolifère doit proliférer. Leur pensée se limite à cela".
Le troisième constat, c'est que le traité de Maastricht qui instituait une union économique et monétaire n'a pas été appliqué complètement et que les gouvernements s'en sont tenus à une interprétation monétariste de son texte, négligeant de définir et de conduire une politique économique commune (c'est la définition d'une union économique), supposant un budget commun, donc l'unité politique. Sous la contrainte d'une monnaie unique, mais sans recyclage de leurs excédents, les États sont placés dans une configuration comparable à l'étalon-or avec ses effets dépressifs, et se sont donc condamnés à la déflation compétitive. L'erreur n'est pas l'euro, mais la couardise des gouvernements, sourds aux recommandations de l'économie politique. La lutte contre le réchauffement, la conversion bioclimatique et la transition énergétique supposeraient de la part de l'Union européenne des investissements massifs à long terme, créant une "valeur ajoutée européenne", un "commun européen" justifiant aux yeux de tous la poursuite de l'intégration, mais cette fois selon une "loi du fini". Rien ne s'y oppose dans les traités. Ils contiennent tous les instruments juridiques nécessaires à l'institution d'une économie durable.
Le quatrième constat, c'est que cette "loi du fini" n'est autre que la "loi de l'intégration" (Billeter), laquelle va vers un aboutissement - l'unité politique comme condition de la puissance nécessaire aux grandes négociations planétaires qui s'annoncent - et s'arrête, lorsqu'il est atteint. L'intégration n'est pas la fuite en avant de "l'union sans cesse plus étroite" qui a toujours hérissé les Britanniques, mais un processus fini, qui n'exclut évidemment pas le perfectionnement de l'Union (a more perfect union). Si l'on s'était accordé (ou pas), tout à fait explicitement, sur la finitude de l'intégration, au lieu d'accréditer la perspective d'une centralisation niveleuse et uniformisatrice, le Brexit n'aurait probablement jamais été proposé. Là encore, Billeter est lumineux: dans les activités partagées, écrit-il, "l'intégration réduit le temps et l'énergie que coûte à chacun sa contribution aux tâches communes et répartit mieux les rôles. C'est le principe de la coopération dans la vie sociale et de la fédération dans l'organisation politique". Ce n'est donc ni la compétition sans frein qui lance les citoyens et les peuples les uns contre les autres, ni la négociation permanente sous le menace du veto à la recherche de compromis toujours boîteux et donc fragiles.
Le cinquième constat, c'est que "la satisfaction des besoins humains dans les limites des ressources de la planète" (c'est ainsi que Kate Raworth définit l'économie durable dans ses Doughnut economics) repose sur quatre piliers, le marché (l'économie durable est une économie polanyienne, avec un marché pour les marchandises, mais où l'homme, la nature et la monnaie ne sont pas des marchandises), la puissance publique (elle institutionnalise la dispersion du pouvoir à tous les étages de la vie politique et sociale), les communs (qu'il faut instituer) et les communautés de base (les communes et les quartiers, les entreprises et leurs établissements).
Le sixième constat, c'est que les États ne concèderont jamais la nécessaire fédération spontanément et à froid. Ils le feront sous la contrainte (la montée en puissance irrésistible d'une demande populaire) et/ou à chaud (dans une phase aiguë de la crise systémique). Le Conseil italien du Mouvement européen demande une constituante. Très bien. Le réseau manifeste-continental.eu relaiera cette demande. Les élections européennes donneront lieu probablement à une redistribution transnationale des cartes. Des majorités, ou des minorités à potentiel majoritaire surgiront et devront se déterminer sur cette demande. Des formations politiques transnationales sont en train de naître. Les contours d'une majorité constitutionnelle se dessineront peu à peu. Il faut offrir à la demande populaire la possibilité de s'exprimer et organiser sa montée en puissance. A froid, c'est un travail de dix ans (deux mandats du Parlement européen). Si le Parlement revendiquait un mandat constituant pour lui-même, à l'occasion des élections européennes de 2024, l'affaire serait réglée plus vite. Une catastrophe peut aussi décider les gouvernements à franchir le pas, mais il faut d'abord que l'exigence d'une constituante soit présente dans le débat public. C'est notre travail de citoyens.

 

Constituante: un mot d'ordre fédérateur

 

Sans constitution, pas de fédération. Sans fédération, aucun changement de paradigme n'est passible en dehors d'expérimentations locales. Mais le local ne suffit pas. Sans fédération, les Etats continueront de se plier aux exigences de la finance et de fabriquer une "société de marché", la démocratie sera perdue, l'Europe ne pourra pas défendre de tout son poids le multilatéralisme, et des négociations bilatérales ne seront même plus à la portée de ses États divisées, la pratique gouvernementale continuera de s'éloigner de la lettre et de l'esprit originels des traités européens, les États n'auront plus ni la volonté ni les moyens de protéger les faibles qui se jetteront dans les bras des premiers démagogues venus et des fauteurs de haine.
On entend souvent dire par ceux qui agissent en faveur d'une démocratie européenne, ou d'une république d'Europe - appelons-les pour simplifier les "fédéralistes" - que leur combat est prioritaire, et qu'il est inutile de s'engager sur la question sociale ou sur la question écologique tant que l'unité politique n'est pas accomplie. On entend même dire que ces engagements sont diviseurs et nuisent à la formation d'une majorité constitutionnelle, qui devrait même inclure, supposent-ils, des profiteurs de l'ancien paradigme. Or, c'est exactement le contraire. Le changement de paradigme et donc la sortie de crise ne sont possibles qu'à l'échelle de la planète: la seule contribution réaliste des Européens pour éviter la catastrophe annoncée dans le temps qui nous en sépare, c'est de se hisser à la hauteur des autres puissances continentales pour construire avec elles les conditions d'une survie décente du genre humain. Le changement de paradigme et la loi de l'intégration sont donc indissociables. Continuer de se battre derrière des frontières nationales pour former des majorités transformatrices est parfaitement vain. C'est la conscience de la vanité des réponses nationales aux questions économiques, sociales ou écologiques qui peut seule fédérer une majorité constitutionnelle européenne, à tous les étages de la démocratie, du local au continental.
Si l'histoire est l'histoire de l'humanisation de l'homme, il s'agit de savoir si l'histoire continue. Ni plus ni moins. Offrir au monde le modèle d'une république exemplaire du XXIe siècle, c'est ce que le monde attend de nous. Cette responsabilité donne son sens à l'Europe.

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