DU BON USAGE DE L'EURO

Faute de se fédérer, l'Europe est réduite au marché. Au lieu d'égaler les USA, elle est devenue le jouet de Wall Street. La France et l'Allemagne se gargarisent de souveraineté. Nationale, la souveraineté empêche une démocratie commune. Européenne, elle absorbe et nie la nation, ou capitule devant elle. Les États n'ont plus de souveraineté monétaire et, cependant, l'euro n'est pas souverain.

Si l'on place "l'intérêt national" au-dessus de "l'intérêt européen", un même usage de l'euro, bon pour les uns, est mauvais pour les autres. Cet usage, conforme aux règles édictées par les créanciers des États, n’est que le miroir monétaire de la dissymétrie réelle de l'espace économique européen. Disons, pour simplifier, que les pays à excédent commercial accumulent des avoirs monétaires qui ne vont pas s'investir dans les pays à déficit commercial. Cette situation n'est pas originale du tout. C'était le point de départ de l'idée de Keynes d'un recyclage des excédents, à un siècle d'ici, en 1919.

 

Mais elle est aggravée par deux facteurs: 1) la financiarisation du capitalisme, et 2) l'euro lui-même. 1) Non seulement les avoirs des pays exportateurs nets ne vont pas s'investir dans les pays importateurs nets, mais ils ne s'investissent nulle part dans l'économie réelle, et vont alimenter la bulle financière. A preuve, l'investissement réel est aussi défaillant chez les uns que chez les autres. 2) Regardons maintenant les échanges commerciaux entre des pays de la zone euro, en la supposant fermée: la monnaie unique, commune à tous, est sous-évaluée pour les exportateurs nets, favorisant leurs exportations, et sur-évaluée pour les importateurs nets, renchérissant leurs importations, de sorte que l'écart entre les uns et les autres continue de se creuser.

 

Dans ces conditions, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour comprendre qu'il suffirait dans la zone euro que les exportateurs nets dépensent plus pour renverser la vapeur. Or, ils se l'interdisent pour des raisons idéologiques. En faisant passer l'intérêt de quelques-uns, rentiers et agents extérieurs (la finance mondialisée), pour "l'intérêt national", les partis au pouvoir ont imposé des politiques d'austérité, en réalité des politiques néo-libérales de redistribution inversée, des plus pauvres vers les plus riches. Ces politiques reposent sur un postulat: les finances d'un État doivent être gérées comme celles d'un ménage, ce qui contredit la souveraineté de l'État dont ils se revendiquent sur d'autres sujets ("take back control"), d'où l'obsession de l'équilibre budgétaire ou « déficit zéro ».

 

C'est particulièrement vrai en Allemagne. Au tournant des années 2000, les partis allemands avaient le choix entre l'Allemagne européenne et l'Europe allemande. Schröder trancha, aidé dans son choix par les partis français, que des hésitations à courte vue et des rancœurs ancestrales face à l'unité allemande enfermaient dans le refus d'avances fédéralistes explicites de la part de Berlin : pour le Chancelier, ce serait l'intérêt allemand d'abord, fondé sur le dialogue social. D'où la dévaluation interne et la concurrence salariale et sociale dans la zone euro, à visage découvert, c'est-à-dire beaucoup plus qu'une simple variante néo-libérale de l'ordo-libéralisme allemand dans une Europe sans politique économique commune. En réalité, sa subversion complète: l'ordo-libéralisme allemand était la construction d'un marché conforme à la démocratie. Or, l'usage national et néo-libéral de l'euro, le pilotage intergouvernemental de l'euro, au secret, contraint l'Europe à une démocratie conforme au marché, réduit lui-même aux errements de la finance de marché, intrinsèquement instable.

 

On voit alors qu'il ne s'agit plus d'une question d'intérêts, national ou européen, mais de démocratie ou de marché. Le Brexit démontre que le "take back control" n'est qu'une illusion, vendue à coups de mensonges éhontés au profit d'une clique de financiers, et de leurs idiots utiles, des racistes xénophobes. Au demeurant, le marché est européen, la démocratie reste nationale. Si l'on refuse la démocratie conforme au marché, si c'est donc au marché de se conformer à la démocratie, selon l'heureuse exigence des économistes de l'école de Fribourg, résistants au nazisme, alors la concurrence des Etats est une voie sans issue, car le retour au marché national, la désintégration européenne, nous jetterait dans les bras de démocraties illibérales, comme l'indiquent déjà les tendances autoritaires qui se déploient partout dans le champ national. A moins de démocratiser l'Europe. Et de lui donner du même coup, un cratos, pour définir et conduire une politique économique commune, à l'échelle du marché, et un demos, né de l'acte constituant.

 

C'est à ce point que l'économiste doit faire retour aux théories de l'intégration de l'immédiat après – (deuxième) guerre (mondiale). A juste titre, elles plaçaient l'union monétaire après l'union économique, entendue comme union de politique économique, dans la séquence des étapes d'une intégration future. Une monnaie n'est souveraine qu'entre les mains d'un État. Privatisée, réduite à l'état de dette, dite "souveraine" s'agissant de la dette de l'État, supposé souverain, la monnaie inféode l'État aux banques privées, à la finance de marché, et notamment aux fonds d’investissement, c'est-à-dire à des agents dont la puissance de feu dépasse de loin celle des États-nations. La séquence idéale était donc bien: union (de politique) économique, puis union monétaire. A la rigueur, une fois acquise l'union monétaire, même incomplète, il eût fallu constituer aussitôt une puissance publique européenne souveraine, un pouvoir européen capable de décider et d'agir dans le champ économique. C'est ainsi qu'un économiste de l'intégration pouvait interpréter le "et" d'union économique "et" monétaire, les qualificatifs étant d'ailleurs, dès le premier rapport Marjolin, celui de 1962, ajoutés à « union » dans le bon ordre.

 

Sans puissance publique européenne, l'union monétaire est restée inachevée, et l'euro n'est pas souverain. Prétendre le contraire, au motif qu'il serait adossé à une garantie solidaire des États, ce serait reconnaître, contre les traités et la doxa monétariste, que sa banque centrale, la BCE, n'est pas indépendante et dépend des États membres, lesquels dépendent de leurs créanciers, ce qui satisfait les marchés. En effet, une garantie publique solidaire est tout sauf commune, si elle ne repose pas sur un budget commun, aux ressources autonomes par rapport à celles des États, et expression d'une légitimité démocratique nouvelle, européenne. De fait, légitimité et consentement à l'impôt ne font qu'un. L'euro souverain naîtra de l'impôt commun. Démocratie et impôt européens vont de pair. No tax without representation. Constituer un État européen (et son Trésor, ou au moins, à titre transitoire, un Institut budgétaire européen, IBE, de la zone euro), nécessairement fédéral (qui voudrait d'un monstre unitaire et centralisé?), le doter de ressources propres suffisantes, placer le système bancaire européen sous le contrôle de la BCE, fixer à celle-ci un mandat étendu, de la stabilité de la monnaie au niveau d’activité, est la voie à suivre pour conserver le marché unique et démocratiser l'Europe, pour rendre l'euro à un rôle normal d'outil d'une politique économique européenne, et établir la primauté de la démocratie sur le marché.

 

Aussi longtemps que les partis politiques allemands resteront attachés à leur schwarze Null, la dissymétrie entre exportateurs nets et importateurs nets se perpétuera, l'égoïsme des premiers et la frustration des seconds seront justifiés, et la désintégration continuera. En entrant dans les années 2020, cent ans après l'idée d'un recyclage des excédents, il serait temps d'exposer ces enjeux aux yeux de tous, de reconnaître qu'en Europe la dépendance à l'égard des prédateurs, l'alignement sur l'idéologie portée par la finance de marché, la démolition en règle du contrat social d'après-guerre, la gestion du travail par la compétition des salariés, et la destruction de la nature elle-même ne sont pas des fatalités, mais dépendent de choix institutionnels, politiques et économiques très concrets, dont nous sommes tous comptables.

 

Je ne me résous pas à voir les efforts de générations de citoyens d'Europe, et de tant d'Allemands, pour mettre l'Allemagne et nos autres pays à l'abri d'un retour de l'horreur, annihilés soudain, en plein XXIe siècle, par le somnambulisme et la couardise de quelques bureaucrates, l'électoralisme et la corruption de quelques élus. Ce ne sont ni la cupidité, ni l'appétit de pouvoir qui avaient engendré une Allemagne européenne, disponible pour la fédération européenne. Que s'est-il donc passé, amis allemands, chrétiens-démocrates (si chrétien veut dire quelque chose) et social-démocrates (si votre glorieuse histoire n'est pas oubliée)?

 

On me dira d'Allemagne que la démission des partis français face à la finance, leur indifférence à l’état du monde, les illusions de grandeur et/ou les rêves de grands soirs dans lesquels ils se complaisent, entre deux dérobades, ne valent pas mieux que l'entêtement, l'aversion au risque et le manque d’imagination du personnel politique allemand. Et l'on aura raison. C'est donc qu'il faut se mettre autour d'une table, Allemands et Français, sans oublier les autres et sans tabou, maintenant, pour parler de l’euro, notre commun, et nous sortir des ronces.

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