Richesse et pouvoir

Les démocraties représentatives sont oligarchiques par définition. Quand les représentants dépendent de l’argent, elles deviennent des ploutocraties. Le pouvoir se déplace, de la puissance publique vers la finance privée. L'impuissance coûte aux démocraties leur légitimité et lève le vent de la révolte. La reproduction rassurante de l'ordre établi devient la loi.

Les habitants de la Terre dépendent les uns des autres. Pour satisfaire leurs besoins dans la limite de ses ressources, il faut organiser l'humanité autrement, reconnaître la nécessité de son unité, sans nier la réalité de sa diversité. Penser ensemble unité et diversité est une révolution. Elle consiste à réhabiliter la figure du citoyen au lieu de réduire l'humain à l'économique.

L'interdépendance croissante des humains, en étendue comme en intensité, les a lancés les uns contre les autres dans une compétition exacerbée, où prévaut l'anarchie internationale, mais cette compétition, pour l'appropriation des ressources, a déplacé le pouvoir des Etats-nations vers la finance de marché et concentré la richesse et la création de la monnaie et du crédit entre quelques mains anonymes aux dépens du plus grand nombre.

Si rien n'est entrepris d'urgence pour disperser le pouvoir et redistribuer la richesse dans les sociétés où la démocratie a été établie et où elle a survécu, toute perspective d'émancipation sera perdue. Sans organiser la démocratie de la commune à la planète tout entière, pour la soustraire aux forces de l'argent et à leur préférence maladive pour l'Etat policier et la culture de la guerre, l'humanité court à une double catastrophe, écologique et anthropologique.

Dans le monde, la division de l'Europe et sa vulnérabilité jouent contre la démocratie. En Europe même, au dedans pour affronter les tendances autoritaires et ploutocratiques, et au dehors pour contenir la toute-puissance des régimes, le plus souvent tyranniques ou totalitaires, qui monopolisent les ressources et dilapident les communs de l'humanité, l'échelle idéale de gouvernement est continentale.

L'intégration économique, en dépit de la volonté de ses inspirateurs de construire l'unité de l'Europe dans la démocratie, n'a pas abouti à une fédération. Ce qui était une évidence après la deuxième guerre mondiale est tombé dans l'oubli. L'hostilité naturelle des gouvernements nationaux à l'émergence d'un gouvernement démocratique commun, indépendant d'eux-mêmes, s'est affirmée dans les faits: et cela durera tant que le veto d'un Etat pourra suffire à contredire une aspiration commune à une majorité d'Européens, y compris des citoyens de l'Etat auteur du veto. En effet, ce gouvernement commun, indépendant des gouvernements nationaux, limiterait leurs compétences, mais surtout leurs privilèges et le confort de l'entre-soi national et intergouvernemental.

A la fin du système de Bretton-Woods (1971), les gouvernements européens ont perdu, de leur plein gré, le pouvoir de se financer à titre gratuit auprès de leurs propres banques centrales. A compter de ce moment-là, les Etats ont été condamnés à l'équilibre budgétaire, et se sont enfermés progressivement, sous la contrainte de leurs dettes publiques et par consensus (le consensus de Washington), dans des politiques d'austérité, aggravées par la concurrence des Etats nationaux entre eux (la course au moins-disant salarial, social et fiscal).

Pour libérer l'Europe de cette contrainte, il eût fallu consentir à l'union budgétaire (donc à des ressources substantielles propres à la zone euro). Il a fallu la pandémie, la suspension des contraintes de déficit budgétaire et d'endettement public, dites "de Maastricht", et le timide plan de redressement postérieur à la pandémie, pour se rapprocher d'une union budgétaire, laquelle n'est pas établie durablement.

Faute d'avoir franchi ce pas au tournant des années 2000, l'UE n'est que l'addition des impuissances respectives de ses Etats membres, d'où procède sa propre impuissance; elle est la fabrique du désenchantement des Européens, de l'incivisme national et de l'abstentionnisme électoral. La division politique de l'Europe produit la crise des démocraties nationales, à des degrés variables selon les pays.

Cette situation de l'Europe explique deux étranges paradoxes:

- un pays qui voudrait, avec un nouveau gouvernement, changer de politique, de l'austérité néo-libérale à la sobriété écologique et à la solidarité sociale, ne peut le faire, seul ou avec des "alliés" (un mot étrange dans une "union") qu'en désobéissant à l'UE, surtout si les contraintes budgétaires sont rétablies;

- collectivement, l'Union impuissante voit, une fois de plus, venir ce changement de politique de l'extérieur: c'est Washington (la Maison-Blanche et le Congrès, pas le FMI) qui tente d'établir un nouveau consensus social-écologique et qui s'échine à tirer les Européens de leur incapacité de décider et d'agir efficacement en direction d'un Green New Deal convaincant et contre le fléau de la concurrence fiscale des Etats.

Le paradoxe n'est pas moindre sur le terrain de la recherche universitaire; tandis que la politique de Biden s'inspire des travaux qui inspiraient déjà la campagne de Sanders, notamment sur le déficit budgétaire et sur la garantie d'emploi, les gouvernements européens n'envisagent même pas de rompre avec les politiques néo-libérales. Et, en France, la Présidence de la République, à la veille de la présidence française du Conseil de l'Union, a demandé un rapport sur la situation économique, destiné a inspirer l'action future de l'Etat, à deux néo-libéraux confirmés, Blanchard, grand artisan du consensus de Washington, et Tirole, grand prêtre de la société de marché.

Comme le disait Mitterrand à ses proches, peu de temps avant sa mort: "Maintenant, vous allez vous battre le dos au mur". Comme tout le monde le sait (les conservateurs libéraux s'en réjouissent, et ce qui reste de "vraie" gauche le déplore), ils ne se sont pas battus, comme s'ils avaient baissé les bras, ne pensant qu'à leurs prébendes, ou bien, ce qui est pire, comme s'ils étaient sortis de la salle de cinéma sans avoir compris le film.

Reste quand même l'essentiel: comment en sort-on? Comment les Européens échapperont-t-ils à la perspective d'être dirigés par quelque algorithme depuis Seattle ou Shanghaï, ou de vivre sous la menace de quelque cyberattaque pilotée de Samara ou de Kazan?

Sauf à supputer l'éventualité d'une catastrophe dont nous n'avons pas encore idée, puisqu'une crise financière et qu'une pandémie n'ont pas suffi, je ne vois guère qu'une issue: reconstruire patiemment à l'échelle européenne l'hégémonie culturelle de la visée émancipatrice de résistance à ce capitalisme financier qui fonde l'action extérieure des puissances mondiales, alliées ou partenaires dont nous dépendons. Le peuple européen (j'entends par là les citoyens européens conscients du drame qui se joue à l'échelle du monde et prêts à s'organiser en conséquence) doit s'insurger pacifiquement, par la voie démocratique, pour son indépendance, pour sa libération.

C'est une bataille écologique, sociale et civique. Les objectifs écologiques et sociaux sont assez évidents pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'y attarder. En revanche, l'objectif civique doit faire l'objet d'une définition. L'idée serait de réunir l'assemblée constituante d'une république d'Europe, pas un "fake" où les gouvernements auraient le dernier mot, ou bien où un pays pourrait bloquer le processus (le veto d'une majorité de citoyens d'un Etat ne vaut pas mieux que le veto d'un gouvernement) après l'expression claire d'une volonté majoritaire dans l'ensemble de la population européenne, pas non plus une énième convention citoyenne sans représentativité ni légitimité. Non, une assemblée où les représentants des Européens (des élus directs ad hoc et/ou des citoyens tirés au sort), écrivent eux-mêmes la constitution, avec l'assistance des experts de leur choix, suivie, pays par pays, de constituantes nationales et régionales, voire communales et d'entreprises, pour ré-organiser l'Europe de fond en comble.

Comme la pensée doit précéder l'action, il faudrait commencer par la rédaction de cahiers (non pas de doléances - nous n'avons de roi d'Europe, et tant mieux!), mais de parole égale et de libre délibération (au sens de l'iségorie des Athéniens). Un nombre significatif de maires, réunis en "Etats généraux pour la république d'Europe", s'engageraient solennellement à prendre l'initiative de ces cahiers et des travaux les préparant.

La saveur utopique de cette proposition, reposant pourtant sur tout un ensemble d'expériences historiques, parfois récentes, ne m'échappe pas.

Quotidiennement, nous sommes sollicités pour de grandes causes, qui font appel à notre indignation, à la révolte de nos consciences. Mais elles ne s'additionnent pas, sous la bannière d'un commun européen, ou mondial. Quand elles le pourraient, en Europe, pour des raisons de proximité, elles ne le font pas. Pour les unes, parce que l'Europe c'est trop petit. C'est le syndrome du tout tout-de-suite, pour le monde entier. Cela ne marche pas. Pour les autres, parce que l'Europe, c'est trop grand. C'est d'une prétention: il suffirait que ma nation bouge, aussi petite soit-elle, pour que le monde s'ébranle! Quelle illusion!

Il manque à l'évidence une conscience commune des faiblesses et des dépendances (et interdépendances) de nos nations respectives et la connaissance d'une organisation possible de la démocratie (la fédération) conciliant unité et diversité, sans que l'une nuise à l'autre, à toutes les échelles du pouvoir, du local, la cité au sens originel, au continental, qui est l'échelle nécessaire pour se présenter à la négociation planétaire qui nous attend (ou, mieux, pour en prendre l'initiative). Et ceux qui, depuis trois générations, les fédéralistes européens, se sont donné pour tâche de fédérer les forces démocratiques de la société politique et de la société civile, en vue de constituer la fédération, ont perdu leur temps, faute d'avoir su fédérer les aspirations émancipatrices des Européens, d'avoir inventé une méta-politique constitutionnelle et trouvé de la sorte la base sociologique et historique de leur action.

Mon espoir réside dans l'instabilité intrinsèque des marchés financiers. Rien dans le capitalisme financiarisé ne peut y mettre un terme, sans une refonte complète du système économique (des entreprises aux banques centrales) et sa démocratisation. A la faveur d'une crise, la prochaine, il n'est pas exclu que l'expérience accumulée des précédentes, et celle de la pandémie, donne lieu à des mobilisations spontanées autour du climat, de la santé, de l'éducation, de la mobilité, de l'emploi, du travail, de la propriété.

La mise en question des politiques néo-libérales et de la répression policière des oppositions à ces politiques, l'aspiration à se libérer des dominations propres au capitalisme et aux pratiques politiques qu'il engendre déboucheraient alors sur un temps de refondation constitutionnelle, non seulement de l'Union européenne, que les gouvernements ont réduit à l'état d'organisation internationale en charge à l'échelle européenne de l'adaptation des Etats et de leurs politiques à la société de marché, comme forme indépassable de l'organisation des sociétés humaines pour tout l'avenir prévisible, mais aussi des nations elles-mêmes.

Rien n'interdit, tout recommande, de préparer le terrain à cette insurrection pacifique d'échelle continentale.

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