Bernard BARTHALAY
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Billet de blog 6 mai 2022

LETTRE OUVERTE A MES EX-CAMARADES SOCIALISTES

A la veille du vote en Conseil national du PS sur l'accord de Nouvelle Union populaire, écologiste et sociale

Bernard BARTHALAY
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Que les éléphants de la "vieille maison" et les barons du PS sont devenus petits! Ils ont peur de "désobéir" à l'oligarchie! Ils paniquent à l'idée d'être mis au ban de tous ceux qu'une époque révolue aurait qualifiés de "collaborateurs de classe": les social-démocrates convertis au néo-libéralisme, massacreurs du droit du travail, raréfacteurs de l'emploi ou complices de la destruction de la nature.

Mitterrandiste de la première heure (Le Coup d'Etat permanent m'avait précocement rapproché du futur leader de l'Union de la Gauche), j'ai apporté ma pierre à la victoire de 1981.

Economiste (d'économie politique), je militais à l'époque, depuis la fin de Bretton-Woods (1971), pour une monnaie européenne unique. A compter du virage de la rigueur (1983), la Bundesbank devint de fait la banque centrale du système monétaire européen, de création récente (1979): le monétarisme devenait la doctrine officielle. Il aurait fallu à la Communauté européenne une monnaie souveraine et donc une banque centrale fédérale. La visée de cet objectif, comme levier pour l'unité politique, a rempli la fin de mes années quatre-vingt.

Mais voilà, les intérêts de la City imposaient une libre circulation extérieure des capitaux, et pas seulement, comme l'aurait exigé la logique d'un marché intérieur et de la cohésion économique et sociale de la Communauté, une libre circulation des capitaux intérieure à celle-ci. L'euro, privé de marché obligataire européen et de politique budgétaire commune, n'aurait pas d'identité financière. En 1988, je dis à Delors ma conviction que l'Union, dans ces conditions, courait à la désintégration de son économie, qui vint avec les lois Hartz dans les premières années 2000. Delors m'avoua son impuissance : "je ne peux pas" (attendre l'union budgétaire pour ouvrir à tous vents les marchés européens des capitaux). Sous-entendu, Thatcher verrouille.

Plus tard, il fut symptomatique de cette trahison que le PS officialisa le ralliement à l'ordo-libéralisme allemand par une déclaration de principes (2008) adoptant l'économie sociale de marché (qui est loin d'être une économie socialiste avec des marchés) l'année même de la plus forte crise financière mondiale depuis 1929.

Pressentant ces développements, je m'étais éloigné du PS à la mort de Mitterrand. Il ne restait plus qu'un appareil, aveugle au drame qui se jouait en Europe: aveuglement écologique, asservissement aux marchés financiers, résignation au chômage (actée dès le tournant de la rigueur), consentement aux inégalités, à la pauvreté, à la précarité, "constitutionnalisation" des politiques néo-libérales dans le Traité de Lisbonne (2007).

La vérification historique de mes anticipations et ma dissidence de longue date me donnent quelques titres pour juger sévèrement l'enlisement actuel du PS dans un débat interne suicidaire au sujet de la désobéissance aux traités.

Je vois bien que les éléphants, qui campent sur des compromis sans gloire avec le capital sous couvert de mondialisation et d'Europe quoi-qu'il-en-coûte-aux-dominés, et les notables, qui répugnent à sacrifier leur baronnies sur l'autel de l'union des gauches, n'ont plus de visée socialiste. Ils n'ont même pas l'agilité intellectuelle nécessaire pour imaginer et concevoir une formulation efficace et positive qui contribuerait à l'évolution déjà sensible de leurs partenaires insoumis et communistes sur le sujet.

Ex-camarades socialistes, c'est un appel que je vous lance. Soyez donc offensifs et sortez de cette négociation par le haut.

Je vois une issue, si vous rejetez enfin l'hégémonie culturelle néo-libérale et ses tentations autoritaires et répressives, et si le travail des militants sur le terrain se justifie encore par l'idéal de Jaurès, de Blum et de Mitterrand plutôt que par l'allégeance au baron du lieu.

Cette issue consiste à mettre la désobéissance à une Union européenne conforme au marché au service d'une ambition socialiste pour une Europe démocratique, pour une République d'Europe.

La NUPES peut désobéir et en rester là, se satisfaire de la rupture dans les frontières de l'hexagone (et des outre-mer) dans l'indifférence de la "longue éclipse" (Occhetto) d'une gauche de transformation et d'émancipation dans les pays voisins. Elle peut désobéir au contraire, et je ne vois pas quel Insoumis pourrait y faire obstacle, avec un esprit de conquête, pour rallier des forces sociales et politiques des pays voisins à des changements significatifs sur les plans écologique et social. Une fois engagée la rupture avec les politiques néo-libérales et les tentations autoritaires en France, nos voisins, leurs sociétés civiles et politiques qui nous observent, et qui affrontent à des degrés divers, actuellement ou potentiellement, les mêmes difficultés, pourraient bien avoir des envies d'imitation, en adaptant nos ruptures à leurs situations propres.

Le mot d'ordre alors ne serait plus "désobéir" tout court - entendez "pour se confiner" - en pariant sur l'acquisition d'une immunité hypothétique contre le virus néo-libéral, et en rêvant d'une impossible bulle protectrice, sans influer activement sur l'environnement continental d'une France gouvernée à gauche. Le mot d'ordre serait au contraire: "désobéir pour contaminer", en imaginant avec les gauches et les ONG de nos voisins les plus proches des stratégies politiques et sociales transnationales les entraînant vers un nouveau rapport de force avec l'oligarchie régnante. Un travail en profondeur destiné à placer le continent dans un position plus favorable à la table des grandes négociations planétaires que nous commandent les urgences climatique, sanitaire, alimentaire, monétaire, financière, fiscale, comptable, et le besoin mondial d'organisation démocratique de la production et des pouvoirs.

Au pouvoir ou pas, la gauche française réunie n'échappera pas à la réalité des dépendances mutuelles d'échelles continentale et mondiale. Si elle prétend s'en abstraire, elle restera petite et deviendra vite insignifiante. Si elle les reconnaît et passe à l'offensive, elle trouvera partout des alliés avides eux aussi de se libérer de l'emprise du capital sur nos vies et la nature. Elle renouera ainsi avec la grandeur passée du mouvement ouvrier et les visées émancipatrices qui font une gauche.

Post-scriptum - Je viens de visionner le discours d'O.F. au conseil national et sa déclaration après le vote: Un grand bravo, Monsieur le Premier Secrétaire. Ce n'était pas facile. Tu as trouvé les mots.

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