Ne pas se tromper d'adversaire.

Le mot "paradigme" est entré dans le vocabulaire politique quand la conscience de vivre dans le capitalisme sous un régime de croissance néo-libéral, post-keynésien, devenu insupportable à beaucoup, a engendré par opposition l'aspiration à un "nouveau paradigme", plus vert et plus juste. Ce serait une erreur de croire que le nouveau régime de croissance puisse s'établir à une échelle nationale.

Pour ce court papier de blog à propos du long entretien de Romaric Godin avec Bill Mitchell, je retiens cette idée: sous le régime néo-libéral de croissance, le capitalisme se dévore lui-même. Mon commentaire? Il existe deux issues. 1) l'issue keynésienne, c'est-à-dire le retour à l'économie mixte, pour continuer la croissance sans fin, au mieux en contrôlant la circulation des capitaux, et donc la financiarisation, mais au risque d'y revenir, tôt ou tard, après avoir ripoliné le policy mix en vert et en rose; 2) l'issue régulationniste: transformer le régime de croissance pour la rendre soutenable et inclusive, donc sortir de la croissance illimitée et la cantonner dans la limite des ressources de la planète tout en ramenant les inégalités dans les bornes de la décence. Dans les deux cas, il faut "reclaim the state", poser de nouveau l'Etat en garant d'un équilibre entre le capital et le travail. Mais qu'entendent les auteurs par "l'Etat"; est-ce l'Etat-nation, celui que Thomas Fazi tient depuis quelques années comme le seul recours, ou bien la puissance publique en général, de la commune à l'Europe, comme le considèrent aussi bien Michel Aglietta ou Eloi Laurent ou Gaël Giraud, que Yanis Varoufakis, voire Thomas Piketty s'il développait son idée de social-fédéralisme? Vous connaissez ma conviction: il ne suffit pas de cultiver la nostalgie du système de Bretton-Woods, surtout dans les périmètres nationaux, pour s'épargner les méfaits du système Wall Street.
On voit que Mitchell ne connaît pas l'Union européenne et la zone euro, qu'il voudrait démanteler. Fazi peut l'avoir contaminé par son aversion récente pour l'intégration. Le discours que nous tenons est tout autre: 1) le choix n'est pas entre la nation et l'Europe: nous avons besoin des deux; 2) il existe dans les traités, dans les chartes des droits et dans les principes généraux du droit européen, toutes les ressources juridiques pour conduire d'autres politiques que celles qui ont été imposées aux Européens par le consensus de leurs gouvernements, qui se sont placés eux-mêmes sous contrainte financière d'endettement par confusion, on pourrait presque dire par "unions personnelles", des pouvoirs économiques et du pouvoir politique. C'est dans cet unanimisme suspect que nos gouvernements pratiquent l'entre-soi, le huis-clos, la non-publicité des débats dans des centres de décision sans légitimité, comme l'euro-groupe. Le dernier Conseil européen sur le budget pluri-annuel vient de démontrer que ce consensus hypocrite pourrait conduire à l'éclatement de l'Union, chaque Etat reprenant ses billes, sans que les Européens y trouvent un quelconque avantage, mais plutôt bien des déboires, ceux que commencent à expérimenter les Britanniques.
C'est aux électeurs de jouer. On mesure la distance entre le consensus néo-libéral, devenu suicidaire, ou le national-mercantilisme, tout à fait illusoire, même pour l'Allemagne, d'une part, et une régulation continentale, obéissant aux impératifs écologiques et sociaux, d'autre part. L'aspiration des Européens à un environnement salubre et à l'égalité de leurs droits indique clairement l'objectif: une république d'Europe. Et cela commence ici et maintenant, comme à Hambourg: en plaçant aux manettes des coalitions rouges-vertes, et en votant pour des candidats qui ne "réclament" pas l'Etat national, mais "proclament" une fédération, constituée sur l'égalité des droits des Européens, notamment devant l'impôt.

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