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Billet de blog 5 sept. 2013

ORADOUR : Comment peut-on être Alsacien ? Ambiguïtés alsaciennes

Bernard BIGENWALD
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  Que voilà un intéressant billet  que nous a pondu M. Devers à propos de la commémoration du massacre d’Oradour, auquel participèrent des Alsaciens incorporés dans la Division blindée SS Das Reich. Intéressant par ce qu’il dit et propose, mais intéressant aussi et révélateur, sur ce qu’il ne dit pas et ne propose pas. Et je tenterai d’expliquer cette lacune.

  L’auteur invite les Alsaciens à réexaminer leur passé. A voir un  peu plus objectivement les choses, en tous cas d’une manière équilibrée,  Il me paraitrait tout aussi pertinent que La France réexamine en même temps la manière dont elle a traité l’Alsace à travers les temps, et la manière dont les Français « de l’intérieur » ont traité et continuent de traiter, encore aujourd’hui même, les Alsaciens, voire même ceux qu’ils soupçonnent simplement d’être Alsaciens, accompagnant ce soupçon de stéréotypes parfois peu flatteurs ou d’équations pour le moins contestables du genre « Alsacien=Allemand=nazi ». Ce sont là des choses lourdes à porter pour les Alsaciens, et chacun a sa manière de porter ce fardeau. Je ne prétends pas parler au nom de tous, bien entendu, mais exposerai ma vision des choses.

  Je puis en parler assez aisément, puisque, portant un patronyme alsacien, bien que je sois natif de Landerneau, et n’ayant jamais vécu plus à l’est que Nancy, je suis perçu cependant souvent comme un Alsacien pur jus, ce que je ne suis pas. Et même dans la famille de mon père qui m’a donné son nom, si l'on était bien attaché à l’Alsace, comme le costume d’un lointain grand oncle ci-dessous  le prouve, on était établi en Suisse, à Porrentruy exactement, soit quelques km au sud du Sundgau d’où était originaire ma famille, et ce, depuis les lendemains de la Révolution.  Au cours de celle-ci,  un lointain parent laissa sa tête sur le billot  pour avoir aidé un curé réfractaire. Autant dire que ça commençait mal pour moi, notamment avec les Robespierristes dont le grand principe jacobin est qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ! Beaucoup d’œufs furent  cassés en Alsace comme ailleurs pour des omelettes assez maigres, dont d'autres que les Alsaciens bien souvent s'empiffrèrent plus qu'eux-mêmes !

  Bien qu’ayant un accent breton assez prononcé pendant ma prime jeunesse, on sut me ramener  à ma « germanité », pour ne pas dire plus, en rapport étroit avec l’équation ci-dessus.   Déjà, en effet, au jardin d’enfant, à Brest, vers 1952, certaines femmes de service dont les maris étaient allés se battre pour Dantzig sans savoir où c’était, m’appelaient    «  Buchenwald ». Inutile de préciser que ça mettait, sans que je susse alors pourquoi,  en fureur mon père, qui était officier, non dans la Kriegsmarine, détrompez-vous, mais dans la Royale. Et  on peut le comprendre : une de ses sœurs, me conta qu’il avait fugué, en novembre 1918, alors qu’il n’était qu’un gamin de 10 ans, de Porrentruy jusqu’à Delle, à la frontière française, 30 km aller-retour pedibus, pour applaudir au défilé des troupes françaises victorieuses ! 

  Ce n’était là qu’un début prometteur, ce "Buchenwald", et effectivement, j’eus tout au long de ma vie, droit à diverses plaisanteries de plus ou moins bon goût, qui m’eussent permis aisément de porter plainte auprès de SOS-racisme, si ce n’est que j’étais trop pâlichon pour ça. Etais-je moi-même d'ailleurs tout à fait innocent ?  J'ai chantonné enfant "les pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour  les Bretons !" : encore aujourd'hui, je sais pas trop si c'était un constat amer des Bretons ou un souhait sardonique des Français bien propres sur eux qui se considéraient supérieurs.

Pour ce qui était de mon assez lointaine identité alsacienne, j'ai dû  notamment justifier plus d'une fois, y compris devant des immigrés de fraiche date, mon appartenance à la communauté française. A cet égard, mon séjour très formateur de 5 ans dans l’administration de la ville de Marseille m’apprit qu’on est toujours l’immigré de quelqu’un, le métèque d’un autre métèque. Et je puis témoigner que si les Alsaciens parlent volontiers des «  Français de l’intérieur », il est beaucoup de Français qui continuent à considérer les Alsaciens comme des Français vraiment de l’extérieur, si  même ils les considèrent comme bien français, et ceci même si leurs propres parents à eux ne baragouinaient que le napolitain, le castillan, l’arménien ou le moldo-valaque ! J’ai même eu droit au salut nazi d’un cantonnier de la Ville qui trouvait que mon zèle un peu vain à exiger du personnel sous mes ordres qu’il  bosse  efficacement ne pouvait sans aucun doute que m’apparenter à Himmler. Il en faut peu, quelquefois, et je ne vais pas en vouloir à un cantonnier marseillais d’être parfois aussi con qu’un intello qui vaticine sur Médiapart ! Car vous allez me dire « les Marseillais sont des cons, c’est bien connu, donc pas la peine d’en faire un plat, et on s’en fout de votre nombril »!  Il n’empêche qu’hier encore, un internationaliste, un universaliste qui conchie habituellement  tout ce qui entrave l’ouverture à l’Autre ( avec un  « a » majuscule, œuf corse ! ), le Citoyen Monic, pour ne pas le nommer et bien connu au club,  pour déconsidérer ce que j’exprimais, m’a traité de « légionnaire » , ajoutant un « ach so ! » qui laissait  entendre, d'une manière qu'il serait éxagéré de qualifier de subliminale, que de plus , je ne pouvais être qu’un rescapé de la Wehrmacht, et pourquoi pas, tant qu’à faire ? de la Waffen SS !  Et ne pensez pas qu’il est isolé !  Je pourrais citer encore les Citoyens Aliouslowensko et Najiels, la citoyenne Elisa 13, plus quelques autres encore, internationalistes fameux s’il en fut,  qui voteraient bien la décapitation de qui n’est pas ouvert à l’Autre, et qui ne dédaignent pas là le dégazage en mer pour bien rincer leurs réservoirs de bons sentiments !  Vous allez me dire encore, «  oui, mais ceux-là sont des cons aussi  » , et je ne ferai même pas l’effort par trop surhumain de vous contredire. Mais alors, que penser d’un Antoine Perraud, le Saint-Simon de Médiapart, aux dires du moins d’une admiratrice éperdue, et  qui m’écrivant  le mot doux suivant : « je vous prie  de ne plus souiller le sillage de mes articles par votre paraphrénie », ajouta   plus loin « Arrêtez donc de me prendre pour un chef de bureau contre lequel vous devriez batailler dans une administration de nos marches de l'Est ! » "Nos marches de l’Est » ?  Mais la Saône et Loire fait-elle partie des marches de l’est ? Certes, à un moment, Mâcon fut ville frontière avec le Saint Empire Romain Germanique, et ce fin lettré doit le savoir, mais ça remonte à bien loin ! Et je répondis donc, Alsacien malgré moi, sur le modèle sartrien du juif  qui n’est juif que par l’œil de l’autre: « Pour les marches de l’est, vous repasserez un peu…mais s’il s’agit de marquer que je suis Alsacien (ce que je ne suis que très partiellement), eh bien,l’Alsacien vous emmerde ! » Il m’a trouvé grossier : lui ne l’était pas, bien entendu. Et il s’exprime d'ailleurs dans un français parfait. Déjà que « parler français est chic » selon la formule placardée partout en Alsace aux lendemains de la guerre, il est clair que j’aurais dû m’écraser devant ce si bel échantillon "coqueriquant" de « la volaille Welsche » comme diraient les nazis, pour une fois pertinents ! 

Mais quittons maintenant mon nombril si intéressant et dont la contemplation est seule à même, chez moi, de mettre en péril la solidité de mes convictions hétérosexuelles,  prenons un peu de hauteur historique, et mettons les choses en perspective, ce qui permettra d'écorner au passage quelques mythes, dont celui d'une Alsace toute entière arc-boutée contre l'ennemi nazi, certes, mais aussi celui de la France bonne mère aimante et pleine de compréhension pour sa province de l'est dont la statue fut voilée sur la place de la concorde tant que dura son annexion par le Reich  Bismarckien.  Celui aussi du "droit du sol", qui connut en Alsace une nette éclipse.

la France" universaliste" a été expansionniste, tant en Europe, avec le concept bio des "frontières naturelles",  que dans le monde, en n'appliquant pas beaucoup pour autant ses valeurs universelles aux territoire qu'elle a dominés. Sa hantise est encore  et toujours d'être dépassée par l' Allemagne, ce qui a été quasi continu depuis 1870 . Et quelle zone est plus frontière  de l'Allemagne que l'Alsace ?  Au point  que Sarko, notre gesticulateur précoce,  prit l'une pour l'autre dans un de ses discours plus fameux pour leurs bourdes que pour leur fond !

La politique de la France, comme de bien entendu, ne peut être  sous-tendue que par des idéaux généreux, idéaux  qui lui ont permis de brimer toutes ses minorités ethnico-culturelles : Bretons,  Basques,  Lorrains, Catalans, Occitans, Corses, Flamands, Nissards, et, naturellement,  les Alsaciens au tout premier chef, puisque  les plus nombreux, les plus riches, les plus guettés par l'ennemi héréditaire,  tous  passés à la moulinette républicaine universaliste ! Et pas question de reconnaitre le droit des minorités, encore aujourd'hui, et surtout pas en Alsace, après deux  guerre contre les Boches,  puisqu'il n'y a que des citoyens égaux en droit, pardi.   Bien joué !  Quelle belle justification !

La moulinette, maintenant, c'est un fait notable, elle patine un peu avec l'immigration visible, dans une période où la France n'est plus le phare du monde. Alors on se raccroche d'autant plus aux valeurs républicaines dont l'on nous gave du matin au soir. Mais le mythe distillé autrefois par le Mallet-Isaac se heurte aux réalités du monde nouveau où l'image est reine et où le Bronx est plus connu dans les banlieues comme à Haute pierre et à Mulhouse,  que la bataille de Bouvines. La magie opère moins. On ne sait plus quel discours tenir, on voudrait obscurément que la société française soit une bonne soupe moulinée de préférence, juste  un peu épicée.  C'est ce qu'on était  arrivé à faire jusqu'à maintenant, et surtout avec les Alsaciens, grace à un bon coup de pouce de Hitler, et voilà que, soudaine quasi-rupture avec un passé récent donc, on se retrouve maintenant avec un hamburger avec un tas de tranches. Et paradoxe, certains des plus fervents jacobins éradicateurs des spécificités régionales, et donc de celles de l'Alsace au premier chef, abandonnent la recette qui lui fut  si bien appliquée, et prônent le respect des différences, voire le multiculturalisme,  respect parfois aussi confit que le fut leur irrespect inverse  de la diversité des provinces françaises. Il y a là comme une rupture dans la quasi-unanimité jacobine d'autrefois qu'il convient de noter et qui devrait pousser à tout le moins à la réflexion.

Car enfin, l'idéologie du XVIIIème siècle, ces "lumières" fontionnaient sur l'opposition entre civilisés  et sauvages, entre langue et jargon. Ca se compliquait avec l'Alsace, car pour les locuteurs des dialectes alsaciens qui ne se différenciaient pas de ceux qui étaient parlés outre-Rhin, la langue de culture naturelle était bien évidemment l'allemand, et on ne pouvait guère traiter l'allemand de "jargon" comme le flamand ou le wolof au Sénégal ! Et ça faisait une différence de taille !

L'ordonnance de Villers-cotterets est un fait technocratique, les textes de la Révolutions sont éminemments idéologiques, la scolarisation des Français sous la troisième République est un fait d'abord économique et politique, par souci de rentabilité, mais la scolarisation en Français de jeunes Lorrains et Alsaciens, en plus de ces dimensions, en prit une  toute particulière : il s'agissait de chasser tout ce qui avait le moindre lien avec l'ennemi héréditaire, l'Allemagne, et ce fut même la dimension principale, prioritaire. Cela entraina une large partie de la population, et pour plusieurs générations dans une déculturation, situation il faut bien le dire, même si ça choque certains, coloniale. A bien y regarder, faire un lien entre l'entreprise coloniale et la francisation de l'Alsace, s'il heurte les bonnes consciences  n'a rien d'outré : les petits wolofs ont appris le français comme les petits Alsaciens après 1918 et 1945, ou plus précisément, les petits Alsaciens ont appris le français comme les petits wolofs avant eux. "La vision idéologique fondant la supériorité d'une langue, c'est à dire d'une civilisation, est nécessaire à la justification de la colonisation. En aval, car la consolidation de cette colonisation implique l'impérialisme linguistique, qu'il soit généralisé à toutes les classes sociales comme dans l'héxagone, ou sélectif, réservé aux couches collaboratrices comme outre-mer. C'est pourquoi on peut dire que la France a fait ses premières armes de puissance impérialiste sur son propre territoire. Ce n'est pas un hasard si le Troisième République est à la fois, et avec la même bonne conscience (" parlons français, langue républicaine et laïque ! "), la période de la dictature de la langue française dans l'héxagone et celle de la colonisation outre-mer" explique lumineusement Yves PERSON. En 1918, il s'agissait pour  la troisième République de parachever son grand oeuvre, et elle le fit avec un enthousiasme décuplé par l'antigermanisme. A noter que,  laïque en diable, elle sut cependant céder  pragmatiquement sur le concordat, mais ne lâcha en rien sur la francisation à outrance de l'Alsace et de la Lorraine ! Très grossier, mais très habile !

Le jacobinisme" à la française"  a conduit  donc au moulinage de L'Alsace-Lorraine en deux périodes, celle d'entre les deux guerres, et celle de l'après-guerre. Dans la première, la francisation, jacobine jusqu'à la caricature, se heurta à un fort mouvement autonomiste, qui fut durement réprimé par les Français, et qui  se compromit, ce qui était dès lors prévisible, avec les nazis pendant l'occupation.

Il est clair dès lors,  que parmi les "malgré-nous", il y en  eut donc qui furent sans trop d'état d'âme, soit qu'ils rejetaient la francisation qui les déculturait, soit qu'ils furent impressionnés par le prestige des uniformes si seyants dessinés par Hugo Boss : mais ils furent très minoritaires. Après l'obligation de l'incorporation dans la Wehrmacht, de toute manière, ils n'eurent guère le choix, leurs familles étant menacées en cas de refus, et la plupart étant envoyés sur le front de l'est, au milieu d'Allemands, incorporés parfois d'office dans la SS,  face aux Russes naturellement peu attentifs à faire le détail entre les combattants adverses.  la désertion était chose très peu aisée, et même très dangereuse. Guy Sajer, qui fut de ces engagés admirateurs de Hitler raconte le supplice de ceux qui, pris par les Russes, se retrouvèrent à agoniser pendant des heures avec un fil de fer barbelé enfoncé dans l'anus. Fallait-il courir le risque ? Je ne jetterai pour ma part la première pierre à personne.

Peut-on voir donc du même oeil le Berrichon occupé que l'Alsacien occupé qu'on a "francisé" au préalable comme on a francisé dans nos colonies avec "nos ancêtres les gaulois", à qui on a interdit à l'école de parler sa langue maternelle et qui s'est heurté à des fonctionnaires "de l'intérieur " bouchés à l'émeri, méprisants,  désireux de casser le "boche" chez l'Alsacien ? Napoléon qui n'était pas aussi con, disait pragmatiquement : "qu'importe qu'ils chargent en allemand, s'ils chargent !"

D'ailleurs, "les Français de l'intérieur " furent-ils toujours bien corrects avec leurs compatriotes alsaciens ou ex-compatriotes sur le sort desquels officiellement ils pleurèrent jusqu'en 1918 ?  Rappelons-nous que le Dr Schweitzer fut jeté au gnouf par les Français à la déclaration de la guerre de 14, en tant qu'Allemand, avant d'avoir ultérieurement sa trombine sur un timbre après avoir  rapporté  un prix Nobel à la France. Avant ça, Dreyfuss, comme le rappelle Henri Guillemin, ne fut pas seulement suspect comme Juif, mais aussi comme Alsacien ! On l'a bien oublie, cette vérité qui balaye quelques pieux et  confortables mythes !

 En 1919, la France que l'on présente maintenant comme la patrie de tous temps du "droit du sol", eh bien, elle   a viré près de 180 000  "Prussiens" d'Alsace - Lorraine  avec force  coups de pieds dans le cul et en revanche très peu de bagages. On classa les Alsaciens en différentes catégories, A B C et D selon leur francophilie et leur possible  dangerosité supposée, catégorie inscrite sur leurs documents d'identité ! Si si, je ne déconne pas  ! Plus de vingt ans avant le dossier des Juifs, et l'inscription du mot "Juif" sur la carte d'identité ! Simplement, on l'a oublié ! Confortable oubli. Faut croire que pour les "Prussiens" ou assimilés, la magie du droit du sol n'opérait pas. Ce fut un premier traumatisme qui laissa des traces en Alsace car il coupa des familles. Ensuite, les Français se dépéchèrent de franciser l'Alsace, présentée comme "germanisée", et donc "à dégermaniser" alors qu'elle était objectivement germanique tout en étant française avant 1870 ! Cela fut très efficace : d'abord, on coupa les dialectes de la langue de culture, bien évidemment l'allemand, devenu le "schpountz", ce qui fit que le français devint la seule langue utile pour la promotion sociale, et on l'imposa à l'école. Pas le choix ! On francisa aussi souvent le nom des bleds, ce qui donna parfois des résultats étonnants ! Ce fut aussi quelquefois le cas du nom des gens. Je me souviens ainsi d'avoir noté à mon passage dans un village des Vosges qu'un certain Paul Band avait francisé son nom en "Paul Bande". Soit c'était un vantard, soit sa connaissance de la langue de Molière était encore limitée.

La France fut-elle toujours une bonne mère après cette première période d'après-guerre ?  On peut avoir quelques raisons d'en douter.  Sartre raconte  dans ses carnets  de bidasse mobilisé comment, en 1940, les soldats français pillaient  les maisons  que les Alsaciens avaient dû évacuer en hâte sur ordre des autorités françaises, ceci sur une très large zone. Et l'accueil fait aux évacués par "les français de l'intérieur" à ceux qui leur apparaissaient souvent comme des "boches", ne fut pas toujours des plus agréables. Ces exactions, ces quiproquos (c'est une litote aimable) furent pain-bénit pour l'occupant, et leur attirèrent des sympathies, au moins provisoires.

Finalement, au bout du compte, au bout de l'addition  de ces tragédies,  cette catastrophe que fut l'occupation de l'Alsace  fut une quasi-béndiction pour les jacobins en 1945. Maintenant, il n'y avait plus à mégotter ! On vida le Struthof des résistants aux nazis et on le réutilisa pour les collabos ou supposés tels. Et on refrancisa à tout va, interdisant l'usage de la langue maternelle à l'école, avec les mêmes procédés humiliants qu'entre les deux guerres. Le panneau "c'est chic de parler français" remplaça dans les classes le portrait du Führer. L'équation "alsacien= allemand=nazi  marcha à plein et fut martelée dans les têtes, elle fut intériorisée et plus personne n'osa la contester. De toutes manières, parler français était chic  ! Dans les familles, ceux qui avaient été du mauvais coté se firent tout petits, s'ils avaient échappé à l'épuration. Celle-ci  enrichit certains épurateurs, comme l'occupation avait pu enrichir ceux qui étaient restés aux dépends de ceux qui n'étaient pas revenus après l'armistice. L'autonomisme eut les reins brisés, définitivement.   On  voit le résultat de tout cela aujourd'hui dans la quasi disparition de l'usage du dialecte ou de l'allemand dans les grandes villes : du train où ça va, les petits Alsaciens ne sauront bientôt plus dire que "schiessbolla" (merde), ce qui fera s'extasier certains sur la vitalité des traditions culturelles de l'Alsace.  La mission a été menée à son terme par le système jacobin : il ne reste plus qu'à passer du français à l'anglais à l'Université de Strasbourg et la normalisation sera pleinement achevée !

Il est incontestable que des Alsaciens participèrent au massacre ignoble d'Oradour, massacre beaucoup plus banal sur le front de l'est où opérait habituellement la division Das Reich. Ils furent amnistiés essentiellement parce que l'Alsace ne supportait plus que l'on s'acharnât encore sur elle, après ce qu'elle avait subi dans une relative indifférence,  quasi normale après le malheur général qui s'était abattu sur l'Europe, et qu'elle le manifesta ! Le dernier malgré-nous n'était pas encore rentré des camps soviétiques. Il ne le fut qu'en 1955, et la  plupart  de ses camarades y moururent de faim et des mauvais traitements.  On peut encore ne pas digérer cette décision éminemment politique d'apaisement. Elle n'eut pas l'heur, à l'époque, de satisfaire le PC qui n'appréciait guère que les rescapés des camps ne chantâssent point à leur retour, les mérites du socialisme réel à leurs familles, et en particulier les délices du camp de Tambov, auprès desquelles celles de Capoue sont peu de chose. Il les  considéra donc comme des salauds de traitres qui n'avaient mérité que leur sort.

 On peut comprendre que l'on demande aujourd'hui à l'Alsace de faire un réexamen de toute cette période, mais ce serait extrèmement malhonnête alors, dans ce cas,  que la France ne fasse pas aussi son mea culpa par rapport à l'Alsace à cette occasion.  Mais gare à la boite de Pandore ! En ce sens, la demande de M. Devers me parait par trop orientée et manquer d'équilibre. Elle m'apparait même, et j'espère me tromper, comme le prolongement de ce jacobinisme un peu borné qui fut si blessant à l'égard des Alsaciens depuis bientôt un siècle.

 L'Allemand boit du schnaps pendant que le Français, lui, se gargarise avec ses valeurs universelles. L'Alsacien, lui, fait passer souvent les valeurs universelles avec un peu de schnaps, ça aide !

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